Journal officiel du 21 novembre
propriétaire est un voleur,1 que sa propriété doit lui otrc enlevée et donnée à d'autres. -
Donc, un acte légitime devient illégitime s'il est répété; un individu est dans son droit quand il possède un terrain d'une certaine étendue ou d'une certaine valeur; il devient criminel si la valeur de ce terrain augmente ou $ri! essaye d'en augmenter l'étendue*
Des actions non seulement innocentes, mais louables, l'addition et la multiplication les transforment en aclions criminelles; la soustraction, en actions vertueuses; et M. Jean Jaurès trouve qu'il n'y a pas dans les événements quotidiens de la viej dans les partages dû famille, dans les accidents météorologiques qui provo* quent de mauvaises récoltes, dans les fléaux qui tout d'un coup s'abattent £ur une culture 1 comme le phylloxéra, assez, de causes de soustractions ; il y ajoute la confiscation par ses amis et lui quand ils seront au pouvoir I
Que M. Jaurès parle à la lois de garantir la petit? propriété et de supprimer la grande propriété, de maintenir la coexistence de la petite propriété individuelle et de la propriété communiste, je n'en suis pas étonné. C'est là un procédé. Il s agit, pour lui, de séduire les petits propriétaires de la campagne et de leur promettre les dépouilles des grands propriétaires. Celte politique est un hommage à la propriété individuelle, comme l'hypocrisie est un hommage à la vertu. Naïvement» au congrès de Tours (novembre 1804), MM. Hozier et Lavy ont retourné les cartes et montré grossièrement leur politique. Ils ont dit qu'il Fallait séduire les petits propriétaires, et ils ont même étalé ouvertement leurs formes de séduction.
D'abord il faudra employer des ménagements. On ne prend pas des mouches avec du vinaigre. Tartufe ne devient arrogant que quand il est le maître de la maison. Il faut s'insinuer en se glissant comme le reptile.
Et M. Rozier a tracé le manuel du séducteur.
On ne commencera pas à parler au petit propriétaire des bienfaits de la propriété commune à tous. Non : il risquerait de prendre sa fourche et de vous montrer la porte.
On lui dira que l'impôt est trop élevé, que les visites au percepteur sont toujours ennuyeuses. Quoique les tarifs des chemins de fer aient été réduits et l'impôt sur la grande vitesse supprimé depuis le 1er avril 1892, on leur promettra des transports avec des tarifs à meilleur marché. En même temps qu'on leur promettra des diminutions d'impôt, on leur promettra des augmentations de dépense de la part des communes, qui devront se charger des machines à battre et du taureau banal, en attendant le moulin banal et le four banal du bon vieux temps.
Puis on reconstituerait les biens communaux et le domaine national en mettant « un gros impôt sur les grosses successions ». Avec ce domaine national, on rétablirait les ateliers nationaux qui ont tué la République de 1848 et ont abouti aux journées de juin. L'État créerait « des dépôts de marchandises », et deviendrait ainsi le concurrent des propriétaires et agriculteurs, et se servirait des impôts prélevés sur eux pour les écraser. Louis Blanc, qui, dans son Organisation du travail, avait préconisé ce beau système, concluait aussi naïvement que judicieusement : « Du reste, la lutte ne serait pas longue. »
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Cette tactique avait déjà été employée au congrès de Roanne (1882), qui déclare que « seules les grandes propriétés seraient expropriées ». Le congrès de Roubaix (1884) reprit : « Les socialistes laisseraient leurs instruments de travail au petit producteur. » Les communistes ont plusieurs attitudes, qui prouvent de deux choses Tune : ou l'incohérence de leurs doctrines, ou la duplicité de leur propagande. Le programme du dixième congrès national du parti ouvrier, tenu à Marseille en septembre 1892, et « destiné à rallier au socialisme les travailleurs des champs », dit :
Attribution par la commune des terrains concédés par l'État, possédés ou achetés par elle, à des familles non possédantes, associées et simplement usufruitières, avec interdiction d'employer des salaires.
Une proposition signée de MM. Ed. Vaillant, Jaurès, Jules Guesde et de vingt et un de leurs collègues (24 octobre 1894), tend à affecter 40 millions par an à la reconstitution du domaine communal, si cher à M. Paul Lafargue, et à sa mise en exploitation par les municipalités.
Mais dans ce projet il n'y a plus de répartition des biens communaux. « Ils sont cultivés et exploités par un comité, nommé et contrôlé par le conseil municipal, » à l'aide d'ouvriers. « Le conseil municipal, d'accord avec eux, détermine et les conditions de leur travail et le salaire minimum de ce travail. »
Ce sont là les préparations contradictoires de la révolution sociale qui engloutira la propriété, « création de l'instinct égoïste et de l'abus de la force » , selon le programme du congrès du Havre de 1880,
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SUR L'ORIGINE DE LA PROPRIÉTÉ 2bl
qui est la charte du parti collectiviste, et dont voici le texte complet :
RÉSOLUTIONS DU CONGRÈS TENU AU HAVRE , SALLE DE L'UNION LYRIQUE, NOVEMBRE 1880. — QUATRIÈME CON- GRÈS NATIONAL OUVRIER.
Première question. — De la propriété.
Considérant qu'il n'y a d'émancipation possible pour les travailleurs que dans la possession de l'instrument de travail et de la matière première ;
Considérant que cette possession des moyens de production ne saurait être individuelle pour deux raisons :
1° Parce qu'elle est incompatible avec les progrès et l'état même de la technique industrielle et agricole (division du travail, machinisme, vapeur, etc.);
2° Parce que, ne fût-elle pas antiéconomique, elle ne tarderait pas à donner lieu à toutes les inégalités sociales d'aujourd'hui ;
Considérant que cette possession ne saurait être davantage corporative ou communale, sans entraîner tous les inconvénients de la propriété capitaliste' d'aujourd'hui, c'est-à-dire l'inégalité des moyens d'action entre les travailleurs, le désordre dans la production, la concurrence homicide entre les groupes producteurs, etc. ;
Considérant, d'autre part, que cette prise de possession ne peut être opérée que par la révolution sociale ;
Considérant que cette révolution doit avoir pour but la réalisation de la justice sociale, en garantissant à tout être humain le libre et entier développement de toutes ses facultés, la complète satisfaction de tous ses besoins ;
Que le premier besoin de l'homme est la liberté, que sa garantie est l'égalité ;
Attendu que la production (par la division du travail)
sera pour quelque temps encore, au lendemain de la révolution, une entrave à l'entière indépendance de l'homme;
Que, par conséquent, la liberté ne saurait exister sans la mise à la libre disposition de tous, de la production sociale,
Le congrès national ouvrier socialiste du Havre -(4e section) déclare nécessaire l'appropriation collective, le plus vite possible et par tous les moyens, du sol, du sous-sol, des instruments de travail, cette période étant considérée comme une phase transitoire vers le communisme libertaire.
Adopté par 48 voix contre 7 (4 absences).
Deuxième question. — Le salariat.
Le congrès national ouvrier socialiste réuni au Havre en 1880,
Considérant que la réunion des délégués au 4e congrès national socialiste ouvrier a reconnu qu'il n'y avait aucune réforme possible qui puisse non seulement changer, mais même améliorer la position des salariés ;
Considérant qu'il a été reconnu également que le seul moyen de transformer les conditions du travail est de supprimer entièrement l'organisation abusive du salariat, cette dernière forme de l'esclavage ;
Considérant que la nouvelle organisation sociale ne peut avoir pour base que l'appropriation collective du sol, soussol, instruments de travail ou de production, déclare :
Que le seul but que doivent se proposer les salariés est d'arriver le plus tôt possible à cette transformation.
Pour atteindre ce but, le congrès déclare que les travailleurs doivent s'organiser en parti entièrement distinct, opposé à la bourgeoisie, en formant le plus grand nombre possible de chambres syndicales, groupes, sociétés ouvrières, cercles d'études ou toute autre forme de groupes révolutionnaires établis dans chaque localité, s'unissant par cantons et se fédérant par région.
Considérant, en ou Ire, que, pour arriver à leur affranchissement, il est nécessaire que les travailleurs aient le temps de s'occuper de ïeurs intérêts et delà chose publique, le congrès conseille de faire de l'agitation pour la réduction de la journée de travail à huit heures.
Adopté par 50 Yobc contre S et 4 abstentions motivées (3 absences).
Considérant en outre que les grèves sont (es conséquences fa laies de l'ordre social actuel, et un moyen d'agitation, d'action et d'organisation, le congrès invite les travailleurs à former, dans toutes les villes, un comité permanent des grèves. Dans les localités on i! y a des comités fédéraux, ceux-ci pourront se constituer en comité des grèves, ke congres invite aussi les travailleurs appartenant à des localités où la fédération des groupes n'est pas encore faite, à pousser à la constitution immédiate de cette fédération;
Considérant enfui qu'il est urgent que le peuple travailleur sache que faite et comment s'organiser, lorsqu'il aura conquis son affranchissement, pour fonder la société nouvelle, !a commission de salariat propose de mettre à Tordre du jour du prochain congrès:
De l'organisation sociale au ternie main de la Révolution.
Il n'y a pas d'équivoque dans ce programme : il ne reste nulle place à la propriété individuelle.
MVi. Jules Guesde et Paul Laf argue, dana leur brochure Intitulée : te Programme du parti ouvrier (1890), confirment :
La classe productive, sans distinction de sexe ni de race, ne sera libre, c'est-à-dire maîtresse d'elle-même et de toutee <îui existe et est né de ses œuvres, que lorsqu'elle aura détruit l'appropriation individuelle des moyens de production et lui aura substitué l'appropriation collective ou sociale.
Et M. Jules Guesde reprenait, dans son discours à la Chambre des députés (20nov. 1894) :
Il faut lui substituer le collectivisme social, la propriété collective de toute la société, de toute l'humanité.
Quant aux moyens pour arriver à ce communisme, les socialistes et les communistes varient selon le public auquel ils s'adressent.
Dans une brochure intitulée : Collectivisme et Révolution, Guesde disait :
L'expropriation avec une indemnité est donc une chimère autant, sinon plus, que le rachat. Et quelque regret qu'on puisse en éprouver, quelque pénible que paraisse aux natures pacifiques ce troisième et dernier moyen, nous n'avons plus devant nous que la reprise violente sur quelques-uns de ce qui appartient à tous, disons le mot : la Révolution.
Il ajoutait :
Des capitaux qu'il s'agit de reprendre à quelques-uns, comme la terre, ne sont pas de création humaine ; ils sont antérieurs à l'homme, pour lequel ils sont une condition sine qua non d'existence. Ils ne sauraient, par suite, appartenir aux uns à l'exclusion des autres, sans que les autres soient volés. Et faire rendre gorge à des voleurs, les obliger à restituer, a toujours et partout été considéré, je ne dis pas comme un droit, mais comme un devoir, le plus sacré des devoirs.
Cette logomachie est extraordinaire quand on se donne la peine de l'analyser ; mais les collectivistes et socialistes ont bénéficié du dédain dans lequel on les a tenus.
Si le vol est un crime, comment M. Jules Guesde et ses amis présentent-ils comme vertueuse l'expropria-
SUR L'ORIGINE NE LA PROPRIÉTÉ 2fcu
lion violente qu'ils réclament? Celte « expropriation sons indemnité g s'est appelée vol jusqu'à présent.
D'après M. Guesde, est-ce que le vol ne serait une action blâmable que lorsqu'il est commis isolément? Le vol serait-il une action vertueuse s'il est opéré collectivement ?
Comment concilier les termes de cette prédication qui» il la fois, condamne et prêche le vol?
M. Benoit Malon dit :
13 faut en finir avec le propriétaire* Le voleur- propriétaire n'est, pas comme le voleur d'un cheval ou d'une somme d'argent dont le crime cesse avec Pacte*.
M, Benoit Malon, prévoyant, avec une certaine perspicacité, que ce propriétaire ne se laisserait pas faire, ajoute :
On n'arrivera jamais h convaincre la bourgeoisie moderne qu'elle doit se prêter à la socialisation des capitaux. C'est la force qui décidera de cette question, en dernière analyse; la force, l'accoucheuse des sociétés nouvelles, dit Marx.
Il ne s'agit donc pas d'être réformiste ou révolutionnaire : il faut être réformiste et révolutionnaire. Nous ne laisserons pas faiblir en nous l'esprit révolutionnaire3.
Ce n'est certainement pas M, Paul Laforgue qui démentira Benoit Malon, puisqu'il dit:
Les paysans rallient aujourd'hui le rouge drapeau du socialisme, pour recommencer la Révolution sociale qui expropriera et qui réparera les crimes de la Révolution de 1789-
1. ReiVOÏt RfAtOït, i" Évolution 4b la propriété rt le SQcinlismtt ■ffaetw socialiste; 1er sein. 1890, p. 4Ilaj.
2, Le Nouveau Parti, p. 80,
M. Paul Lafargue n accepte l'impôt progressif que comme un instrument de conliscation bien insignifiant; et dans le Peuple de Lyon et le Peuple de Bordeaux, il disait * :
k Rassurez- vousj l'impôt sur l'héritage n'est pas le socialisme ; la suppression de L'héritage n'est pas le socialisme,
M. Paul Laforgue ménage ses effets; il va crescendo. M. La f argue avoue en même temps que lui et les docteurs du socialisme, à certains moments, n'ont pas hésité à tromper les badauds sur le vrai caractère et la portée de leur œuvre :
Quand, avec Marx et Engels, nous avons rédigé le programme du parti ouvrier, celait une concession que nous faisions aux démocrates bourgeois d'y inscrire, à l'article ï% l'aboli Lion de tout héritage dépassant 20,000 fr.
Le bon bourgeois, si démocrate qu'il soit, trouve peut-être que « l'abolition de tout héritage dépassant 20,000 6% » pouvait être un maximum. 11 se demande ce que M. Paul Lafargue peut exiger de plus. M* Paul Lafargue consent à le lui dire :
Un gouvernement r£ vol rdionn aire n'aurait pas la pa~ lience d'attendre que les capitalistes meurent de leur vilaine mort pour les obliger à restituer les richesses qu'ils onl volées aux travailleurs.
Cette phrase est caractéristique de l'état mental des waîa docteurs du socialisme. Tout ce qui touche aux capitalistes est vilain, y compris la mort : d'où il résul-
L Dtfc ambre J894,
terait qu'elle serait agréable et séduisante quand elle s'adresse aux non-capitalistes. Cependant La Fontaine nous a montré que telle n'était point l'opinion du bûcheron, si misérable qu'il Fût Maïs M. Laf argue n'a pas la patience d'attendre ITouverLure des successions pour mettre la main sur les biens des capitalistes : c est le vif que doit saisir Je gouvernement révolutionnaire. M. Laf argue n'admet ni délai ni atermoiement pour la eonsfication.
Si les collectivistest MM. Jules Guesde et M, Laf argue, avaient l'audace de leurs procédés, ils justifieraient la multiplicité de leurs langages, quant aux moyens et quant, aux conséquences de celle confiscation, en disant :
« ParFaitementl nous avons deux langages, parce que chacun de ces langages peut nous servir selon les circonstances. Dans l'un, nous parlons aux ouvriers des villes; dans l'autre, aux paysans : nous adaptons notre instrument au but que nous voulons atteindre.
« Notre but est la conquête violente ou pacifique du pouvoir politique et économique au profit exclusif de nos amis et de nous; nous employons les arguments qui peuvent nous aider. »
MM. Guesde, Lafargue et leurs amis ont rejeté hautement, ouvertement et systématiquement les vieux scrupules qui retenaient, au moins en apparence, les socialistes de 1848, Ils n'ont quelque déférence que pourBlanquî, qui personnifie! lu conspiration et l'appel à la force. Ils ont déclaré que la révolution a laquelle ils travaillent ne peut pas être pacifique, et l'état de guerre n'autorise-t-il pas toutes les ruses, toutes les
manœuvres, tous les guets-apens, tous les déguisements, toutes les surprises, tous les pièges?
Pour juger la morale des socialistes - collectivistesrévolu lionnaires, il ne faut jamais oublier qu'ils se considèrent comme des assiégeants de tout ce qui n'est pas à eux. Ils ont la morale des gens qui se préparent au pillage. Leur demander des raisonnements qui se tiennent, quelque respect pour les faits et les idées, quelque franchise dans leur politique, c'«st de la naïveté.
Mais pourquoi déposséder de leurs propriétés des gens qui ont la faiblesse d'y tenir? pourquoi passer par des phases violentes pour arriver à goûter les charmes du « communisme libertaire » ?
11 y a encore beaucoup de terres sur la surface du globe qui n'attendent que des occupants. Comment se fait-il donc que pas un de nos socialistes n'ait eu l'idée de taire appel à ceux qu'il a convaincus et d'aller fonder une cîté communiste qui se suffirait à elle-même, puisque c'est là l'idéal ?
Vers 1880, je reçus la visite d'un délégué d'une association anglaise qui voulait propager les idées de M. Henry Georges. Je fus stupéfait de ne trouver dans son livre : Progress and Liberty, que les idées, à peine habillées à neuf, des socialistes de 1848. Il me demanda mon concours pour organiser les conférences de M. Henry Georges. Je lui répondis :
« Mais, aux Etats-Unis, il y a toute une partie du sol qui est encore nationalisée; le gouvernement ne cesse de l'individualiser. En 1870, il y avait 407,000,000 d'acres Iransformés en exploitations privées; en 1800, 536,000,000. Pourquoi, au lieu de venir demander à la France de nationaliser la propriété, M. Henry Georges
n'emploie-t-il pas toute son action pour empêcher le gouvernement des États-Unis de dénationaliser sa propriété indivise? »
Cet argument parut l'étonner; mais il n'insista pas auprès de moi pour me faire l'introducteur de M. Henry Georges en France ; et celui-ci n'a pas enrayé la dénationalisation du « public territory »; car, d'après le census de 1890, le nombre des propriétés privées comprenait 623,000,000 d'acres, soit une augmentation de 87,000,000 d'acres en dix ans.
Est-ce là une preuve de l'évolution vers le communisme dont parle M. Lafargue? Il y a bien eu quelques colonies communistes. En Amérique, le sol ne leur manquait pas; elles pouvaient s'isoler tout à leur aise, bannir le commerce, se suffire à elles-mêmes. Il y en a eu : que sont-elles devenues?
Il y en a eu qui ont été agglomérées par la religion : les unes ont péri faute de ressources, d'autres faute de recrutement, comme les shakers, existant depuis plus d'un siècle, mais astreints au célibat; comme les Harmonistes ou Rappistes d'Economy, près de Pittsburg.
Il y en a qui, modelées sur le système du Paraguay, comme celle d'Aurora dans TOrégon, se composent de travailleurs et de bénéficiaires.
Il y en a eu de purement civiles. Owen essaya, dans l'Indiana, le phalanstère de New-Harmony. Cabet essaya d'appliquer les idées de Fourier au Texas. Ce ne furent point les capitaux qui manquèrent à cet essai. Après un premier échec, une partie des Icariens alja se fixer à Nanvoo, ancienne ville des Mormons. Mais une scission se produisit : la minorité se plaignit d'être opprimée par la majorité. Quand Cabet essaya de localiser l'harmo-
nie universelle dans la cité nouvelle, il n'éprouva que des déceptions; son autorité fut méconnue; il fut obligé de se retirer à Saint-Louis, où il mourut isolé, en 1856, se demandant si l'œuvre qu'il avait tentée n'était pas une chimère. J'ai connu Victor Considérant; quoiqu'il eût pris part à cet essai, il n'en parlait jamais ; et, par discrétion, on n'osait l'interroger.
Un ancien ouvrier lyonnais, élu représentant du peuple, M. Sébastien Commissaire, prisonnière Belle-Ile à la suite de la jdurnée du 13 juin 1849, a raconté les grandeurs et la décadence d'un essai de communauté que ses compagnons et lui essayèrent de réaliser1.
« Les sociétaires s'engagèrent à verser au compte du trésorier tout l'argent qu'ils avaient au greffe de la prison et celui qu'ils recevraient par la suite. Ils s'engageaient à confectionner des objets en paille, des chaussons ou tout autre travail. Tous les objets fabriqués devaient être vendus au profit de la communauté, les sociétaires ne devant avoir aucun pécule individuel. En échange, les membres de la communauté devaient recevoir chaque jour, aux frais de la caisse sociale, un demi-litre de vin ou un quart de litre, selon l'importance du fonds commun ; les fumeurs et les priseurs recevraient du tabac pour leur consommation; du papier et des timbres-poste étaient mis à la disposition des sociétaires qui voudraient correspondre avec leurs familles. Le travail et les repas avaient lieu en commun.
« Au début, les sociétaires étaient tous contents : la caisse était bien garnie ; quelqiles citoyens avaient fait des versements relativement considérables.
i. Mémoires de Sébastieu Commissaire, ancien représentant du peuple, 2 vol. in-18.
« Le deuxième mois, les ressources baissaient; il fallut diminuer les rations de vin et de tabac.
« Le troisième mois, la société périclitait ; puis elle se disloqua et s'effondra complètement. »
M.Sébastien Commissaire, qui, quoique communiste, savait se rendre compte des faits, explique fort bien les motifs de ces deux phases :
« Un certain nombre d'individus ne s'étaient mis dans la société que dans l'espérance d'avoir du vin et du tabac; aussitôt que les distributions cessèrent, ils se retirèrent.
« Beaucoup de sociétaires recevaient chaque mois de leurs familles une somme de dix, quinze, vingt francs et même davantage pour subvenir à leurs besoins. Aussitôt qu'ils furent organisés en société, ils écrivirent à leurs parents de réduire de moitié ou de supprimer leurs envois mensuels, parce qu'ils n'avaient plus besoin d'argent, la caisse sociale devant leur fournir du vin, du travail, etc.
« D'un autre côté, le travail ne se faisait ni aussi bien ni aussi vite que du temps où chaque sociétaire travaillait pour son compte.
« Cet essai de communauté, suivi bientôt d!un insuccès, contribua à décourager quelques citoyens, et fit perdre aux idées communistes un terrain qu'elles ne regagnèrent jamais dans la prison. »
L'administration de la prison avait mis à la disposition des trente détenus du petit quartier un préau, un jardin. C'était le cas d'essayer la culture en commun. Pas du tout : il fut décidé que si une partie était réservée pour la promenade, l'autre serait divisée en trente parts, dont chacun pourrait faire un petit jardin ou
qu'il pourrait céder, s'il n'avait pas de goût pour l'horticulture. Sur les trente détenus, la moitié aliéna sa propriété.
Voilà des essais communistes relatés par un ancien communiste de Lyon. Il y a encore beaucoup de millions d'hectares d'inoccupés sur la surface du globe. MM. Paul Lafargue, Jaurès et Jules Guesde feraient bien d'aller, sur un coin disponible, fonder une nouvelle Icarie et s'assurer, par une expérience limitée, de la possibilité de soumettre un pays comme la France au collectivisme. Mais ils ne répondront pas à cette invitation. Ils aiment mieux les mots que les faits.
Ni eux, ni personne parmi leurs amis, .n'ont eu l'idée de se joindre aux quatorze Autrichiens, aux quatre Anglais, au Danois et àl'Américain qui sont partis, au mois de mars dernier, de Hambourg pour Lama, port situé sur la côte orientale d'Afrique, à environ 2 degrés audessous de l'équateur, dans le but de s'établir sur un territoire qu'ils ont appelé Freeland (Terre libre), et là, .sous la direction d'un Autrichien, le docteur Hertzka, de faire un essai d'organisation communiste sur les bases suivantes.
La terre n'appartient ni à la communauté ni aux individus, mais chacun en use librement. Les travailleurs individuels ou les groupes de travailleurs ont tout ce qu'ils produiront, mais ils sont tenus d'accepter la participation dans leur travail de tout membre de la société qui la réclame.
Il n'y a pas de propriétaires percevant des fermages, ni de capitalistes percevant des revenus. Il n'y a qu'une taxe, prélevée sur le revenu et destinée à pourvoir aux dépenses de la collectivité, à l'éducation des enfants,
à l'assistance de ceux qui ne peuvent travailler, aux chemins de fer, à la poste et à l'installation de nouvelles industries, de manière que le capital nécessaire ne touche pas d'intérêt. Un comité central, élu par l'entière communauté, administre le produit de l'impôt; il prend les produits des divers groupes ou des divers métiers.
On suppose que, d'après cette méthode, les membres de la communauté s'annexeront aux groupes dont les profits seront les plus grands, d'après une comptabilité sur laquelle nous n'avons pas de renseignements; qu'il en résultera une égalité pratique dans la rémunération du travail. Il n'est pas dit cependant que cette rémunération prendra toujours la forme d'argent ou d'une répartition de produits, parce qu'il y a telles associations qui pourront préférer pour salaire plus de loisir ou plus de plaisir. On ne prévoit aucune augmentation de gain pour ceux* qui seront spécialement habiles à s'engager dans des travaux délicats ou d'une difficulté spéciale ou qui montreront leur capacité organisatrice ou administrative. Les membres qui voudront épargner le pourront, mais ils ne pourront employer leurs épargnes à exploiter leurs compagnons.
Tel était le programme de ces gens, qui étaient tout d'abord partis avec un capital d'armes dépassant de beaucoup les limites permises par la convention de Bruxelles, qui ne tolère que le transport des armes limitées à la défense personnelle.
Nous n'avons pas encore des nouvelles de ces voyageurs, qui semblaient, du reste, étant donnés leurs antécédents, plus disposés à ajouter une aventure à celles
qu'ils avaient déjà courues, qu'à s'installer en défricheurs et en cultivateurs stables.
Les Anglais étaient: le capitaine Barchard, qui a exploré le Mexique et le Thibet; M. H.-S. Bosanguet, qui, pendant une période de six ans, a voyagé dans l'Afrique du Sud; M.W. Olingsby Godfrey, qui est célèbre parmi les joueurs de foot-ball, et M. H.-J. Cox, des chantiers jie construction d'Yarrow.
Parmijles Autrichiens se trouvaient les docteurs Wilhem et Schmidt, membres bien connus du Club alpin, qui ontemporté les appareils nécessaires pour faire l'ascension du mont Kenia, haut de 5,600 mètres, et qui n'a pu être gravi jusqu'ici par l'expédition Teleki que jusqu'à la limite des neiges permanentes.
Dans cette entreprise, je n'aperçois pas de Français. Comment quelque socialiste convaincu ne s'est-il pas joint à cette expédition?,
La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère?
Sans doute, il y a des groupes communistes qui ont réussi : mais ce n'étaient pas des groupes économiques, c'étaient des groupes religieux; et ils n'ont prospéré que parce qu'il y avait autour d'eux une société qui contribuait à leur richesse : ils ont supprimé toutes les complexités de la vie qui résultent du mélange des sexes et de la procréation des enfants :• et, malgré tout, ils ne sont parvenus à s'accroître et se conserver qu'en appliquant avec plus ou moins de rigueur la règle de la plus puissante de ces communautés, l'obéissance perinde ac cadaver.
Si les socialistes ne se hâtent pas de pratiquer la communauté des biens, du moins ils obtiennent un résultat.
SLïli L'ORIGINE DE LA PROPRIÉTÉ
Leurs menaces contre la propriété foncière ont pour résultat de la déprécier. Un homme prudent se dît que, prévoyant le danger, il peut réaliser des valeurs mobilières; il peut en placer h l'étranger, de manière à s'assurer contre le risque qui se produirait dans un paya; il peut transmettre de la main à la main des valeurs au porteur à ses héritiers et échapper aux mesures de confiscation dirigées contre les successions.
Les socialistes doivent être contents : ils arrêtent la plus-value de la propriété foncière et ils font des ruines partielles, en attendant l'apothéose de la ruine lolale.