INSUFFISANCE DU SOCIALISME ET DE L'INDIVIDUALISME EXCLUSIFS
Toute proposition absolue est fausse : les sciences n'ont dû leurs progrès qu'à des vérités relatives dont les limites mêmes font l'exactitude. Pourquoi la géométrie est-elle une science rigoureuse? Parce qu'elle circonscrit méthodiquement son objet; elle nous aide ainsi à soumettre peu à peu la nature, bien qu'on ne rencontre dans la nature ni les lignes ni les surfaces parfaites des géomètres; elle nous permet de mesurer les choses, bien que le réel
en lui-même soit presque toujours incommensurable. Pour l'esprit humain, qui ne peut embrasser d'un coup d'oeil Tinfinie complexité des choses, il n'y a d'exact que ce qu'il r^nd exact lui-même en le délimitant. Il faut procéder de même dans la science la plus complexe de toutes, la science sociale, et surtout dans la plus complexe des questions, celle de la propriété. Aussi ce qu'il y a de moins scientifique dans le socialisme, ce sont les principes absolus sur lesquels il s'appuie et qu'il oppose aux principes, absolus eux-mêmes, de certains économistes étroitement orthodoxes. De part et d'autre, on s'en tient à une métaphysique abstraite qui érige en entité soit la Société, soit l'Individu; de part et d'autre on arrive à méconnaître les lois de la science sociale, qui sont une application des lois naturelles de la vie. Les uns sont pour les révolutions, les autres pour la conservation pure et simple de tout ce qui existe, tandis que le vrai principe scientifique est : évolution et progrès.
De mille manières les socialistes méconnaissent ce principe. En premier lieu, ils attribuent à la volonté de l'homme et à l'organisation sociale la responsabilité de tous nos maux, passés et présents; par cela même, ils attribuent aussi à la volonté de l'homme et au régime social la puissance de produire tous les biens qu'on peut rêver pour l'avenir. Or, cette responsabilité absolue et cette puissance sans hmites sont deux choses également chiméri-
ques, également incompatibles avec la loi de l'évolution. Considérons d'abord la question de responsabilité. Faut-il dire avec les socialistes : « Notre système social étant donné, nos misères sociales en dérivent nécessairement; donc il suffit de modifier le système, et particulièrement le régime de la propriété, pour supprimer nos misères? » — Non; il faut dire : Étant donnée notre nature humaine, héritage du passé, c'est cette nature et son évolution historique qui ont amené comme conséquences nécessaires à la fois notre système social et nos misères sociales. En d'autres termes, notre structure économique et les maux qui raccompagnent sont les eifets communs de la même série de causes inhérentes à notre nature; le régime économique n'est pas, comme le prétendent les socialistes, la vraie et unique cause des maux de la société. De là une conséquence importante, qui est une première condamnation des utopies socialistes. Il ne suffit pas, comme beaucoup le croient, de modifier subitement le système social et d'asseoir la propriété sur de nouvelles bases pour supprimer du coup les maux de la société; c'est la nature humaine qu'il faut modifier peu à peu, en l'éclairant par la science et en la moralisant par l'éducation; dans la même mesure on pourra modifier les lois, qui réagissent elles-mêmes sur l'état social dont elles sont dérivées. Mais ce progrès social demande du temps, beaucoup plus de temps qu'un progrès purement politique. C'est là ce qu'on
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oublie trop, surtout en France, où nous vivons encore des souvenirs décevants de notre Révolution. Une révolution politique porte principalement sur le mécanisme gouvernemental, plus superficiel et plus artificiel que l'organisation sociale et économique; aussi peut-on du jour au lendemain (non sans danger) modifier les rouages d'une machine politique, mais comment modifier avec la même rapidité les vivants organes d'une nation?
Le régime de la propriété, principalement, est bien moins extérieur et plus vital que la forme du gouvernement ou même de la législation. La propriété est une question de subsistance et de vie matérielle; M. Scliœlfle, l'ancien ministre d'Autriche, va jusqu'à dire avec énergie : « C'est une question d'estomac K » Or, on ne modifie pas plus aisément la vie matérielle d'une nation que sa vie morale, et la statistique nous apprend avec quelle lenteur celle-ci s'améliore : tous les décrets de la volonté humaine et toutes les révolutions subites ne changeront pas d'une manière immédiate le nombre des crimes dans une nation, pas plus que celui des morts et des naissances ; c'est seulement à la longue que les moyennes peuvent être alté-
1. M. Schaeffle est l'auteur d'un savant ouvrage sur la Structure et la vie du corps social, d'où on a extrait un petit volume sur la Quintessence du socialisme. Avec M. de Lilienfeld et M. Spencer, M. Schaeffle est un des philosophes qui ont contribue à établir que la société est un « organisme vivant, » soumis aux lois de la biologie. (Voir notre Science sociale conlcmiioiaine.)
rées, et elles le sont moins par les lois que par le progrès des mœurs et des intelligences.
La solidarité qui relie toutes les parties du corps social est si étroite qu'on ne peut porter la main sur un point sans produire un contre- coup sur tous les autres. Les révolutionnaires qui veulent modifier du jour au lendemain l'organisme social ressemblent, selon le mot de M. Spencer, à ceux qui voudraient enlever aux poissons leurs branchies, sous prétexte que les poumons sont un organe supérieur, ou qui voudraient les faire vivre hors de l'eau, sous prétexte que la vie terrestre est supérieure à la vie aquatique. Darwin nous l'a appris, c'est seulement par une lente sélection que se modifient les espèces vivantes.
Est-ce à dire que la vraie solution des problèmes sociaux soit une sorte de quiétisme fataliste : — Laissez tout faire, laissez tout passer? — Non. Il y a deux devises, l'une est : changer, l'autre est : durer; loin d'être incompatibles, elles se supposent. La science de la vie nous apprend elle-même que, si les bouleversements trop brusques sont dangereux pour une espèce vivante, il y a un défaut non moins fatal : l'absence de flexibilité et d'adaptation aux nouveaux besoins, aux nouvelles conditions d'existence. Elle nous apprend aussi, comme fliistoire, que l'excès d'inégalité, dans une nation, est un manque d'équilibre qui introduit la division entre les diverses classes et compromet la vie de l'ensemble. Les
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possessions et les subsistances sont, pour le corps social, ce qu'est le sang pour l'organisme : il ne peut y avoir anémie sur un point, hyperhémie sur l'autre, sans qu'il en résulte fièvre et crise. Le paupérisme est produit par une sorte de retard des classes inférieures sous le rapport matériel et intellectuel : de là , pour un peuple , maladie et danger de dissolution. Des réformes progressives sont donc nécessaires pour empêcher les parties inférieures du corps social, c'est-à-dire les classes laborieuses, qui sont aussi les plus nombreuses, de demeurer toujours en retard sur l'ensemble, par conséquent toujours en souffrance. Le césarisme, sous toutes ses formes, n'est qu'un expédient passager qui provoque à son tour les réactions socialistes. On peut dire de l'humanité ce que Bacon a dit de la nature : « Il faut savoir la suivre pour lui commander, » et la politique est comme la science : parendo imperat.
En Angleterre et en Allemagne, les théories absolues et exclusives sur la propriété, en quelque sens qu'elles aient été soutenues, sont généralement abandonnées. Aux dogmes métaphysiques succèdent les analyses scientifiques. Les philosophes dignes de ce nom, dont la tâche est surtout, dans la science sociale comme dans les autres, de réunir les idées en une synthèse de plus en plus large, commencent à briser les cadres étroits des systèmes adverses sur l'organisation sociale . Stuart Mil! , dans les
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fragments qu'il nous a laissés, montre à la fois la folie du socialisme révolutionnaire et l'imprudence de ceux qui se refuseraient à toute amélioration progressive de ce régime de la propriété si particulièrement inique en Angleterre et en Irlande, où la comtesse de StrafTord put expulser d'un coup quinze mille fermiers de ses tc.res. Quoique Stuart Mill se soit laissé lui-même séc' aire à des idées chimériques, il a cependant reconnu combien il serait déraisonnable de recourir au socialisme quand le principe du système actuel, qui est la propriété individuelle, « n'a pas encore donné sincèrement ses légitimes résultats et n'a été nulle part essayé dans toute sa loyauté ». — « Ce dont nous avons plutôt besoin, ajoute Stuart Mill, c'est d'un développement progressif de ce système. Si le régime actuel méritait vraiment de s'appeler un individualisme au bon sens du mot, c'est-à-dire un régime réalisant une rémunération proportionnelle pour l'effort de tous les individus conjiiio pour leur capacité, ce genre d'individualisme serait -il donc si méprisable? » Spencer n'est pas mains éloigné que Stuart Mill et d'une étroite orthodoxie économique et des hérésies socialistes : l'avenir nous laisse entrevoir, selon lui, pour les questions sociales comme pour les questions religieuses, une sorte d'église universelle ayant pour foi commune des vérités scientifiques. Sumner Maine, dans ses savantes études de jurisprudence, a montré les éléments variables que
renferme cette idée de la propriété dont une métaphysique trop dogmatique voulut faire une « catégorie }) absolue de la pensée et de Faction. D'autre part, les philosophes et les métaphysiciens de l'Allemagne, au milieu de leurs rêveries transcendantes, de leurs visions désespérées sur l'avenir de l'humanité ou du monde, mêlent des espérances de réforme; le prophète du pessimisme lui-même, M. de Hartmann, en attendant la libération finale de l'univers, nous prédit une période de civilisation nouvelle et vraiment conforme à l'esprit de la science, où le capital et le travail seraient réconciliés. Chez nous enfin un mouvement analogue se produit : on commence à examiner scientifiquement les théories, au lieu de s'irriter contre les hommes; les économistes libéraux et sincères, même en demeurant fidèles à l'optimisme traditionnel de l'école, cherchent à unir plutôt qu'à diviser. Les philosophes ont la même pensée : ils abandonnent la métaphysique incomplète et superficielle de Victor Cousin sur la propriété, pour y substituer une analyse d'une rigueur plus scientifique; ils font, dans la science sociale, une part à plusieurs vérités que les réformateurs de notre siècle, au milieu de leurs utopies, avaient comme semées au hasard : ils comprennent que, dans l'effiorescence des idées et des systèmes sociaux qui ont principalement germé et grandi en France, il faut se garder, tout en élaguant l'arbre, de couper aussi les boutons à fruit.
Une théorie vraiment scientifique de la propriété devrait être aussi peu sectaire et aussi large qu'il est possible, égale en ses éléments aux éléments essentiels de la réalité même, capable comme la réalité de se compliquer indéfiniment dans ses conséquences sans se contredire et sans se détruire, capable aussi de concilier entre elles, dans leurs vérités relatives, les diverses doctrines soutenues jusqu'à ce jour. Les points culminants de ces doctrines ne sont peut-être pas aussi séparés qu'ils le semblent au premier regard. La science sociale est encore à ses débuts. Quand l'aube ne fait que poindre, il semble parfois que les sommets des montagnes, seuls éclairés, soient sans lien entre eux ni avec la terre, suspendus en l'air au-dessus des brumes de la nuit; mais, à mesure que descend la lumière, tout se rattache par la base, tout apparaît à la fois distinct et uni dans un même tableau.
La question que nous examinerons d'abord est celle d'oii dépendent toutes les autres : « Quel est le fondement scientifique du droit de propriété? Ce droit est-il absolu et tout individuel, ou est-il relatif et en partie social? » De cette question nous serons naturellement amené aux deux suivantes : « Quelle est la part légitime de l'individu? Quelle est la part légitime de la société ou propriété sociale-? » Telles sont les questions de principes dont dépendent toutes les réformes en vue de la justice. En ce temps de crise et de difficultés pratiques, il n'est
peut-être pas inutile de remonter aux principes, ne fût-ce que pour répondre aux sophismes de certains théoriciens qui raisonnent dans l'abstrait. Plus que jamais les problèmes sociaux s'imposent à ceux qui croient que, dans nos États modernes, la parole du vieil Isaïe est toujours vraie : « De la justice seule naîtra la paix. » Le régime de la propriété, à toutes les époques de l'histoire, est l'expression matérielle de la justice plus ou moins mêlée d'injustice qui règne à l'intérieur des consciences ; c'est le droit réaUsé et devenu visible.