Cùirintcnt. 01 Bîakstone, liv. II, ch. V
conforme à la tendance des sociétés futures ; problème qu'on ne peut résoudre par l'histoire. Si donc nous passons de la question de fait à celle de droit, seule importante, pouvons-nous accorder aux partisans de la propriété collective leur hypothèse fondamentale? — Selon cette hypothèse, qui remonte jusqu'aux pères de l'Église, la terre et tout ce qu'elle renferme appartiendrait de droit à la société avant d'appartenir en propre à l'individu : « L'usurpation, dit saint Ambroise, a fait la propriété privée. » Il resterait donc à la société un « domaine éminent », un droit de propriété sur la terre, antérieur au droit de rindividu sur ses fruits. Tel est le droit que s'attribue encore aujourd'hui la couronne d'Angleterre. C'est le communisme primitif érigé en théorie. Dans cette vague métaphysique , on abuse de l'ambiguïté des termes. Autre chose est de prétendre que tous les hommes possèdent la terre « en commun », autre chose de reconnaître que la possession particulière de l'un ne doit pas entraver injustement la possession particulière des autres. Pas plus que l'individu, la société comme telle ne crée de toutes pièces la terre et les instruments de travail; il ne suffit pas de personnifier la tribu, TÉtat, l'humanité, pour lui conférer un droit de « domaine éminent ». Le communisme absolu et initial est aussi faux et aussi abstrait que l'individualisme absolu. L'accepter, ce n'est pas seulement supprimer en principe la propriété individuelle ou famihale, c'est supprimer
aussi la propriété nationale : c'est prétendre que la terre de France n'appartient pas aux Français plus qu'aux Allemands ou même aux Chinois, que le sol est le patrimoine de l'humanité entière, et non seulement de l'humanité présente, mais de l'humanité à venir. Traduisez les expressions symboliques de 1 humanitarisme dans les termes de la réalité, vous en reviendrez à dire simplement que la propriété a une portion individuelle et une portion collective, et que le problème social est de limiter le droit de chacun par le droit de tous. Enfin, comme le droit de tous a pour représentant l'État, la question positive que nous devons maintenant aborder consiste à déterminer, au point de vue du juste et de rutile, les attributions économiques de l'État.
Il y a, comme chacun sait, trois grandes fonctions économiques : production, distribution et consommation. On peut classer les systèmes socialistes selon la part qu'ils veulent attribuer à l'État dans chacune de ces opérations essentielles. Il existe d'abord un communisme absolu qui voudrait les « socialiser » toutes les trois : non seulement on produirait en commun les richesses, mais la consommation même serait collective et TÉtat ferait le partage. Un tel communisme serait, a dit Proudhon, « le dégoût du travail, l'ennui de la vie, la suppression de la pensée, la mort du moi ». Puis vient le communisme mitigé, comme celui de M. Schaeffïe,
qui voudrait simplement socialiser la production, c'est-à-dire changer l'État en une vaste association coopérative, possédant en commun le sol et les capitaux. C'est là, selon M, Schaeffle, la « quintessence du socialisme contemporain ». On nous représente ce système comme plus conforme à la justice et à l'utilité que le régime actuel; mais d'abord, la justice veut que toute association soit libre et que les volontés, en s'unissant, gardent leur indépendance, au lieu de s'absorber entièrement dans une communauté despotique. Quant à Futilité, elle est ici d'accord avec la justice. Dans une société coopérative d'une médiocre étendue et ayant un objet bien déterminé, les coopérateurs peuvent sans doute avoir plus de zèle et déployer plus d'intelligence qu'un salarié à la journée : c'est qu'alors l'augmentation de produit résultant d'un meilleur travail ne se perd pas sur une étendue sans limites. Mais, quand on ne coopère que pour un quarante-millionième, quand on n'est qu'un numéro dans un total énorme, l'effet se perd dans la masse et l'individu dans l'État *. Alors les forces productrices, au lieu de se décupler, se déciment. Tous les hommes deviennent des fonctionnaires accomplissant une tâche plus ou moins machinale. Ce serait là la fin de tout progrès industriel : aurait-on intérêt à perfectionner les pro-
1. Un socialiste catalan, M. Ruban Donaden, de Figueras, disait : « Je voudrais être appelé non plus Ruban Donaden, mais le numéro 2 300 de Figueras, ma ville natale. »
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cédés de fabrication, si chacun recevait un traitement? La concurrence, à côté des maux qu'elle produit, a cet avantage d'être un procédé de sélection qui force au progrès. A cette concurrence des intérêts le socialisme serait obligé de substituer « l'émulation du travail », une sorte de concurrence utopique des vertus. « Aussi longtemps, dit M. Schaeffle lui-même, que le socialisme n'offrira rien de plus pratique, il n'aura pas d'avenir. » En d'autres termes, aussi longtemps que les hommes ne seront pas des sages ou des saints, le sociahsme n'aura pas d'avenir.
Il y a d'ailleurs, contre l'ingérence de l'État dans la production, une objection préalable que méconnaissent les socialistes. L'État ne peut intervenir avec profit que là où se trouve à remplir quelque fonction qui soit : 1° générale et constante, 2° mécanisable en quelque sorte. L'État convient mal pour tout ce qui est flexible, variable, pour tout ce qui exige une intelligence pratique, du tact, un esprit d'accommodation aux circonstances : un corps administratif est le plus souvent sans initiative, sans intérêt, sans responsabilité; il ne peut être vi'aiment producteur.
Enfm les socialistes et collectivistes, dans leur État imaginaire, oublient toujours l'existence réelle des autres États rivaux, ainsi que la nécessité de lutter avec eux dans l'industrie. En ce moment, la concuiTei>*e étrangère ne cause chez nous que des
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ruines partielles : si l'État, en France, se chargeait de diriger la production et ne réussissait pas dans la concurrence européenne, ce serait pour nous la ruine totale. Le socialisme ne pourrait exister que chez un peuple isolé, se suffisant pour produire tout ce dont il a besoin, protégé contre ses voisins par une sorte de muraille chinoise.
Reste la troisième opération économique, qui est la distribution des richesses. C'est sur ce point qu'une certaine intervention de l'État est le plus admissible. En effet, si la production et la consommation sontindividuelles dansleur essence, l'échange et la circulation des valeurs, ainsi que la répartition des instruments de travail, sont par définition même des relations sociales, dans lesquelles il y a toujours des tiers intéressés; on comprend donc mieux ici l'intervention d'un pouvoir régulateur. Faut-il pour cela attribuer à l'État ce qu'Aristote appelait la justice distribiUive? Faut-il faire de l'État une sorte de Dieu distribuant les produits proportionnellement au travail et fixant la valeur des objets? Cet idéal socialiste est encore une utopie. D'abord, dans la distribution des produits, par quelle évaluation scientifique déterminer ce qui est dû à chacun? Puis , comment trouver pour les échanges une mesure absolue de la valeur, indépendamment de l'offre et de la demande ou du libre contrat? Le socialisme contemporain nous propose pour mesure absolue de la valeur le temps de travail, « la moyenne
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des journées de travail ». Peut-on imaginer une mesure moins homogène, plus grossière? « Et cependant, dit M. Schaeffle, cette idée est le vérital^le londement théorique du socialisme. >; M. Schselfle reconnaît que cette idée a besoin d'être entièrement modifiée, car « la valeur des richesses est réglée non pas seulement d'après les frais, mais aussi d'après la valeur d'usage^ c'est-à-dire d'après l'urgence et l'importance du besoin». Ajoutons que la mesure du temps ne donne pas la mesure encore plus nécessaire de la qualité, ni la mesure morale de l'effort ou celle du talent. Newton, en une minute, peut faire plus d'effort intellectuel ou moral et produire plus pour l'humanité qu'un terrassier en toute une journée; nous n'avons pas de dynamomètre pour l'effort intellectuel, encore moins pour l'effort moral. La science, pour séparer les couleurs élémentaires qui concourent à former la lumière blanche, a inventé le prisme; mais quel prisme permettrait à rÉtat-providence de discerner, dans les résultats du travail à la surface de la terre, la part exacte de chaque personne? Comment évaluer, dans tout produit, rapport de l'individu et l'apport social?
Nous sommes donc obligés d'en revenir à l'idéal plus pratique de la justice « commutative » et contractuelle, où l'autorité de l'État est mise au service de l'égale liberté pour tous. L'État, sans prétendre distribuer lui-même à chacun selon ses œuvres, assuie l'équité générale ôe la di.-lribulion et lu Justice
des contrats. Il est le grand modérateur qui doit tenir la balance égale entre les libertés, entre les droits, entre les pouvoirs; il est l'arbitre en cas de conflits; il est l'intermédiaire entre un citoyen isolé et une association, entre une association et une autre, entre les particuliers et la nation, entre les associations particulières et la société entière, enfin entre les générations présentes et les générations à venir. En un mot, il est le garant de tous les droits et le mandataire des intérêts véritablement générer ::c.
Ainsi réduit, le rôle juridique et économique de l'État est encore considérable. A-t-il été jusqu'ici compris et exercé dans toute son étendue, au profit des droits de tous et des intérêts de tous? Nous ne le croyons pas. Selon la plupart des économistes, tels que M. Leroy-Beaulieu, « l'État et les villes n'ont point le devoir de faire des sacrifices pour rendre plus égales les conditions humaines; ils n'en ont pas même le droit ». M. Leroy-Beaulieu ajoute, il est vrai, que « rien ne leur interdit, par des prêts ou par d'autres mesures qui ne coûtent rien au contribuable, de venir en aide à famélioration du sort des classes laborieuses ». C'est déjà une importante concession; mais le rôle attribué à l'État par les économistes nous parait encore trop restreint. Le tort commun des économistes, à nos yeux, est précisément de croire que l'État n'a ni le devoir ni le droit de faire des sacrifices pour rendre moins
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inégales les conditions humaines. Nous avons vu au contraire et nous verrons de nouveau plus loin que l'État ne saurait être indiftérent aux droits des derniers occupants : la société entière a des devoirs d'assistance et de protection envers eux ; ce n'est pas de sa part charité pure, mais justice réparative *. Gomme représentant de la justice, l'État doit rendre parfaitement libre et même faciliter autant qu'il le peut l'accession de la propriété aux nouveaux occupants, car la propriété représente, dans nos sociétés modernes, l'indépendance personnelle : il y a un certain équilibre des possessions et des pouvoirs personnels nécessaire à l'égalité réelle des droits civils ou politiques. Point de vrai droit, a dit Guizot, sans le pouvoir de l'exercer, et point de vrai pouvoir sans garantie : la meilleure des garanties est l'indépendance attachée à la possession. L'État, sans doute , ne peut assurer à tous des possessions effectives, mais il doit favoriser la circulation et la répartition entre tous des premiers instruments de travail, soit matériels, soit intellectuels. Tout en respectant le caractère individuel de la production et de la consommation, l'État a donc, selon nous, le devoir et le droit d'agir sur le phénomène social de la circulation , d'en supprimer toutes les entraves légales, d'en aider môme l'essor et d'en as.surer la régularité par des moyens posi-