CHAPITRE VU
DEVOIRS ET OBLIGATIONS ATTACHÉS A LA PROPRIETl
Quiconque est pourvu des biens de la fortune, — qu'il se livre à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, aux opérations de banque ou qu'il s'adonne aux professions libérales; — a des devoirs aussi graves que nombreux à remplir envers ceux qui ont été moins favorablement partagés que lui du côté de la richesse.
Ces obligations si souvent rappelées par l'Eglise, si vigoureusement affirmées par les Pères, si fréquemment exposées par les Prédicateurs et les Théologiens, mais hélas ! si facilement oubliées par ceux qui possèdent, Léon XIII les a, avec sa grande autorité, résumées dans l'Encyclique Rerum novarum. Elles apportent un utile tempérament au droit de propriété et lont un contrepoids nécessaire aux inconvénients qu'il peut entraîner. Grâce à elles, la propriété cesse d'avoir quelque chose d'odieux, même pour ceux qui ne possèdent pas, et ainsi tombent la plupart des raisons que l'on invoque pour demander sa» suppression.
(1) Charles Perkin. — De la richesse dans les sociétés ehré^ tiinnes, liv. VII, en. i.
DEVOIRS ET OBLIGATIONS ATTACDÉS A LA PROPRIÉTÉ î)3
Les devoirs qui incombent à la propriété ne sont pas tous de même nature; il y a des devoirs de justice, il y a "des devoirs de charité, il y a des devoirs d'ÉQuiTÉ naturelle, il y a enfin des devoirs de simple convenance sociale. Nous allons dire un mot de chacun d'eux.
I. — Devoirs de justice qui incombent à la propriété. — Ceux qui possèdent ont des devoirs de justice à remplir et à l'égard des malheureux qui sont dans la nécessité, — et à l'égard de leurs domestiques et de leurs ouvriers, — et à l'égard de leurs fournisseurs.
lo Ils ont des devoirs de justice à V égard des malheureux qui sont dans la nécessité. — Lorsqu'un de nos semblables se trouve dans ce que les théologiens appellent un cas d'extrême nécessité, il y a pour nous obligation stricte, rigoureuse et grave de justice de lui venir en aide. « Verser le superflu dans le sein des pauvres, dit Léon XIII, n'est pas un devoir de stricte justice sauf le cas d'extrême nécessité (1). »
Le prochain est dans nn cas de nécessité extrême non seulement quand, faute d'un secours, il est exposé à perdre la vie ou la santé, mais quand il court le danger de perdre des biens qui, comme la réputation, l'honneur, la vertu, sont, au moins, aussi précieux que la santé et la vie (2). Dans ces cas, dit saint Thomas, les biens deviennent communs et le malheureux qui se trouve dans cette nécessité a i« droit de prendre ce qui lui est indispensable, quitte à lui •de le restituer ensuite si ses moyens viennent à le permettre. S/ adeo siturgens etevidens nécessitas, ut manifestum .sit instanti necessitati de rébus occurentibus esse subveniendum (puta cum imminet personae periculum et aliter subvenire non jpotest), tune licite potest aliquis ex rébus alienis suœ necessitati subvenire sive manifeste sive occulte sublatis ; nec hoc proprie habet rationem furti vel rapirne (3).
« Non, non, ô riches de ce monde, s'écrie Bossuet, •ce n'est pas pour vous seuls que Dieu fait lever son soleil ni qu'il arrose la terre : les pauvres y ont leur part aussi bien que vous. J'avoue que Dieu ne leur a donné aucun
(1) Encyclique : Rerum novarum.
(2) SaiDt Tbomas. — Somme théol., 2» IJae, q, lxvi, art. 7.
(3) « Quand je dis nécessité extrême du prochain, je n'entends pas seulement nécessité extrême par rapport à la vie, j'entends nécessité extrême par rapport aux biens, à rhonDenr, à la liberté. Vous savez que cette jeune personne va se pertlre si on ne s'empresse de la recourir, vous devez venir à sen aide ; elle est dans une néce8««ité extrême. » Bocrdaloub. — Sermon pour le 1«» vendredi de Carême.
fonds ou propriété, mais il leur a assigné leur subsistance
sur les biens que vous possédez La nature, ou pour
parler plus chrétiennement, Dieu, le père commun de tous les hommes, a donné, dès le commencement, un droit égal à tous ses enfants, à toutes choses dont ils ont besoin pour la conservation de leur vie. Et ce droit si naturel que les hommes ont de prendre dans la masse commune tout ce qui leur est nécessaire, gardez-vous bien de croire que les pauvres l'aient perdu (1). »
Ce droit de prendre du superflu d'autrui, droit basé sur la fin même assignée par Dieu aux biens de la terre et à la propriété, on ne saurait régulièrement empêcher les nécessiteux de l'exercer. Les sévérités dont les lois civiles frappent le malheureux, que le besoin force à en user, ne s'expliquent ot ne se légitiment que par la préoccupation de prévenir des abus en une matière où ils sont si faciles et où ils auraient de si fâcheuses conséquences (2). Ces sévérités laissent subsister tout entier un droit que l'homme tient de la nature et auquel on ne peut valablement opposer le caractère essentiellement exclusif de la propriété. Cet exclusivisme cesse en face d'un besoin extrême et le droit pour le nécessiteux de prendre ce qui lui est indispensable entraîne comme corollaire l'obligation pour le propriétaire de laisser prendre et même d'offrir. Son bien est devenu le bien du malheureux, le lui refuser c'est aller contre toutes les vues de Dieu et se rendre coupable d'une injustice. Cependant, comme l'obligation de venir en aide à ce malheureux n'incombe pas d'une manière particulière à tel ou tel, mais incombe d'une façon générale à tous ceux qui peuvent le secourir, nous ne croyons pas que l'on puisse contraindre à une restitution le riche qui aurait refusé de prêter assistance, alors même que, de ce refus, un préjudice très grave aurait résulté pour le nécessiteux.
2® Ceux qui possèdent ont des devoirs de justice à Végard de leurs domestiques et de leurs ouvriers. — « Parmi les devoirs principaux des patrons, dit Léon XIll, il faut mettre au
(1) Sermon sur : Nos dispositions à regard des nécessités de la vie.
(2j Malgré leur souci d'assurer le respect de la propriété, des magistrats ont trouvé ces sévérités exagérées, et sesoat refusés à appliquer rigoureusemeut la loi à des malheureux qui n'avaient volé que parce qu'ils avaient faim. — Une demanda de modification du texte existant du Code, dans un sens qui le mette plus en harmonie avec la loi naturelle, a été présentée à la Chambre française.
premier rang celui de donner à chacun le salaire qui convient. Assurément pour tixer la juste mesure du salaire, il y a de nombreux points de vue à considérer. Mais d'une manière générale que le riclie et le patron se souviennent qu'exploiter Ja pauvreté et la misère et spéculer sur l'indigence sont choses que reprouvent également les loi» divines et les lois humaines. Ce qui constituerait un crime à crier vengeance au ciel serait de frustrer quelqu'un da prix de ses labeurs : voilà que le salaire que vous avez dérobé par fraude à vos ouvriers crie contre vous et que leur clameur est montée jusqu'au trône du Dieu de» armées. Jacq. v. 4 (1). »
Cette obligation de payer rigoureusement, à ceux que l'on emploie le prix de leur travail est une obligation d'élémentaire et stricte justice. Et ce n'est pas assez de donner à l'ouvrier un salaire quelconque, pas même toujours assez de lui donner le salaire qu'il a accepté ; il faut que ce salaire soit un salaire t convenable », proportionné au service rendu. Agir autrement c'est retenir injustement le bien d'autrui, se rendre coupable d'un vol véritable et par conséquent se créer le devoir absolu de restituer à celui qui a été lésé dans ses droits.
Mais quand le salaire doit-il être réputé convenable ? Quand, au contraire, doit-il être considéré comme insuffisant ? Il est difficile et même impossible de donner une règle précise, claire, pratique, s'appliquant à la totalité des cas et permettant de déterminer exactement la part qui revient au travail dans le partage des bénéfices. Pour résoudre cette grave question du juste salaire, « il y a de nombreux points de vue à considérer». Il faut faire entrer ea ligne de compte la situation économique actuelle, les difficultés créées par la concurrence, la crise que traverse l'industrie, les variations du marché, les complications da machinisme et d'autres choses encore. Dans de pareilles conditions, on peut tout au plus rappeler les principes généraux qui régissent cetle délicate matière.
Il est incontestable que le salaire doit se mesurer avant tout au travail fourni et au service rendu. Dans le contrat de louage comme dans le contrat de vente, la justice demande qu'il y ait proportion entre ce que l'on donne et ce que l'on reçoit.
Par conséquent l'ouvrier qui, plus habile ou plus fort> ou plus laborieux, produit davantage, a droit à une rétri*
(1) Eacjcliquc : Rerum novarum.
"96 ÉTUDE SUR LA PROPRIÉTâ
èution plas considérable que l'ouvrier, qui, faible, maladroit ou paresseux, ne produit que très peu.
Il est tout aussi incontestable que, d'après les vœux de la nature et les desseins de Dieu, tout homme se trouvant -dans des conditions normales de santé et d'habileté professionnelle devrait retirer de son travail une rémunération telle qu'elle lui permit d'assurer à lui et à sa famille — une famille ordinaire — un honnête et suffisant «ntretien. — Dieu, qui a ordonné à l'humanité de se perpétuer et a dit à tous en la personne de nos premiers parents : crescite et multiplie amini, a conféré à chaque homme, à l'ouvrier comme au patron, le droit de se créer un foyer et de se donner une famille. A l'exercice de ce •droit il a attaché des devoirs parmi lesquels vient en premier lieu l'obligation pour le père de fournir à sa femme et à ses enfants, jusqu'au jour où ceux-ci peuvent se suffire à eux-mêmes, ce dont ils ont besoin pour vivre d'une façon convenable. — La Providence, toujours infiniment sage, n'a pas imposé un pareil devoir sans fournir ■en même temps les moyens nécessaires pour s'en acquitter.
Un grand nombre d hommes n'ont que leurs bras pour subvenir à leurs besoins et aux besoins de leur famille, ils doivent demander au travail les ressources qui leur permettront de procurer à leurs enfants, à défaut d'un bien-être considérable, un pain quotidien suffisant et les moyens de gagner plus tard honnêtement leur vie. Ces situations sociales intérieures sont voulues par Dieu. Il entre dans son plan qu'il y ait des riches et des pauvres, des patrons et des ouvriers, et si à ces derniers il n'a accordé que leurs bras et leur puissance au travail, il s'en suit qu'il entend que ces br;is et ce travail soient «issez rémunérés pour permettre de faire face aux obligations et aux charges que la nature a imposées à l'ouvrier.
Nous ne prétendons pas — ce qui serait une absurdité — -qu'un salaire plus considérable soit dû au père de famille qu'au célibataire uniquement parce qu'il est père de famille ; nous ne prétendons pas davantage que le salaire des pères de famille doive suivre une échelle ascendante et être toujours proportionné au nombre des enfants ; nous ne prétendons pas non plus, que dans les desseins de Dieu, le salaire d'un père de famille, même laborieux et honnête doive être suffisant pour subvenir aux nécessités d'une famille exceptionnellement nombreuse et exceptionnellement éprouvée ; nous disons seulement que, si les vues de la nature n'étaient pas méconnues et ses lois violées, tout bon ouvrier — peu importe qu'il soit
célibataire ou marié — devrait retirer de son travail une rémunération qui suffise à faire vivre une famille se trou- Tant dans des conditions ordinaires.
Mais s'en suit-il qu'un patron qui ne donne pas un pareil salaire à ses ouvriers pècbe toujours contre la justice? Non, car bien souvent il est mis par les circonstances dans l'impossibilité de payera ce prix la main-d'œuvre. Il n'est tenu de la payer à ce prix que lorsque la chose lui est rendue possible par les rendements de son industrie ou de son commerce : mais lorsque les rendements de son industrie et de son commerce le permettent, il est rigoureusement tenu de donner ce salaire assez improprement appelé salaire familial (1). S'il n'est pas obligé, pour l'assurer à ceux qu'il emploie, de se condamner à des pertes et même de renoncer à tout bénéfice personnel/ il ne saurait en revanche légitimement spéculer sur le besoin qu'ont les ouvriers de travailler pour obtenir qu'ils se contentent d'un salaire ne constituant pas l'équivalent du service rendu. On ne pourrait invoquer valablement pour excuser un pareil procédé la trop fameuse loi de l'offre et de h: demande. Cette loi n'a que faire ici. Il importe peu que TofTre de bras dépasse la demande ; §e qui importe, ce que requiert la justice c'est que chacun reçoive ce qui lui appartient et que pour la fixation du salaire on se base avant tout sur la valeur marchande présumée du travail fourni.
Cette valeur marchande n'est malheureusement pas toujours aussi élevée qu'il le faudrait. La concurrence acharnée que se font les uns aux autres les divers pays et même les divers producteurs d'un même pays obligent souvent les industriels à céder leurs produits manufacturés à des prix de bon marché désastreux. Pour lutter contre des rivaux sans cesse appliqués à les supplanter et pour trouver ou conserver des débouchés pour leurs marchandises ils sont forcés de vendre à des conditions bien peu rémunératrices. Par suite ils se trouvent contraints de réduire les prix de revient et de diminuer les salaires.
S'ils ne donnent pas à l'ouvrier le salaire désirable — le salaire qui permet de faire face aux charges ordinaires de la famille — la faute n'en est pas à eux : elle est aux circonstances. Souvent ils ne peuvent faire mieux saa»
(1) 0 De fait le tarif du salaire est injuste, toutes les fois qu'en règle générale il ne peut suffire à l'entreti'iD de l'ouvrier et de sa famille, et que d'ailleurs les béoéfices de l'eutreprenear permettent une 'roncessioQ de salaires plus élevés. » Lbmkul, 3. J. — Lt mat social, p. 35.
s'exposer ou à la faillite ou à la fermeture de leurs usines, et ils ne sont pas tenus d'aller jusques-là. Cependant il ne serait pas équitable de faire supporter au travail seul les désolantes conséquences de la crise économique que nous traversons, le capital doit en prendre sa part. Il doit savoir se contenter de profits moins considérables que ceux qu'il réalisait autrefois et faire au travail un lot convenable dans le partage des bénéfices.
Les ouvriers ne retirant pas de leur travail ce qu'il devrait leur rapporter d'après l'ordre providentiel, se trouvent par là lésés dans leurs droits ; mais cette sorte d'injustice n'est pas imputable dans bien des cas au patron. Les coupables, si on peut les appeler ainsi, sont le plus souvent la concurrence effrénée, la spéculation à outrance, la révolution opérée par l'entrée en scène du machinisme, les exigences d'une consommation qui veut du bon marché, l'application de la doctrine « du laisserfaire et du laisser passer «, et mille autres causes plus faciles à constater qu'à supprimer et dont le patron a à souffrir peut-être autant que l'ouvrier.
Dans de pareilles conditions économiques on peut dire que ce salaire doit être considéré comme pratiquement a convenable » qu'il a été débattu et accepté par le travailleur connaissant le prix de son labeur et agissant en dehors de toute contrainte morale. Le patron a satisfait à ce que la justice stricte demande de lui, lorsqu'il l'a payé, alors même qu'en raison de circonstances indépendantes de sa volonté, ce salaire ne serait pas absolument suffisant pour subvenir aux nécessités communes d'une famille ordinaire. Mais c'est un devoir pour les pouvoirs publics et pour les particuliers de se préoccuper d'un pareil état de choses et de s'appliquer, chacun suivant sei moyens, à porter remède à une situation qui condamne « la plupart des hommes des classes inférieures à une misère imméritée (1) », soulève les colères populaires, fomente les troubles et constitue un péril grave pour la société qui se trouve menacée jusques dans ses bases. En attendant le jour, très éloigné probablement, où ces efforts communs auront donné des résultats satisfaisants, ceux qui se servent des bras de leurs semblables ne sauraient trop méditer les paroles de Léon XIII : « Que le riche et
(1) Encyclique : Rerum novaruwi.
Quand l'iDitiative privée ne peut plus remédier au mai, c'est à l'autorité publique d'interreDir, d'imposer sa volonté, de mettre un frein à la coDcurrence et en cas de besoin de réglementer le tarif dee ealairee. » Lehkul. — Le f"*^ «octa/, p. 35.
le patron se souviennent qu'exploiter la pauvreté et la misère et spéculer sur riiidij^'ence sont choses que réprouvent également les lois divines et les lois humaines. Ce serait un crime à crier vengeance au ciel que de frustrer quelqu'un du prix de ses labeurs (1) ».
3° Ceux qui possèdent ont des devoirs de justice à l'égard de lews fournisseurs. — Ce n'est pas seulement à l'éj^'ard des malheureux placés dans un absolu besoin et de ses domestiques ou de ses ouvriers que le riche a des obligations de justice à remplir ; il en a aussi à l'égard de ses fournisseurs. Le tableau que faisait Bourdaloue des procédés de certains riches de son temps n'a rien perdu de son actualité et constitue une peinture malheureusement trop fidèle de ce qui se passe encore si souvent de nos jours. « C'est justice, disait l'illustre prédicateur, de payer aux pauvres ce qui leur appartient; de payer de pauvres domestiques, de payer de pauvres artisans, de payer de pauvres ouvriers, et aussi de payer de pauvres marchands ou même de riches marchands, mais qui de riches qu'ils étaient tombent dans la pauvreté parce qu'on les laisse trop longtemps attendre. Or, la loi de Dieu veut qu'avant de songer à faire la charité on s'occupe de payer ses dettes. C'est par là qu'il faut commencer. Mais, avouons-le, c'est une morale que bien des riches du monde ne veulent pas entendre aujourd'hui. Vous le savez on traite ce marchand, cet artisan qui fait timidement quelqu'instance de fâcheux et d'importun. On le fait languir des années entières et après bien des remises qui l'ont peut-être à demi ruiné, on lui donne à regret ce qui lui est le plus légitimement acquis, comme si c'était une grâce qu'on accordât et non une dette dont on s'acquittât... (2) » Une pareille conduite n'est pas équitable, elle cause aux fournisseurs des torts graves et se concilie difficilement avec les exigences de la justice. La justice ne demande pas seulement qu'on paie ses dettes, elle veut «ncore qu'on les paie en temps convenable. Agir autrement c'est exposer les fournisseurs, qui ne veulent pas subir des pertes, à la tentation de recourir à des procédés de compensation qui, comme la majoration des prix, sont bien délicats et bien dangereux.
II. Devoirs de charité qui incombent à la propriété. — Le riche n'est pas tenu de venir seulement en aide au malheureux qui se trouve dans un cas de néces.
(1) ËQcycliqae : Rerum novarum,
ijl) Sermon pour le i«' vendredi de Carême ; Sur l'aumône^
BÎBLIOTHE'CA
site extrême, il doit assistance et secours i tout pauvre qui est dans le besoin. Ce devoir de faire la charité au pauvre, pour être d'une nature diflérente, n'est pas moins rigoureux que celui de donner à l'ouvrier le salaire qui lui est du.
i° Il y a obligation et obligation §rave de venir en aide aux pauvres. Elle est si stricte et si grave qu'il suffira de ne l'avoir pas accomplie pour être réprouvé de Dieu et mériter de s'entendre adresser ces redoutables paroles : « Retirez-vous de moi maudits, allez au feu éternel qui a été préparé pour le démon et pour ses anges. Jai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à boire ; j'ai été nu et vous ne m'avez pas habillé, j'ai été malade et vous ne m'avez pas secouru... car tout ce que vous avez refuséà un malheureux c'est à moi que vous l'avez refusé (1). » Après quede pareilles paroles sont tombées de la bouche de Notre- Seigneur, on ne saurait sérieusement mettre en doute l'existence du devoir de l'aumône. On n'est pas damné pour la violation d'un simple conseil, pas même pour la violation d'un précepte léger et pourtant Ton est damné pournepas avoir donné à manger à ceux qui avaient faim, pour ne pas avoir donné à boire à ceux qui avaient soif, pour ne pas avoir vêtu ceux qui étaient nus, pour ne pas avoir secouru ceux qui étaient malades, en un mot pour ne pas avoir fait l'aumône à ceux qui étaient dans le besoin ; il '■•'^nsuit donc qu'il y a précepte, précepte formel et grave de faire l'aumône. — « Dieu, dit Bourdaloue qu'on ne saurait trop citer en une matière dont il a si savamment et si aamiraJjieinent parié, Dieu est le souverain maître de tous nos biens, il en est le Seigneur, il en est même absolument le seul et vrai propriétaire et par comparaison de nous à lui, nous n'en sommes à le bien prendre que les économes et les distributeurs. C'est ce que la raison et la foi nous démontrentévidemment. Or puisque nos biens sont à Dieu par droit de souveraineté, nous lui en devons le tribut, l'hommage, la reconnaissance, et puisqu'il en a la propriété il doit en avoir les fruits. Que fait Dieu ? il affecte ce tribut et ces fruits à la subsistance des pauvres ; c'est-à-dire, qu'au lieu d'exiger ce tribut par lui-même et pour lui-même, il l'exige par les mains des pauvres ou plutôt il substitue les pauvres pour l'exiger en son nom. Tellement que l'aumône qui par rapport au pauvre est un
(1) S. Mathieu, xxv, 41-42-43.
devoir de charité et de miséricorde, est par rapport a Dieu un devoir de justice, un devoir de dépendance et de sujétion.... Dieu, je le répète, a établi le pauvre dans le inonde pour recueillir ses droits à sa place et l'aumône est le seul moyen par où les riches puissent rendre à Dieu ce qu'ils lui doivent. C'est pourquoi saint Pierre Chrysologue parlant des pauvres leur donne une qualité bien glorieuse il les appelle les receveurs du domaine de Dieu (1). » Par conséquent en venant en aide au malheureux, le riche ne fait pas un acte de libéralité facultative, il remplit un devoir rigoureux, un précepte grave qui lui est imposé par Dieu.
Le langage des Pères de l'Eglise est sur ce point d'une hardiesse, d'une énergie, d'une rigueur qui suprennent. Il y a même dans les expressions dont ils se sont servis une part à faire aux hyperboles de la langue oratoire et à l'entraînement du cœur. La vue des abus odieux, dont ils sont les témoins, les remplit d'indignation et leur met aux lèvres des termes qui rendent bien les seatimenls généreux dont ils sont animés, mais qui s'écartent quelquefois de la stricte exactitude théologique. « Le riche ne possède pas pour lui seul. Ses biens ne lui sont pas donnés pour qu'il en jouisse uniquement, mais pour qu'il les administre (2) ». « Apprends pourquoi tu as reçu les richesses. Tu es le ministre du Dieu très bon, l'intendant commun de tes compagnons de servitude. Tout ce que tu possèdes n'a pas été destiné à l'apaisement de ta faim. Administre donc comme les biens d'autrui les biens qui sont dans tes mains (3). » « Le riche qui ne donne pas commet un vol, c'est une sorte de sacrilège que de ne pas donner au pauvre ce qui est le bien du pauvre (4). » « Celui qui peut remédier à la souffrance d'autrui et ne le fait pas est un homicide (o). » « Ta faute est grande si ton frère souffre de la faim, si tu le sais et si tu ne le secours pas , s'il est exposé à la captivité ou aux chicanes du lise et si tu ne lui viens pas en aide ; s'il endure pour une dette les chaînes ou les tortures et si dans son affliction il n'obtient rien de toi (6) ». « 11 faut avertir ceux qui
(1) BouRDALOUB. — SermoQ pour le 1" vendredi de Carême : Sur l'aumône.
(2) SaiQt Basile. — Epitre 236«.
(3) Saint Basile. — Homélie sur ces mots du xn« chap. de saint Luc : Destruam horrea...
(4) Saint Jérôme. — Epître 54, ad Pamumachium,
(5) Saint Basile. — Homélie in tempore famis,
(6) Saint Ambhoise. — Oyf., i, 30.
donnent de leurs biens de le faire avec humilité, en reconnaissant qu'ils ne font que dispenser de la part de Dieu, des subsides temporels qui ne leur appartiennent point. Quant à ceux qui ne prennent ni ne donnent à autrui, il faut les avertir que la terre, d'où ils sont tirés, est commune à tous et quelle prodigue à tous ses biens en commun Qu'ils ne se croient donc pas innocents, ceux qui
usent pour eux seuls des biens que Dieu a faits communs à tous. En donnant le nécessaire aux indigents, nous ne faisons que leur rendre ce qui est à eux, bien loin de leur donner ce qui est à nous ; nous payons une dette de justice plutôt que nous n'accomplissons une œuvre de miséricorde (1). » Ces élans d'une impétueuse charité, ces généreux emportements de la bienfaisance peuvent ne pas être exempts de toute exagération ; mais si des paroles, comme celles que nous venons de citer, n'expriment pas d'une façon rigoureuse la doctrine catholique, elles expriment ce que désira toujours l'Eglise et ce que demande aujourd'hui autant que jamais la charité du Christ. Gomment en entendant un langage aussi véhément^ langage tenu par ce que les premiers siècles chrétiens ont compté de plus saint et de plus distingué parmi leurs docteurs, comment en entendant un pareil langage pourrait-on soutenir encore que venir en aide à l'infortuné est chose bonne, mais facultative ? Ce serait se mettre en opposition avec toute la tradition chrétienne. Il est impossible de flétrir plus vigoureusement que ne l'a fait l'Eglise l'égoïsme, la dureté de cœur et l'oubli du devoir de l'aumône. Mais que demande au juste ce devoir? Que faut-il pour avoir suffisamment satisfait à l'obligation qu'impose le précepte de donner?
2° On n'est obligé de donner aux pauvres que son superflu^ mais on doit donner tout son superflu. — « Nul assurément, dit Léon XIII, n'est tenu de soulager le prochain en prenant sur son nécessaire ou sur celui de sa famille, ni même de rien retrancher de ce que les convenances ou la bienséance imposent à sa personne : Nul en effet ne doit vivre contrairement aux convenances. Mais dès qu'on a suffisamment donné à la nécessité et au décorum, c'est un devoir de verser le superflu dans le sein des pauvres (2). •
Toute la doctrine de l'Eglise et de la Théologie sur cette
(1 Saint GiÉaGiii lc Grand. — Pastor cura^ III p. ; adm. 21- (2) ËQcyciique : Rerum novarum.
matière si délicate se trouve résumée dans ces quelques lignes. Le diflicile est de déterminer exactement ce qu'il faut entendre par nécessaire et par superûu.
On peut, avec saint Thomas, distinguer trois sortes de biens. Certains sont si nécessaires que sans eux il est impossible à quelqu'un de vivre ou de faire vivre ceux dont il a la charge. D'autres sont nécessaires, non plus pour vivre ou faire vivre les siens, mais pour vivre et faire vivre conformément à la position sociale qu'on occupe : necessarium dupliciter dicitur. Uno modo sine quo aliquid esse non
potest alio modo aliquid dicitur esse necessarium sine quo
non potest convenienter vita transigi secundum conditionem et statum proprix personœ, et aliarum personarum, quarum cura ei incumbit (1). » Pour fixer ce dernier nécessaire on ne saurait donner une règle précise et uniforme. Ce qui est suffisant pour un artisan ne l'est pas pour un magistrat ; ce qui l'est pour un magistrat ordinaire ne l'est pas pour un haut fonctionnaire ou pour tout autre personnage occupant une grande situation: Hujusmodi necessarii terminus non est in indivisibili coiutitutus : sed multis additis, non potest dijudicari esse ultra taie necessarium ; et multis substractis, addhuc remanet unde possit convenienter aliquis vitam transigere secundum proprium statum (2). D'autres biens enfin ne sont indispensables ni pour vivre, ni même pour tenir convenablement son rang. Sans eux on peut se donner et donner aux siens tout ce que demande légitimement la condition à laquelle on appartient. Ils constituent ce qu'on appelle le superflu.
Nul n'est tenu de donner, même à des malheureux se trouvant dans la nécessité extrême, des biens de la première catégorie. Non seulement on n'est pas obligé de les donner, mais même on n'a pas le droit de s'en dépouiller, sauf dans des cas exceptionnels où le bien public y trouverait un grand avantage. Avant de pourvoir aux besoins des autres on doit pourvoir à ses propres besoins et aux besoins de sa famille : De tali necessario omnino elee" mosyna dan non débet : put a si aliquis in articulonecessitatis constitutus habei'et solum unde posset sustentari et filii sui vel alii ad eum pertinentes, de hoc enim necessario eleemosynam da/re, est sibi et suis vitam subtrhaere. Sed hoc dico, msi forte talis casus immineret, ubi subtrahendo .'^ibi daret alicui magnae persons per quam Ecclesia vel Respublica sustentaretur, quia
(1) Saint Thomas. — Somme théol.,lU 2»», q. ixxrr, art. S
(2) Saint Tbomas. — Somme théol.j II», 2*e, q, xxxii, art. d.
104 ÉTODE SUR LA PROrBIÉTÉ
prot alis personœ liberaPione seipsum et suos laudahiliber perkulo mortis exponeret (1). »
Nul non plus n'est tenu de donner, sauf pourtant à des malheureux se trouvant dans la nécessité extrême, des Liens de la seconde catégorie ; mais s'il veut enprélever une partie en faveur des pauvres ordinaires, il est libre et fait œuvre méritoire, à la condition de ne pas aller trop loin. De ?LUJus modi necessario eleemosynam dare honum est ; sed non cadit sub prœcepto, est tantum suh consilio. Inordinatum esset autem, si aliquis tantum sibi de bonis pvopriis subtraheret ut aliis largiretur, quod de residuo non posset convenienter vitam transigere secundum proprium statum et negotia occurentia, nullus enim inconvenienter vivere débet.
Sed ab hoc est excepiendiim quando occurreret extrema
nécessitas alicujus privitœ personse tel éiiam aliqua magna nécessitas Reipublicae. In hoc enim casu laudahiliter prœtermitteret aliquis, id quod ad decentiam siii status pertinere vider etur (2).
Quant aux biens de la troisième catégorie — c'est-àdire au superflu — ils sont destinés par Dieu à servir exclusivement au soulagement des pauvres. En retenir une partie, même légère, c'est aller contre l'ordre. de la Providence et garder ce qui doit profiter à autrui. Le superflu du riche, dit en propres termes saint Thomas, revient de droit naturel à ceux qui sont dans l'indigence : Res quas aliqui supevabundanter habent, ex naturali jure, debenlur pauperum substentationi (3). Saint Augustin avait énoncé la même vérité presque dans des termes identiques : « Le superflu des riches est le nécessaire des pauvres. Posséder le superflu, c'est donc posséder le bien d'autrui (4). » C'est pourquoi saint Basile s'écriait : « N'es-tu pas un spoliateur, toi qui considères comme tien ce que tu as reçu uniquement pour le dispenser aux autres ? Ce pain que tu mets en réserve est le pain de celui qui a faim ; ce vêtement que tu serres sous clef est le vêtement de celui qui est nu; ces souliers que tu laisses moisir sont les souliers de celui qui n'a pas de chaussures ; cet argent que tu amoncelles est l'argent du pauvre. C'est pourquoi tu as fait tort au prochain de tout ce que tu pourrais lui donner et ne lui donnes pas: quocirca tôt injuriaris quod dare valens es {'ô) »,
(1) Saint Thomas. — Somme théol.^ Il», 2»e, q. xxxii, art. 6.
(2) Saint Thomas. — Somme théoi., lia, 2ae, q. xxxn, art. 6.
(3) Saint Thomas. — Somme théot., II«, 2ae, q. xxxn, art. 5.
(4) Saint Acgdstin. — Enar. in Psal., cxi.vii, c. m.
(5) Saint Basile. — Homélie sur ces mots du iii® chapitre de saint Luc : Destruam horrea mea.
Depuis saint Paul, qui écrivait aux Corinthiens : Vestra abundantia inoplam illorwn suppléât (1), jusqu'à aujourd'hui la doctrine de l'Eglise n'a jamais varié sur ce point; malheureusement i'époïsme, la soif de luxe et de jouissance, l'amour déréglé des siens ont fait singulièrement méconnaître des enseignements qui sont donnés au nom du Christ. 11 est très rare qu'on se reconnaisse du superllu et quand on s'en reconnaît, c'est à peu près toujours dans une proportion qui n'a aucun rapport avec la réalité. On trouve mille prétextes pour considérer comme nécessaire pour tenir son rang, ce qui de fait ne l'est pas. On invoque le droit d'améliorer sa condition, le devoir d'assurer l'avenir de ses enfants, l'obligation de se précautionner contre les revers possibles de la fortune et l'on se dispense ainsi, sans scrupule, de faire aux pauvres la part qui leur a été attribuée par Dieu.
Evidemment il n'est pas défendu Je songer à améliorer raisonnablement sa condition, on peut s'occuper de procurer à ses enfants une position meilleure que celle que l'on a eue soi-même ; rien n'interdit de prévoir des jours mauvais et de mettre en réserve ce qui sera nécessaire pour faire face aux difficultés qui pourront surgir ; mais il faut que tout cela s'harmonise avec le devoir rigoureux ■de la bienfaisance.
« Je veux, dit Bourdaloue, qu'il vous soit permis d'agrandir votre état, pourvu qu'en même temps vos aumônes grossissent à proportion et que vous posiez pour principe qu'elles sont une partie et une partie essentielle de votre état. Mais ce que je veux surtout, c'est qu'il ne yous soit permis d'agrandir votre état qu'après que vous aurez pourvu aux nécessités des pauvres et qu'autant que les nécessités des pauvres pourront s'accorder avec cette nouvelle grandeur (2). »
Si dans beaucoup de cas il est difficile de dire où s'arrête le nécessaire et où commence le superflu, dans d'autres au contraire le moindre doute ne saurait exister, l'on peut affirmer sans hésitation qu'il y a du superflu. « J'appelle au moins superflu, dit encore Bourdaloue, ce qui vous est, je ne dis pas précisément inutile ; mais même évidemment préjudiciable. Car, pour ne rien exagérer, je ne prends de vos états que ce qui sert à en fomenter les dérèglements, le» excès, les crimes et cela me suffit pour y mettre du superflu. J'appelle superflu ce
(i) 11 Gorinth., viii, 14.
<2) Sermon pour le 1°' vendredi de Carême : Sur Caumône,
que vous donnez tous les jours à vos débauches, à vos plaisirs honteux : renoncez à cette idole dont vous êtes adorateurs et vous aurez du superflu. J'appelle superflu, femmes mondaines, ce que vous dépensez, disons mieux, ce que "VOUS prodiguez en mille ajustements frivoles qui entretiennent votre luxe et qui seront peut-être un jour le sujet de votre réprobation ; retranchez une partie de ces vanités et vous aurez du superflu. J'appelle superflu, ce que vous necraignez pas de risquer à un jeu qui ne vous divertit plus, mais qui vous attache et vous dérègle. Sacriflez ce jeu et vous aurez du superflu. Quoi donc ? Vous avez de quoi fournir à vos passions et à vos passions les plus déréglées tout ce qu'elles demandent et vous prétendez n'avoir pas de superflu? Vous avez du superflu pour tout ce qui vous plaît et vous n'en avez pas pour les pauvres? Voilà ce que mon ministère m'oblige à vous représenter et ce que je vous conjure de vouloir bien vous représenter à vousmême (1). »
3» Le devoir de donner tout son superflu aux pauvres est un devoir de charité et non de justice. — « Verser le superflu dans le sein des pauvres, dit Léon XIII, est, non pa» un devoir de stricte justice, sauf le cas d'extr.ême nécessité, mais un devoir de charité chrétienne, un devoir par conséquent dont on ne peut poursuivre l'accomplissement par les voies de la justice humaine. Mais au-dessus des jugements des hommes il y a la loi et les jugements de Dieu qui nous persuade de toutes les manières de faire habituellement l'aumône |2) ». Quoique Dieu fasse aux riches un devoir strict de consacrer tout leur superflu à soulager les besoins des pauvres ; ceux-ci ne sont pas autorisés à revendiquer devant les tribunaux ce superflu comme un droit rigoureux ; encore moins peuvent-ils légitimement, s'ils ne se trouvent dans une nécessité extrême, s'en adjuger eux-mêmes une partie. Ils ne sauraient la réclamer à d'autre titre qu'à titre de charité et le riche qui garderait ce qui dépasse ses besoins, pourvu que ce qu'il garde il l'ait légitimement acquis, irait contre les desseins de la Providence, retiendrait un bien qui ne lui est confié que pour d'autres, mais ne commettrait à l'égard d'aucun de ses semblables malheureux une injustice proprement dite. Parmi ces malheureux nul n'a un titre spécial à son superflu, car pourvu qu'il se conforme aux règles ordinaires de la
(1) Sermon pour le 1" vendredi de Carême ; Sur raumôm, (i) Eacyclique : f.erum novarum.
charité le riche est absolument libre de choisir ceux à qui il viendra en aide. Personne, par conséquent, n'a le droit de se considérer comme individuellement lésé, s'il ne le fait pas participer à son excédent: Quia wulti sunt necessitatem patientes et non potest ex eadem re omnibus subventre f committitur arbitrio uniuscujusque dispensatio propriarum rerum ut ex eis subveniatnccessitatempatientibus \1).
Parce que dans les desseins delà Providence le superflu doit rigoureusement aller aux pauvres, un certain nombre de Pères ont vu dans le devoir de le donner un devoir de charité suis geutris. Bourdaloue qui a admirablement résumé l'enseignement de la tradition chrétienne dit dans le sermon déjà plusieurs fois cité : « Ce que je conclus^ c'est que l'aumône n'est pas seulement une charité pure, une charité gratuite, puisque vous ne donnez au pauvre que ce que vous avez reçu pour le pauvre et avec une
obligation étroite de l'employer pour le pauvre Les
Pères ont toujours regardé le superflu comme un bien qui appartient au pauvre, comme un bien dont les riches sont seulement les dépositaires et les distributeurs ; comme un bien qu'ils ne peuvent retenir dans les nécessités publiques sans commettre la plus criminelle injustice et, selon l'expression de saint Ambroise, sans se rendre coupables de vol, car, c'est ainsi que s'en déclare ce saint Docteur, dont la morale est d'ailleurs des plus exactes et d'un caractère moins outré : non enim majus crimen est habenti tôlière^ quam cum abundas indigenti denegare ». Ces expressions « de criminelle injustice et de vol » dépassent certainement la pensée de leur auteur et manquent d'exactitude théologique ; cependant on ne saurait contester qu'il n'y ait une réelle différence entre la charité facultative que l'on fait en prenant sur le nécessaire et la charité obligatoire que l'on fait en donnant seulement du superflu.
4® On doit, par la bienfaisance^ venir en aide d^abord à tes proches. — Celui qui possède du superflu doit, dans la distribution qu'il en fait, se préoccuper de venir, de préférence, en aide à ceux qui le touchent de plus près. Exhibitio bdueficiorum. dit saint Thomas, est quœdam actio charitatis in alios et proindé oportat quod ad magis propinquos simus magis benefici (2). Les domesliques dans une • maison, les ouvriers dans un domaine ou dans une usine ' — chose que l'on a presque complètement oubliée depuis
Saint Thomas. — Somme théol., lU, 2»», q. lxvi, art. 7. Somme théol.t lia, 2a«, q. xxxi, art. S*
•que l'esprit chrétien ne pénètre plus le milieu social — les doniesti(jues, les ouvriers faisant partie de la famille du patron, 2'est de leur bien-être que celui-ci doit avant tout se préoccuper. A besoins égaux, c'est eux, préférablement à tous autres, qu'il doit faire bénéficier de ses largesses. Et sa charité ne se bornera pas à donner, elle sera attentive à prendre les formes qui ménageront davantage les susceptibilités parfois exagérées de ceux qui reçoivent et surtout permettront d'assurer plus efficacement le bien-être matériel et moral de ceux qu'elle secourt.
La manière de donner peut singulièrement diminuer ou accroître le prix de la chose donnée et quoiqu'il n'y ait Tien d'humiliant à recevoir assistance de ceux qui ont été mieux favorisés du côté de la fortune, un chrétien s'appliquera à épargner par la délicatesse des procédés toute fausse honte à ceux de ses frères qu'il assiste, A l'aumsône de ses biens il joindra celle de son affection et de son dévouement, et parviendra ainsi à se faire pardonner une supériorité sociale qui pourrait paraître injuste à des malheureux souvent aigris par les privations et la misère.
Le riche chrétien n'oubliera pas non plus qu'il est fils de TEglise et que l'Eglise a des besoins nombreux. Il est tenu de lui venir en aide, il lui doit faire une part toujours convenable dans ses générosités. Les œuvres magnifiques quelle a entreprises pour la sanctification des âmes et la diffusion du règne de Jésus-Christ ne peuvent virre qu'à la condition d'être soutenues, elles nécessitent des frais considérables. L'Eglise dans sa pauvreté ne peut faire face à de si lourdes charges, ses enfants doivent venir à son aide et suppléer à son dénûment.
C'est en joignant à une scrupuleuse observation de la justice une chrétienne pratique de la charilé que l'on arrivera à l'apaisement des esprits, au rapprochement des cœurs et à la solution de la question sociale. Mais pour accomplir intégralement ce que demande le devoir de la bienfaisance, il importe de rompre enfin avec toutes les fausses et égoïstes théories païennnes concernant la propriété et de revenir à la conception, seule équitable, de l'Evangile. La propriété a des droits sacrés, mais elle a aussi des devoirs imprescriptibles et ces devoirs ont été étrangement négligés depuis que les principes religieux n'inspirent plus ni les institutions publiques des peuples, ni la conduite privée de beaucoup de particuliers. La part fai/ft aux pauvres a été d'autant plus grande que la foi était plus vive et aux époques où la loi chrétienne était
respectée on trouvait partout ces droits de glanage, devaine pâture, de glandée et autres, qui mettaient lesmalheureux à l'abri d'une misère complète en lui permettant de se procurer sur le terrain d'autrui les choses les plus indispensables à la vie. — Puisse cette divine loi reprendre son ancienne influence ; la question sociale sera en grande partie résolue le jour où chacun observera le conseil de saint Paul : Vestra autem abundantia illorum. inopiam suppléât ut fiât sequalitas, sicut scriptum est : qui multum, non abundavit, et qui modicum, non minoravit î i ).
III, — Devoirs d'équité naturelle qui incombent aux riches et aux patrons. — A côté de droits dont la violation constitue une véritable injustice et entraîne l'obligation de restituer, les ouvriers en ont d'autresqui sont tout aussi certains, tout aussi sacrés, tout aussi stricts, sans relever pourtant de la justice commutative. Parmi ces droits, il faut citer : le droit au respect, le droit aux facilités indispensables pour l'accomplissement des devoirs de père, d'époux, de citoyen et surtout de chrétien, le droit de ne pas être astreint à un travail exagéré ou trop dangereux ; le droit enfin d'être efficacement protégé contre les accidents qui peuvent exposer la. santé ou la vie et s'il s'agit de femmes ou d'enfants contre tout ce qui peut porter atteinte à la foi, à la pudeur et à. la vertu. Ces droits, pour n'être pas de ceux qui s'apprécient à prix d'argent, n'en sont pas moins réels et moins respectables. Bien plus, ils sont inaliénables. Celui quiles a reçus de la nature ne peut y renoncer; ils appartiennent' à la catégorie de ces res sacrae qui ne sauraient faire l'objet d'une transaction. C'est donc un devoir rigoureux de ne pas les violer. Cette violation constitue plusqu'une faute contre la charité, elle va contre ce que certains ont appelé la justice sociale et que nous nous contenterons d'appeler du nom plus général et moins nouveau d'équité naturelle.
io Le riche doit respecter la dignité du pauvre et de l'ouvrier. — a Les riches et les patrons, dit Léon XIII, nedoivent pas traiter l'ouvrier en esclave. Il est juste qu'ils respectent en lui 1a dignité de l'homme relevée encore par celle du chrétien. Le travail commun au témoignage de la raison et de la philosophie chrétienne loin d'être un sujet de honte fait honneur à l'homme parce qu'il lui fournit un noble moyen de sustenter sa vie. Ce qui est honteux et inhumain, c'est d'user de l'homme comme- Ci) II Goriuth., vni, 14-15.
d'un vil instrument de lucre, de ne l'estimer qu'en proportion de la vigueur de son bras (1). »
Aux siècles de foi, ouvriers et domestiques étaient considérés par les maîtres et se considéraient eux-mêmes comme des membres de la famille. Le nom de patron dérive, de père, nom donné encore aujourd'hui au chef d'une exploitation, d'un commerce ou d'une industrie est comme un lointain souvenir de cet ancien état de choses. A l'heure actuelle malheureusement, les bonnes et cordiales relations d'autrefois, ces relations que la nature demande, ont disparu presque partout. Serviteurs et ouvriers ne sont plus que des individus, que des étrangers qui reviennent chaque jour et aux mêmes heures faire des travaux strictement déterminés et payés à prix d'argent; sous tous les autres rapports ils restent complètement en dehors de la famille qu'ils servent. Bienveillance 4'un côté, dévouement de l'autre, fidélité réciproque, souci des intérêts du maître par le serviteur et des intérêts du serviteur par le maître, tout cela a, sinon complètement disparu, au moins considérablement diminué. Le vrai patronnât n'existe presque plus ; il a été remplacé par le capital anonyme, dégagé de responsabilités, soucieux avant tout de dividendes et ne voyant guère dans les personnes qu'une chose sans autre valeur que celle qu'on peut chiflrer.
L'ouvrier, au lieu de se trouver en face d'un maître, se trouve en présence d'une société d'actionnaires inconnus représentée pour lui par un directeur et des employés supérieurs salariés comme lui et qui ne sont, suivant l'expression d'Adam Miiller, « que des machines à calcul raisonnant pour tout le monde, que des moteurs mettant en mouvement les divers rouages de l'usine, que des choses plus intelligentes et plus grandes, poussant des choses plus petites à produire des choses nouvelles. »
Dans l'ouvrier, on ne voit trop souvent que le producteur, que l'outil, que « l'instrument de lucre. » C'est une sorte de machine plus perfectionnée, plus intelli^nte, mais bien moins docile que celles qui viennent des ateliers des grands constructeurs. « On lui donne en espèces la ration que l'on donne aux autres en anthracite ou en briquettes » ; et on ne l'estime qu'en raison des services qu'elle rend et des bénéfices qu'elle procure. C'est presque revenir au temps de la servitude antique, à ces siècles païens où l'esclave n'était point considéré comme une
(i) Eocyclique : Rerum novarum.
personne, mais comme une chose : res non persona.
Au lieu du producteur, c'est Thomme et le chrétiea qu'il faudrait voir dans l'ouvrier : Vhomme, c'est-à-dire quelqu'un ayant la même nature que nous, les mêmes droits que nous, la même fin que nous, le même père commun que nous ; le ehrétien, c'est-à-dire un de nos semblables, comme nous disciple de Jésus, comme nous racheté du sang du Sauveur, comme nous incorporé à l'Eglise, comme nous marqué du divin caractère du baptême, comme nous appelé à partager au ciel l'héritage du Christ. Cet homme, il est vra», est né pauvre ; ce chrétien a besoin de gagner son pain à la sueur de son front ; mais la pauvreté est-elle une honte et le travail même manuel constitue-t-il un déshonneur? Est-ce que le fils de Dieu, venant sur la terre, n'est pas né de parents pauvres, n'a pas vécu pauvre, n'a pas choisi ses premiers disciples parmi les pauvres, n'a pas fait des pauvres ses amis, ses compagnons ordinaires, les préférés de son cœur? Est-ce que l'Eglise n'a pas toujours considéré les pauvres comme ses enfants de prédilection ? Ne les a-telle pas toujours entourés de respect et d'égards ? Et le grand Bossuet, est-il autre chose que l'écho éloquent de la tradition chrétienne lorsqu'il parle de l'éminente dignité du pauvre. « Qu'on ne méprise plus la pauvreté et qu'on ne la traite plus de roturière. Le roi de gloire l'ayant épousée, il l'a ennoblie par cette alliance et ensuite il accorde aux pauvres tous les privilèges de son empire. Il promet le royaume aux pauvres, la consolation à ceux qui pleurent, la nourriture à ceux qui ont faim, la joie éternelle à ceux qui souffrent (1). »
Comme la pauvreté le travail a été ennobli par Notre Seigneur. Le Christ a grandi dans un atelier de charpentier et, pendant de longues années, il a partagé les rudes labeurs de son père nourricier. « Que ceux qui travaillent de leurs mains se réjouissent, dit encore Bossuet, Jésus est de leur corps. » Oui, Jésus est de leur corps, il a été ouvrier comme eux et, par là, il a réhabilité le travail et rappelé sa dignité trop longtemps méconnue. La prédication chrétienne des premiers siècles s'applique à émanciper, à relever, à encourager, à former la classe des travailleurs qui s'effaçait dans l'antiquité entre les maîtres et les esclaves. Elle* lui enseigne que travailler c'est accomplir la loi fondamentale du genre humain :
(1) Bossuet. — Sermon : Sur réminent e dignité du pauvre, I1I« partie.
112 ÉTUDE SÛR lA PHOPllft
« l'homme naît pour lé labeur (1) « et qu'accomplir cette tâche, souvent pénible, non seulement ce n'est pas s'abaisser, mais c'est s'honorer et se grandir. Et depuis lors, l'Eglise n'a ce*sé d'honorer le travail comme d'honorer IcT pauvreté : en toute circonstance elle en prêch© l'excellence et la nécessité, elle encourage les ordres religieux qui donnent au travail manuel une large place dans leur règle et ce sont ses moines qui ont défriche la plus grande partie des profondes forêts de notre vieille Europe. « Tenant son regard sur celui qui, fils de Dieu et Dieu lui-même, a voulu passer aux yeux du monde pour le fils d'un artisan et est allé jusqu'à consommer une grande partie de sa vie dans un travail mercenaire, elle estime avec raison que la vraie dignité de l'homme et soq excellence résident, non dans la fortune, mais dans les mœurs, c'est-à-dire dans la vertu (2). » Aussi a-t-elle toujours témoigné au travailleur probe et honnête un respect dont il est absolument digne et qu'on ne saurait trop lui accorder (3).
L'ouvrier n'a souvent d'autre patrimoine que sa dignité d'homme et de chrétien, elle constitue son seul bien, on comprend qu'elle lui soit précieuse et qu'il- ne souffre qu'avec une peine extrême d'y voir porter atteinte. Sur ce point il est d'une susceptibilité presqu'ombrageuse. Placé par rapport à ceux qui l'emploient dans une sorte d'état de dépendance, obligé de recevoir leurs ordres et de se soumettre à leur volonté, à moins d'être chrétien, il n'accepte pas une pareille situation, sans qu'il en coût, parfois à son amour-propre. Il oonsent bien à obéire mais il ne veut pas qu'on lui fasse trop sentir son infé-
(1) Homo naacitur ad laborem. Job, v, 7.
(2) Encyclique : Rerum novartim.
(3) On reproche à l'Eglise d'avoir rabaissé le travail en le re» présentant comme un châtiment infligé à l'homme après la chute originelle. L'accusation n'est pas fondée. L'Eglise n'a jamais prétendu que l'homme, s'il eût persévéré dans l'innocence, eut vécu dans l'oisiveté. Il eut travaillé comme il travaille, seulement il se fût porté Ubrement au travail, comme à un exercice agréable, il l'eût fait sans fatigue, il n'y eut trouvé que des «a'isfactions et des charmes. — Dans 1 état actuel, au contraire, le travail est une peine, il coite, il fatigue, on ne s'y porte qu'avec répugnance et on ne l'accomplît qu'au prix d'ennuyeux efforts. — Ce n'est pas le travail lui môme, mais ce qu'il y a de dur dans le travail qui constitue le châtiment du péché. Adam travaillait avant sa chute, puisqu'il est dit dans l'Ecriture : Potvit bomin%u Deus hominem in paradiso voluptatis ut operu' reîur.
riorité sociale. Il est chatouilleur à l'excès sir l'article des procédés et souvent ces grèves désastreuses, qui viennent accentuer l'antagonisme des classes et causer de si graves préjudices au travail comme au capital, n'ont d'autre point de départ que la dureté d'un chef ou le manque d'égards d'un supérieur. Peu habitué à se voir prodiguer les marques de respect, l'ouvrier est très sensible à celles qu'on lui donne, elles le relèvent à ses propres yeux, l'aident à supporter sa vie de sujétion et de misère et sont le moyen le plus sûr d'arriver à son cœur.
2« Les riches et les patrons doivent à leurs domestiques et à leurs ouvriers les facilités dont ceux-ci ont besoin pour remplir leurs devoirs de pères, d'époux, de mtoyens et surtout de chrétiens. — Les ouvriers, s'ils sont mariés et pères de famille, ont en cette qualité des obligations spéciales et des devoirs particuliers. Il ne doivent pas seulement procurer à leurs enfants le pain de tous les jours, ils doivent encore les surveiller, s'occuper de leur éducation, les protéger contre les dangers qui peuvent menacer leur foi ou leurs mœurs, travailler à les placer et à les établir. Ces obligations imposées aux parents par la nature sont des plus saintes, rien ne saurait dispenser de les remplir et tout engagement, même librement consenti, qui en rendrait l'accomplissement impossible serait nul et do nul efifet. Si l'ouvrier n'a pas le droit d'accepter une situation et des charges qui ne lui permettraient pas de s'acquitter convenablement de devoirs, sacrés entre tous, à plus forte raison personne ne peut lui imposer un travail et l'astreindre à un genre de vie incompatibles avec ses obligations de père. Ce n'est pas même assez de lui accorder la somme de liberté, d'indépendance et de facilités strictement suffisante pour qu'il puisse s'acquitter de ses devoirs, il faut aller plus loin. La paternité n'apporte pas que des peines et ne crée pas que des devoirs, elle procure aussi des joies et confère des droits. Ces joies l'ouvrier peut légitimement aspirer à les connaître. Die* qui lui a donné le droit d'avoir un foyer et des enfants lui a donné par le fait même le droit de vivre de la vie de famille et de goûter quelques-unes des jouissances du foyer (1). La famille est la base de la société, c'est sa
(1) Il est triste que des hommes puisseot dire : « ...Mon petit arçon •ommençait à parler et je ne pouvais jamais l'enteodre. orsque je partais, au petit mutio, il dormait encore ; lorsque je rentrais, à la .uuit, il était déjà couché. Sa mère me racontait •es gentillessee, tes petits mots drôles, eh bien, je me détour-
grande et suprême réserve. On ne se préoccupera Jamais assez de l'encourager, de la protéger, de resserrer les liens qui doivent unir les divers éléments qui la composent. Tout ce qui tend à en affaiblir Tesprit, tout ce qui tient loin du loyer le père et surtout la mère est un crime contre la nature et un coup porté à l'édifice social déjà assez ébranlé.
L'ouvrier est citoyen et possède tous les droits que ce titre confère dans nos sociétés démocratiques. Il peut les exercer à sa guise et exiger qu'on lui épargne toute pression et toute violence. Le patron peut, il doit même, travailler à l'instruire, à l'éclairer, à rectifier ses idées, s'41 les croit fausses, à l'amener à d'autres opinions, s'il les juge meilleures ; mais il ne saurait les lui imposer. Ce serait un procédé odieux que de contraindre quelqu'un, qui a besoin de travailler, de voter ou d'agir contrairement à sa conscience sous peine de perdre sa place. Une pareille manière de faire constituerait une atteinte à la liberté et une violation du droit qu'on ne pourrait que flétrir.
L'ouvrier a une âme et par conséquent des devoirs religieux. « Le christianisme, dit Léon XIII, prescrit qu'il soit tenu compte des intérêts spirituels de l'ouvrier et du bien de son âme. Aux maîtres il revient qu'il y soit donné pleine satisfaction (1). » Ces intérêts étaient autrefois une des grandes préoccupations, on pourrait dire la première préoccupation des patrons. Ils se considéraient comme ayant charge d'âme, non seulement par rapport à leurs enfants, mais encore par rapport à leurs serviteurs qu'ils regardaient comme des membres de leur famille. Ils se croyaient tenus de leur fournir toutes les facilités nécessaires pour s'acquitter de leurs devoirs de chrétiens et même de les aider à vivre conformément à la loi de Dieu et de l'Eglise. Aujourd'hui les idées religieuses n'exercent plus la même influence et les liens s'étant singulièrement distendus entre l'ouvrier et le patron, celui-ci affecte généralement de ne connaître que le « travailleur )sde ne s'occuper de lui qu'au point de vue professionnel, d'ignorer ce qu'il fait en dehors de l'atelier et de se désintéresser de ses croyances. Il lui demande de fournir une tâche détericince, et pourvu que cette tâche soit régulièrement
naia poar ne pas lui laisser voir mes larmes. Il était si joli» mon petit, si joli... Une nuit, il s'est mis à tousser, le lendemain je ne suis pas retourné à l'atelier. L'enfant m'a dit : a Papa, papa, reste avec moi, joue avec moi ». C'était la première fois que mon fils m'ait appelé papa, et la dernière ». (1) Encyclique : Rerum novarum.
accomplie^ il le laisse vivre à sa guise et s'arranger avec sa conscience comme il l'entend.
Le patron n'a pas à imposer un culte et des pratiques à l'ouvrier qui n'en veut pas, mais il est tenu de laisser, à celai qui les désire, les moyens suffisants pour remplir convenablement les devoirs que sa foi lui impose. A moins que les nécessités du service ne le permettent en aucune manière, il doit lui assurer, entr'autres choses, le repos du dimanche, la facilité d'assister à la messe, la possibilité de s'instruire de sa religion et de donner satisfaction à toutes les légitimes exigences de son âme.
Des maîtres, même chrétiens, s'aousent d'une façon quelquefois étrange sur l'étendue de ce devoir. Le dimanche, tantôt ils imposent des travaux qui pourraient être renvoyés au lendemain ou faits la veille, tantôt ils retiennent durant la matinée entière à l'atelier, à l'usine, au magasin ou à la maison des employés, des ouvriers, des domestiques qui sont ainsi dans l'impossibilité d'assister au moins habituellement à la messe ; tantôt ils n'accordent à leur personnel que le temps strictement requis pour s'acquitter de l'indispensable et par là sont cause que ceux, dont ils ont charge, délaissent peu à peu les pratiques chrétiennes. Les maîtres et les patrons ne faciliteront jamais assez l'accomplissement des devoirs religieux. Ne le feraient-ils pas par respect des droits de la conscience, ils devraient le faire par intérêt personnel et surtout par préoccupation sociale. Ils devraient le faire par intérêt personnel, car plus un ouvrier sera sincèrement chrétien, plus il sera fidèle, honnête, dévoué, scrupuleux et appliqué. — Ils devraient le faire davantage encore par préoccupation sociale, car c'est dans la religion que l'ouvrier trouvera la force d'imposer silence à ses colères, à ses convoitises, à ses jalousies, à ses mécontentements, à ses impatiences ; c'est sa foi qui l'aidera à supporter avec résignation les privations, les souffrances et les fatigues de la vie en lui rappelant que les inégalités qui existent ici-bas sont voulues par la Providence, qu'au delà du temps il y a l'éternité avec ses joies et ses récompenses sans fin, que ces joies et ces récompenses l'attendent, au moins autant que le riche, et qu'elles sont destinées à payer au centuple les afflictions de ce monde chrétiennement acceptées.
La religion est bien toujours « la chanson qui berce la misère du pauvre et endort sa douleur ». Elle ne supprime pas la misère et les douleurs, mais elle les adoucit, elle les console, elle les sanctifie, elle les rend tolérables, et elle constitue ainsi la digue la plus puissante qu'il soit
116 frnWE SUR LA PROPRIÉTÔ
possible d'opposer au flot sans cesse moHtant des colères populaires et des haineuses revendications des masses.
La religion, comme avec sa haute compétence le démon- Ire Léon XIII, est le grand soutien de Tédifice social ; tout coup dirigé contre elle est un coup dirigé contre l'ordre et la paix ; seule en effet elle peut prévenir les terribles conflits et empêcher les guerres de classes dont nous sommes si gravement menacés.
3° Les maîtres doivent n'imposer à Vouvrier qu'un travail modéré qui soit en rapport avec ses forces et qui n'ait rien de trop dangereux. — « 11 est défendu encore aux patrons, dit l'Encyclique Rerum novarum, d'imposer à leurs subordonnés un travail au-dessus de leurs forces ou en désaccord avec leur âge ou leur sexe. » Les forces de l'ouvrier ont des limites, même lorsqu'il a atteint son plein développement physique, il ne saurait impunément fournir au delà d'une certaine somme d'efforts et donner au travail au delà d'un temps déterminé. Son corps réclame des ménagements, il exige un repos suffisant sous peine de n'être plus bientôt qu'un instrument usé, incapable de continuer ses services. On se préoccupe, à l'usine, de ne pas soumettre une machine à une pression trop haute^ de ne pas demander à un cheval un travail trop prolongé ou trop dur, il est juste qu'on ait au moins un égal souci de l'ouvrier qui dirige la machine, de l'homme qui conduit le cheval, qu'on se préoccupe de leur santé et qu'on leur évite un surmenage qui leur serait préjudiciable.
Mais la responsabilité du maître est encore plus considérable, et par conséquent sa sollicitude doit être plus attentive, lorsqu'il emploie des femmes ou des enfants. Il BC peut leur demander qu'un travail en rapport « avec l€ur âge et leur sexe ». L'enfant n'est pas encore formé, en lui imposant une tâche au-dessus de ses forces on peut arrêter sa croissance, mettre obstacle à sondéveloppement normal et faire de lui pour toujours un être souffreteux et malingre. La femme est inapte à une infinité de travaux, sa constitution frêle, sa nature délicate lui interdisent les occupations trop fatigantes, eUe a besoin de ménagements extrêmes et c'est surtout dans les ateliers où travaillent des jeunes filles qu'on a le devoir de se préoccuper des questions de ^lubrité, d'hygiène, de prudence et autres se rapportant à la santé. On a fait des lois pour réglementer le travail des femmes et des enfamts. Ces lois inspirées par des considérations très élevées sjnt modérées et sages, elles doivent être scrupuleusement observées alors même quelles offrira'ent quelques inconvé-
nients. Les intérêts engagés sont très graves ; il y a plus qu'une question de dignité et d'humanité ; il y va, suivant le mot de Le Play, de l'avenir de notre race.
Certaines industries sont particulièrement meurtrières ; les matières qu'on y manipule, les exhalaisons qu'on y respire, l'atmosphère humide ou surchauffée dans laquelle il faut vivre, les conditions exceptionnellement pénibles dans lesquelles on doit travailler causent souvent des maladies graves ou font naître des infirmités précoces. Ce n'est pas assez que le patron tienne compte de ces risques dans la fixation des salaires, il est encore tenu de prendre toutes les mesures indiquées par la science, l'expérien-ce et le dévouement pour diminuer les dangers et protéger la santé des ouvriers.
4** Le riche et le patron doivent garantir leurs ouvriers contre les accidents professiowiels auxquels ils sont exposés. — Des accidents se produisent tous les jours. Quelquesuns sont mortels ; d'autres moins graves ou laissent l'ouvrier estropié pour toujours ou le mettent pour un temps dans l'impossibilité de travailler. C'est alors pour lui le chômage, l'infirmité et leur triste cortège ; pour sa famille, dont il était l'unique gagne-pain, la misère et souvent la misère noire ; pour la société, des malheureux de plus à nourrir et à aider. Il est équitable que le patron, pour qui l'ouvrier travaille et s'expose, prévoie ces risques et agisse en conséquence. Par sa vigilance il doit s'appliquer à prévenir les accidents ; mais comme, même avec les précautions les plus minutieuses, il est impossible de tout prévoir et de tout éviter, il importe qu'il prenne lui-même, — ou fournisse à l'ouvrier le moyen de prendre, — les mesures nécessaires pour obvier aux principaux inconvénients d'ua accident s'il vient à se produire. Ainsi la famille ne sera pas sans pain et le travailleur blessé ne se trouvera pas réduit à la misère en même temps qu'à l'inaction.
Lorsqu'un accident s'est produit, le patron peut être tenu en stricte justice de payer à la famille ou au blessé une indemnité proportionnée au préjudice subi ; mais pour cela il faut que l'accident lui soit de quelque façon imputable. S'il n'y a ni imprudence, ni négligence de sa part, si l'accident ne s'est produit que par le fait de celui qui en a été victime, le pg^ron n'a alors que des devoirs ordi- Baires de charité.
Les lois civiles, dans la louable préoccupation d'empôcher une famille de tomber dans la misère et un ouvrier, mis dans l'impossibilité de travailler, de manquer de moyen d'existence, étend*»^ très loin la responsabilité
patronale. L'intention est louable, on veut moralement obliger tous ceux qui sont à la tète d'une entreprise d'assurer leur personnel, mais le procédé est-il absolument juste ? Sous prétexte de sauvegarder les intérêts de la classe laborieuse, ne ra-t-on pas jusqu'à imposer au patronat des charges par trop lourdes et surtout des responsabilités par trop pesantes? Les difficultés d'application et les réclamations motivées qu'a soulevées naguère la mise en vigueur de la législation française le laisseraient croire. Un juste milieu est souvent malaisé à tenir, mais tous les droits sont également respectables et il est dangereux de léser les uns même pour favoriser les autres.
5° Les patrons et les maîtres doivent veiller à ce qu'on respecte l'innocence des enfants, la pudeur et la dignité des femmes qu'ils emploient. — Les patrons et les maîtres ont la responsabilité de leurs ateliers ou de leurs maisons ; ils doivent y exercer une surveillance sérieuse, en bannir les désordres et y interdire sévèrement tout ce qui constituerait une atteinte à la morale. La responsabilité est particulièrement grande et la surveillance doit être particulièrement attentive et sévère, lorsqu'ils occupent des enfants, des jeunes filles ou des femmes.
L'innocence de l'enfant est chose sainte autant que délicate ; c'est un bien d'un prix inestimable, il suffit d'un rien pour la flétrir d'une manière irréparable. Incapable de se défendre lui-même, l'enfant a besoin d'être entouré de protection et si l'on ne peut pas espérer qu'il échappera toujours à toute contagion du vice, on lui doit au moins de l'aider à se préserver le plus longtemps possible Ce devoir de protection incombe en premier lieu aux pa» rents; mais à l'usine, à l'atelier, au magasin, au chantier la ferme, le patron est substitué aux parents, et s'il a uii partie de leurs droits, il a aussi une large partie de leu«| devoirs.
Il serait désirable que la jeune fille et surtout la femme mariée n'eussent point à sortir du sanctuaire du foyer domestique où la Providence a fixé leur place et où elles vivraient cachées, abritées, pudiques, entourées de chères affections. L'atelier et l'usine ont pour elles de graves inconvénients ; malheureusement les nécessités sociales forcent aujourd'hui un grand nombre de femmes et de jeunes filles à y vivre ou au moins à y passer. Il ne faut pas oublier que pour elles comme pour l'homme le travail n'a rien de déshonorant ; parce qu'elles sont obligées de vivre de leurs mains, elles ne cessent pas d'avoir droit à tous les respects et à tous les égards que les gens bien
DEVOIRS ET OBLIGATIONS ATTACHÉS A LA PBOrRlÉTÊ 119
élevés accordent à leur sexe. Ce serait un crime odieux et une infâme lâcheté d'abuser de la sorte de dépendance dans laquelle elles se trouvent. Le patron a le devoir de les respecter le premier et de les faire respecter par ses contre-maîtres et ses ouvriers. Puisse dans l'intérêt supérieur de la famille venir le jour où la femme n'aura pas à vivre sous la domination d'un contre- maître, au milieu de compagnes d'une moralité douteuse, en contact perpé* tuel avec des hommes, séparée de son mari et de ses enfants !
IV. Devoirs de convenance sociale qui incombent aux riches. — Ces devoirs sont nombreux, les énumérer tous serait trop long, il suffira de signaler en quelques mots les principaux.
1» Les riches doivent donner le bon exemple. — Les riches ont reçu de Dieu une vraie mission ; la situation qu'ils occupent, les ressources dont ils disposent, l'autorité qu'ils possèdent, les fonctions qu'ils remplissent, les services qu'ils peuvent rendre leur donnent un ascendant considérable et leur permettent d'exercer autour d'eux une action salutaire. Leur conduite a toujours une incontestable influence sur la conduite de ceux qui sont moins favorisés qu'eux du côté des biens de la fortune. On les observe, on prend modèle sur eux, on s'autorise de ce qu'on leur voit faire ; il faut donc que leur vie soit irréprochable et qu'ils donnent l'exemple de toutes les vertus de l'homme public et de l'homme privé.
20 Les riches doivent soutenir l<i religion et V Eglise. — Us doivent les favoriser de tout leur pouvoir, non pas pour s'en servir comme d'instruments de domination ; mais pour accroître la bienfaisante influence que ces divines institutions sont appelées à exercer aujourd'hui plus peutêtre que jamais.
« La question qui s'agite — la question sociale — est d'une nature telle, dit Léon XIU, qu'à moins de faire appel à la religion et à l'Eglise, il est impossible de lui trouver une solution efficace.... Assurément une cause de cette gravité demande encore à d'autres agents leur part d'activité et d'efforts ; mais nous affirmons sans hésitation l'inanité de leur action si elle n'est pas jointe à l'action de l'Eglise. C'est l'Eglise, en effet, qui puise dans l'Evangile des doctrines capables soit de mettre fin au conflit, soit au moins de l'adoucir, en lui enlevant tout ce qu'il a d'âpreté et d'aigreur (l).»Sila question sociale doit être
(1) Encyclique : Herum novarum.
jamais résolue, elle ne le sera, comme autrefois la question tout aussi délicate de l'esclavage, que sous l'influence des idées religieuses et avec le concours de l'Eglise. En attendant, la religion demeure le plus ferme appui de la propriété dont elle proclame l'origine divine, et dont elle affirme les droits. Elle est aussi la plus efficace sauvegarde de la paix entre riches et pauvres, patrons et ouvriers. Elle prêche aux uns la patience, la résignation, le respect du bien d'autrui ; aux autres la justice, la bonté, les égards, la condescendance, la générosité affectueuse, le souci charitable de soulager l'infortune; elle arrive ainsi à rapprocher les cœurs et à combler, en partie, le fossé qui sépare les diverses classes de la société. — Le riche ayant plus que personne intérêt à ce que la propriété soit respectée, l'ordre gardé et la paix affermie, ne saurait prêter trop d'appui à des institutions qui seules sont capables de maintenir efficacement la paix, l'ordre et la propriété.
3'^ Les riches doivent s'appliquer à faire pénétrer dans les masses des idées de sagesse, de modération et de conservation,
— Il y a là encore un apostolat à pratiquer et. c'est faire œuvre utile, œuvre nécessaire même, que de se préoccuper de l'éducation politique et de l'éducation sociale des masses populaires, comme de leur éducation religieuse et de leur éducation professionnelle. Elles sont appelées à exercer une action prépondérante sur les affaires du pays; elles doivent jouer un rôle capital dans la solution des questions économiques qui se débattent, elles sont le nombre, elles ont la force, elles peuvent devenir le pouvoir, il importe qu'elles ne cèdent pas à des passions, à des convoitises, à des préjugés, à des entraînement» regrettables et ne mettent pas la puissance énorme qu'elles constituent au service des mauvaises causes. Les problèmes qui sont posés devant elles touchent à ce qu'il y a de plus délicat et de plus irritant en même temps que de plus actuel et de plus vital, elles ne peuvent pas s'en désintéresser. Si elles ne sont pas éclairées, elles se trouvent à la merci du premier démagogue ou du premier meneur venu ; elles se laissent conduire par des ambitieux qui les flattent pour les exploiter ; elles prennent pour des raisons les dangereux sophismesque leur apporte leur journal et pour des réalités les mirages menteurs que leur montrent les professionnels des révolutions ou des grèves.
— Dans les erreurs du prolétariat, comme dans ses violences et ses soulèvements, il y a incontestablement une part à faire à ses raQcuaes,à ses jalousies, à sa lassitude
CÊVOIRS ET OBLIGATIONS ATTACDÉS A LA PROPRIÉTÉ 121
de misère et de souffrance, à ses instincts mauvais ; mais il y a une part au moins aussi grande à faire à ses préjugés et à son ignorance. Il n'est pas aisé de faire tomber ces préjugés et de mettre fin à cette ignorance ; mais parce que la tâche est difficile, ce n'est pas une raisoa pour se dispenser d'essayer. Des tentatives ont été faites^ les résultats obtenus sont encourageants et l'on a vu, grâce aux Cercles catholiques d'études sociales, des hommes appartenant aux partis les plus avancés, venir peu à. peu aux idées modérées et se faire, quand ils ont été éclairés, les défenseurs ardents de doctrines qu'ils avaient jusque-là combattues avec vielence.
4' Les riches doivent s'efforcer d'accroître le bien-être matériel de ceux au milieu desquels ils vivent. — Ils le peuvent en les initiant aux perfectionnements agricoles ou industriels, en leur faisant connaître les procédés nouveaux de culture ou de fabrication, en leur montrant la mise ea pratique et les avantages de méthodes qu'ils ignorent. Des contrées entières ont été transformées grâce àl'actiott de tel ou tel grand propriétaire, qui prenant au sérieux ses devoirs de riche, s'est donné la noble mission d'améliorer la situation matérielle de ses concitoyens en les. tirant de la routine et en les faisant bénéficier des découvertes de l'expérience et de la science. Par ses exemples il leur a appris à se servir de machines, à employer des engrais spéciaux, à s'occuper de cultures nouvelles et à. faire autrement les cultures anciennes, à obtenir de meilleurs produits et de plus abondantes récoltes, à doubler ou à tripler le rendement, à mettre le bien-être là où. précédemment il n'y avait que gêne et que misère. Il a été leur initiateur, leur guide, leur conseiller, quelquefois même leur bailleur de fonds et grâce à lui ils peuvent soutenir la concurrence étrangère et malgré la crise agricole que nous traversons, vivre dans une honnête aisance. Que de villes industrielles qui ne doivent leur prospérité qu'à l'initiative intelligente, qu'au dévouement généreux d'un homme de cœur qui a su mettre une population ouvrière en état de lutter sans désavantage avec les. producteurs des autres pays ! Il y a là, pour ce que Toni est convenu d'appeler la classe dirigeante, un moyen sûr de reconquérir l'influence qu'elle possédait autrefois et qu'elle a presque complètement perdue aujourd'hui.
50 Le patron devrait être en contact avec ses ouvriers et lepropriétaire terrien devrait vivre le plus possible sur ses terres. — Le patron en vivant au milieu de ses ouvriers apprend à les connaître et à les apprécier. Use rend mieux aompte
de leurs besoins; il s'intéresse davantage à leur sort; voyant de plus près leurs nécessités, il est plus porté à les secourir. Il a sur eux plus d'autorité que ses employés naéraeles meilleurs et peutarriver àécarterbien des causes de conflit. Les employés, directeurs, ingénieurs, contremaîtres et autres ne sont que des agents d'exécution presqu'impersonnels, agents exi^^'eants, souvent rigoureux et sévèresne connaissant que la consigne et ne tenant presque jamais compte des situations exceptionnelles. Il n'est pas rare que leur intervention aigrisse les conflits et accentue l'antagonisme du capital et du travail.
Les ouvriers aiment toujours mieux traiter avec le patron, il leur en coûte moins de lui obéir que d'obéir à un de ses représentants ; ils ont plus de confiance dans son équité et dans sa largeur ; bien des fois on les a vus demander la suppi ession des intermédiaires et réclamer la possibilité de débattre directement avec le maître certaines questions plus particulièrement graves ou irritantes. Rien ne leur est plus pénible que de ne trouver babituellement en face d'eux que des règlements et à côté de ses règlements des fonctionnaires dont la grande, .sinon l'unique préoccupation, est d'en assurer la minutieuse observation. Le respect, la confiance, la cordialité ne sauraient régner dans de pareilles conditions et ce n'est pas avec un pareil état de choses que l'on arrivera à reconstituer cette societas herihs que le Moyen-Age a connue et dont le rétablissement serait si désirable.
Une des grandes plaies de nos campagnes c'est Vabsentéisme des grands propriétaires. Ils passent l'hiver à la ville, courent l'été les stations balnéaires ou thermales, ne font que de rares apparitions dans leurs terres, y viennent passer quelques jours à la belle saison ou à l'époque de la chasse, repartent sans avoir vu leurs métayers ou leurs domestiques, ne se préoccupant de leurs domaines que pour en toucher les revenus et se déchargent de tous les soucis sur un régisseur qui a pour mission d'exercer une surveillance générale et de percevoir les fermages. Il s'acquitte parfois de sa charge d'une façoni si dure et si maladroite qu'il trouve moyen de faire détester ses maîtres et de rendre leur nom odieux. L'influence des grands terriens pourrait être d'autant plus considérable que, par la nature même des choses, les ' fermiers et les ouvriers agricoles ont avec le propriétaire des relations plus fréquentes, qu'ils vivent généralement longtemps sur le même domaine et qu'ils sont dans une dépendance étroite du maître ; cette influence est aujour-
eoNCLCsiow 123
d'hui presque nulle. Fermiers et ouvriers ne voient pas le maître, ils ne sont que rarement admis à lui parler, ils ne traitent presque jamais les affaires avec lui, ils ne le connaissent que par intermédiaire. Il ne daigne pas s'asseoir à leur foyer, il ne se mêle pas à leur vie comme le faisaient les propriétaires d'autrefois, il ne leur témoigne pas cet intérêt affectueux qui donne ardeur, courage, confiance et patience. Il ne se montre à eux que sous la peu sympathique figure de son régisseur venant réclamer le terme échu ou présenter des observations souvent désagréables. C'est ainsi que la partie la plus saine de nos populations, la mieux préservée, la plus saisissable, la plus sérieuse, celle sur laquelle on compte davantage pour le triomphe des idées conservatrices, échappe complètement à toute influence patronale et risque d£ donner, elle aussi, dans les dangereuses utopies du socialisme. Nos campagnes sont travaillées activement par la propagande collectiviste : pendant longtemps, grâce à leur grand bon sens, elles ont fermé l'oreille aux excitations venues des villes ; leur résistance commence à mollir, elles se laissent entamer et Ton signale parmi les ouvriers agricoles une incontestable évolution vers les idées avancées. Il importe que la grande propriété reprenne son influence modératrice, elle ne la retrouvera qu'au jour où les grands propriétaires consentiront à vivre davantage sur leurs terres au milieu de leurs fermiers, de leurs tenanciers et de leurs domestiques.
CONCLUSION
En indiquant les principaux devoirs qui ont été imposés à la propriété et qui lui servent de correctif nécessaire nous sommes arrivé à la fin de notre étude. Dans cette modeste contribution à la théologie sociale nous nous sommes efforcé, en nous inspirant des traditions de l'Ecole et des lumineux enseignements de Léon XIII, de
mettre en relief la doctrine si belle de l'Eglise sur la^ propriété.
Cette doctrine domine les deux théories contradictoires, irréconciliables et fausses qui se partagent actuellement le monde. Elle se tient à une égale distance et du Collectivisme qui nie la légitimité de la propriété et du Libéralisme qui en dénature la conception et on exagèreles droits.
Tandis que le Collectivisme affirme que « la propriété est un vol » et que le Libéralisme soutient qu'elle constitue un droit tellement absolu, tellement illimité que le possesseur est libre de faire de ses biens tout ce qu'il veut « à la seule condition de ne pas marcher sur les platesbandes du Code civil » ; la Théologie catholique professe que le droit de propriété est un droit véritable, venant de Dieu, inhérent à la nature humaine, inaliénable, mais limité par des devoirs et tempéré par des charges.
Aux yeux de l'Eglise et de ses Docteurs la propriété n'est qu'un moyen pour arriver à la fin dernière ; un don de Dieu dont nous n'avons que l'usufruit ; un fief qui doit être administré conformément aux lois du Décalogue et aux règles de la Justice, pour le plus grand bien de tous. Le Christianisme professe donc qu'à la propriété sont attachés des devoirs très considérables. Ces devoirs font de la propriété un bienfait social reposant sur la justice et la charité. Elle est protégée par la sanction divine, mais^ elle doit se conformer aux vues de la Providence et ne pas sortir des limites que lui a tracées la nature.
C'est parce que cette conception si équitable et si sage a été oubliée que certains systèmes monstrueux, tendant à tout bouleverser, ont pu se faire jour. La fausse théorie du communisme est née de l'égoïste et païenne théorie du droit absolu car un excès appelle toujours un autre excès et le Collectivisme n'est que le résultat d'une réaction violente provoquée par les exagérations de l'Ecole libérale. Ce n'est que par un retour sincère aux principes économiques de l'Eglise que l'on pourra arrêter les progrès du Socialisme et enlever tout fondement sérieux aux virulentes critiques qu'il formule contre la propriété individuelle. Comprise comme le veut l'Eglise, la Propriété individuelle n'offre presqu'aucun des inconvénients qu'on lui reproche. Ceux qu'elle présente se trouvent largement compensés par les avantages qu'elle procure, ils n'empêchent pas qu'on doive la considérer comme une institution souverainement utile et un véritable bienfait de Dieu.
CONCLUSION 125
Malheureusement ces idées chrétiennes, ont été bien oubliées depuis un siècle. Les classes dirigeantes se sont inspirées beaucoup plus des maximes du libéralisme économique que des conseils de l'Evangile ; l'é^'oïsme, la soif de jouissances, le besoin de paraître et d'éblouir ont trop souvent étouffé la pitié, comprimé la charité et même imposé silence à la justice. Les cœurs se sont -aigris, des colères se sont fait jour, un antagonisme redoutable s'est établi entre ceux qui n'ont rien et ceux qui possèdent, et si l'on veut éviter une conflagration terrible on ne saurait trop méditer le grave avertissement tombé des lèvres de Léon XIIL « Il faut que les classes supérieures de la société aiment ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front. Il faut qu'elles mettent un frein à l'impétueux et insatiable besoin de richesses, de grandeurs et de plaisirs, qui augmente tous les jours, en bas aussi bien qu'en haut. Tous recherchent les jouissances et comme tous ne peuvent pas contenter leurs appétits, il s'en suit le malaise et le mécontentement d'où découlent ta révolte et l'insurrection. Ceux qui détiennent le pouvoir public doivent, se persuader que, pour conjurer le -danger social, ni les lois humaines, ni les sentences des tribunaux, ni les armes du soldat ne leur viendront suffisamment en aide. Il importe, avant tout, de laisser à l'Eglise la libwté dont elle a besoin pour réveiller, ■dans les âmes, la connaissance des lois divines. Ensuite, il faut protéger les classes ouvrières, moyennant des lois sages et équitables, sauver la jeunesse, défendre la faiblesse de la femme, favoriser son rôle domestique, maintenir le droit et le devoir du repos dominical et pourvoir ainsi à la pureté des mœurs des familles et des individus. Le bien public, la justice et le droit naturel l'exigent impérieusement. Les patrons doivent considérer l'ouvrier comme leur frère, adoucir son sort autant que i'équité le demande et que les circonstancee le permettent, veiller à leurs intérêts spirituels et corporels, leur donner le bon exemple, les éditer par une vie chrétienne et surtout ne jamais dévier des lois de l'équité et de la justice ■en visant à des bénéfices trop rapides et trop considérables (1). »
(I) Allocution aux pèlerins français, septembre 18^1.