CHAPITRE PREMIER
LE DROIT DE l'ROi'RŒÏE — SON COTE SOCIAL. RÉFUTATION DE L'iNDIYIDUALISME ABSOLU.
Au point de vue d'une science exacte, la volonté humaine soutient avec les objets extérieurs deux espèces de relations. En premier lieu, elle réalise au dehors une série de mouvements et d'effets dont elle est la cause : par exemple, l'agencement des pierres d'une maison, la forme nouvelle donnée au bois, aux métaux, la fertilisation du sol, etc. Ce sont, en langage économique, ses produits, qui, au point de vue de la théorie évolutionniste, se réduisent à du mouvement transformé. En second lieu, la volonté humaine trouve dans les objets extérieurs — sol , pierres , bois , métaux — une série de moyens qu'elle emploie à sa propre fm, à son bien-être : ce sont ses instruments. La question de la propriété se résume donc pour le philosophe et le sociologiste dans ce problème essentiel : « Quel est le droit de la volonté humaine sur les
produits et sur les instruments de son travail? ^ Les philosophes de Técole individualiste ont cm généralement, avec Victor Cousin et ses successeurs, que la volonté possédait un libre arbitre absolu, par conséquent tout individuel et comme déttiché du reste : imperium in imperio, et c'est sur ce libre arbitre qu'ils ont fondé leur droit absolu de propriété. La liberté de l'individu, disent-ils, étant entièrement maîtresse de ses déterminations, doit avoir l'entière propriété des produits de son travail. Par le travail, en elTet, le libre arbitre de l'homme introduit dans le monde extérieur quelque chose d'absolument nouveau, qui peut être considéré comme étant encore le libre arbitre en action, le « prolongement » de la liberté. L'individu devient donc propriétaire des objets extérieurs par la même raison qu'il est propriétaire de soi-même. — Cette théorie pourrait donner lieu à bien des difficultés métaphysiques. Elle a cependant sa part de vérité. Il faut accorder à Victor Cousin, comme à Turgot, à Smith, à Say, à Bastiat, à Thiers, à M. Paul Janet, que, si une valeur nouvelle peut être entièrement créée par un individu, elle appartiendra de droit à cet individu, puisque sans lui elle n'existerait pas. Mais nous ferons observer que cette proposition est indépendante des systèmes métaphysiques sur le libre arbitre; il importe de ne point l'en faire dépendre et de l'établir sur une base purement scientifique. Les produits d'une activité soumise à des lois néces-
saires sont le « prolongement » d'elle-même tout aussi bien que si elle était libre; ils sont encore ellemême considérée dans ses effets; en les conservant, c'est elle-mùme qu'elle conserve. Que la volonté soit libre ou non. le travail et l'effort sont toujours la volonté en action, produisant et emmagasinant le mouvement dans ses œuvres. Selon les physiologistes, si je pense, je « transforme » en quelque sorte du mouvement en pensée, puis de la pensée en mouvement par le moyen du cerveau et des muscles. Si je travaille un objet extérieur, je lui transmets le mouvement que j'ai développé par mon effort; j'y emmagasine la force de mes muscles et celle de mon cerveau : l'idée. En d'autres termes, le produit Ju travail est soit la transformation, soit plutôt l'équivalent extérieur de ma force intérieure, de >ion activité et de ma pensée. Certains économistes allemands ont donc eu raison de dire que tout produit est du « travail cristallisé ». Tel est le principe scientifique et supérieur à tout système qu'on peut prendre pour point de départ et dont les formules des métaphysiciens sont d'incomplètes expressions '. S'il en est ainsi, la propriété n'a pas seulement pour base Viitilité, ni la loi; elle a une base rationnelle. Il est « utile » assurément que la jouissance
1. On voit le lien étroit de ce principe avec la loi de la conservation de l'cneiv'ie, qui tend à dominer toute la science moderne. Peu importe d'ailleurs qu'on admette la transformation véritable ou seulement l'équivalence et le parallélisme des forces. Cette seconde hypothèse est la vraie.
du produit revienne au producteur, et la « loi » consacre cette utilité; mais, en même temps, il y a là un de ces rapports rationnels que demandait Montesquieu : le produit, en une certaine mesure, est encore le producteur lui-même.
Maintenant, peut-on conclure de ce principe très général l'individualisme exclusif? Nullement. Si un homme, par son travail, pouvait créer quelque chose de rien et produire, par exemple, une moisson comme le Dieu de la Bible produisit la lumière, on comprendrait cette sorte d'absolutisme métaphysique que l'école individualiste attribue au producteur sur la chose par lui créée. Mais il n'en va pas ainsi. En appliquant à ses œuvres les lois universelles de la mécanique, l'homme produit la forme et non le fond, l'accroissement de fertilité du sol, non le sol ni les plantes. Dans toute propriété matérielle, il est clair qu'il y a une matière fournie par la nature. Les philosophes de l'école individualiste ne devraient donc pas se contenter, comme ils le font le plus souvent, d'établir la propriété de la forme ; ils devraient établir encore celle du fond. La forme est un objet de production ; le fond est un objet d'occupation, et c'est précisément le rapport de la forme au fond qui est le grand problème philosophique.
En présence du fond naturel, il y a un droit et un devoir en présence : Tun dont tous les philoso phes et juristes ont parlé et qu'ils ont appelé le
droit du premier occupant; l'autre, qu'ils ont presque tous négligé et que nous proposerions d'appeler le devoir envers le dernier occupant. Le privilège conféré par la première occupation a un fondement rationnel, mais il a aussi une limite rationnelle. Son fondement n'est autre que le droit du travail. Quand un individu, quand une famille occupe un terrain ou emploie des objets qui n'appartiennent encore à personne, l'effort de la volonté change partiellement l'occupation même en un travail; ses résultats acquis doivent donc être respectés dans de certaines limites.
Ces limites, c'est encore à l'idée du travail qu'il faut les demander. Elles dépendent des divers degrés de puissance productive et de fécondité créatrice qui appartiennent au travail : elles varient avec les diverses classes de produits. Dans certains objets, la forme est presque tout et la matière empruntée à la terre a une valeur très faible, parce qu'elle existe en grande quantité et que le difficile est de la façonner, non de se la procurer. Le premier sauvage qui exerça son droit d'occupation sur une pierre pour la tailler et en faire un outil ne créa, il est vrai, que la forme nouvelle donnée au silex, non le silex lui-même; mais, comme la pierre, à cause de son abondance, était alors de valeur nulle, comme en outre la forme était inséparable du fond, il était légitime que la propriété de la forme entraînât celle du fond « par accession ». De plus,
dans les sociétés primitives, par cela même qu'un homme s'attribuait le droit de façonner une pierre et de la garder pour son usage exclusif, il reconnaissait implicitement aux autres le même droit et renonçait à leur réclamer la pierre qu'ils auraient eux-mêmes façonnée. L'appropriation de l'un était donc^ en moyenne, compensée par l'appropriation des autres. Il s'établit ainsi peu à peu une convention .tacite pour négliger la valeur de la matière première là où elle était effectivement négligeable en moyenne. On en fit de même pour un instrument de bois, pour un bâton, pour une bêche, pour un arc formé d'une simple branche coupée dans la forêt.
Seulement, avec la civilisation, tout finit par être occupé, enclos de barrières, approprié par l'individu, par la commune ou par l'État; si bien que le droit des premiers occupants finit par tout fermer aux derniers occupants. Par bonheur, plus la civilisation avance, plus augmentent dans les produits de l'industrie la valeur de la forme et la part du travail humain, individuel ou collectif, tandis qu'y diminuent la valeur du fond naturel et la part de la nature. Si, par exemple, un communiste prétendait prendre un thermomètre que j'ai construit, sous prétexte que le sable qui entre dans la composition du verre n'est pas mon œuvre, il ne pourrait réclamer que le thermomètre brisé, et alors qu'en ferait-il? Même en prenant les morceaux de verre,
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on prendrait encore un résultat du travail humain, car le verre ne se trouve pas tout fait dans le sol. De même, que ferait-on d'une montre brisée, d'un instrument d'optique, d'une pile électrique dont on aurait dispersé les éléments? Une foule d'objets sont de ce genre, principalement les objets manufacturés; ils ne peuvent guère servir que par la forme qu'on leur a donnée. Aussi les socialistes euxmêmes, allemands ou français, ne font guère de difficulté pour accorder aux individus la propriété entière des objets où la forme est tout et pour reconnaître ici le droit du prem ier occupant. Mais bien des économistes, comme Bastiat ', Carey et, de nos jours, M. Leroy-Beaulieu, ont conclu précipitamment de cette propriété à toutes les autres sans songer aux derniers occupants. C'est méconnaître des distinctions nécessaires. D'abord, même dans les objets où la matière est sans comparaison avec la forme, elle a cependant toujours une valeur chez les nations civihsées, puisqu'il n'y a pas une parcelle de terrain qui n'ait son propriétaire : le sable même et les pierres ont une valeur proportionnelle à la valeur du terrain d'où on les extrait. Tout ce qu'on peut dire, c'est que les objets du règne minéral
1. Voir les Harmonies économiques de Bastiat, que M. Le roy Beaulieu appelle avec exagération « une des plus grandes œuvres philosophiques de ce siècle > Selon M. de Laveleye, au conlraire, Bastiat n'aurait trouvé aucune idée nouvelle et il aurait obscurci plusieurs idées avant lui élucidées.
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sont restés en quantité à peu près suffisante et quo la seule difficulté est encore de les extraire ou de les façonner. Mais les végétaux ou les animaux nécessaires à notre subsistance ne sont plus dans le même cas : l'homme est ici obligé, pour soutenir sa propre vie, de faire appel à d'autres êtres vivants et, en dernière analyse, aux forces nutritives du sol, dont il n'est assurément pas créateur; la nature, quoi qu'en dise Bastiat, fait en ce cas la partie la plus capitale de la besogne : elle réalise la vie, que nous ne sommes pas parvenus à réaliser dans nos laboratoires. L'individu ne pouvait donc primitivement s'approprier le sol d'une manière absolue pour cette seule raison qu'il y avait recueilli ou fait naître des fruits; le pêcheur ne pouvait s'approprier le lac entier parce qu'il y avait pris du poisson, ni le chasseur la forêt entière parce qu'il y avait tué du gibier. C'est là un point qu'il faut concéder à Stuart Mill. La terre nourricière est vraiment, à l'origine, le grand champ de bataille des prétentions opposées.
Nous ne saurions donc admettre les arguments par lesquels beaucoup d'économistes, pour démontrer le caractère exclusivement individuel de la propriété, s'efforcent de réduire presque à néant la part de la nature et de la terre au profit du travail humain. On nous répète, avec Bastiat, que la terre n'a point « une valeur naturelle indépendante du travail humain », et que « ce qui communique au
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sol une valeur, c'est le travail de roccupant ou le ti'avail social environnant ' ». Entre Orenbourg et Orsk, on peut acheter quatre-vingts acres de terre pour 6 francs; dans le Yarkand, un mouton gras vaut 40 ou 60 centimes; pour 660 francs, une famille américaine peut acheter, aux États-Unis, quarante hectares de terre, etc. On ajoute, il est vrai, que « la valeur ultérieure de chaque terre n'est pas proportionnelle au travail dont elle a été l'objet, soit de la part des possesseurs, soit de la part de la société » ; on avoue que le célèbre épisode de Bastiat sur le Glos-Vougeot « n'est pas probant » ; la propriété des chutes d'eau, des mines, des terrains ayant une exceptionnelle situation ou une rare fertilité, « rapporte en général bien au delà du travail qu'elle a causé ». Ces diverses propositions nous paraissent difficilement conciliables : si la terre emprunte toute sa valeur « au travail humain », comment cette valeur n'est-elle pas proportionnelle à ce travail? Gomment soutenir qu'une terre féconde n'a pas en elle-même plus de valeur qu'une terre stérile, un étang plein de poissons qu'un étang où le poisson ne peut vivre, et cela pour cette raison que le poisson ne vient pas, sans travail de notre part, se mettre tout seul à notre disposition? Dira-t-on aussi qu'une terre malsaine ou inaccessible pour nous à cause de son