CHAPITRE XIII
Le connétable se réunit aux Guises. — La crainte d'être recherché pour ses concussions le réunit aux princes lorrains. — Ils s'adjoignent un autre concussionnaire , le maréchal de Saint- André. — Le prince de Condé obligé de ployer devant le .triumvirat. — On dissout ses troupes par un édit qui défend les assemblées de protestans.
Quelle cause détermina cette bassesse? Examinez les choses ; elles vous répondront mieux que les écrivains du temps.
Le connétable avait été le persécuteur des protestans ; il avait saisi de sa main Dubourg et Dufour sur les bancs du parlement : qu'avait-il à espérer de la régence du roi de Navarre qui était protestant et de l'influence de la reine-mère qui inclinait
vers les Bourbons et vers la doctrine des protesta ns leurs affidés?
Il avait de profonds ressentimens contre les Guises; mais, se réunissant avec eux, il partageait les bénéfices de l'anarchie, et trouvait des dédommagemens qui convenaient fort à sa cupidité.
D'ailleurs on avait attaqué les Guises pour les dilapidations des finances pendant le court règne de François II : n'était-il pas plus que probable que les attaques remonteraient bientôt au règne de Henri II, et par conséquent aux abus dont le connétable avait profité et dont il avait été l'auteur ?•
Et en effet les députés de Paris aux états-généraux s'étant réunis en assemblée particulière pour délibérer sur les propositions qui seraient portées à la seconde session des états, prorogée au mois de mai, il fut arrêté qu'on y proposerait de faire rendre compte des gratifications excessives accordées par les derniers rois, non seulement aux Guises, mais aussi à la duchesse de Valentinois, au maréchal de Saint-André et à toutes les sangsues de cour. C'était tout ensemble menacer Je connétable et son fils, marié avec une fille de la duchesse , accuser son administration et ruiner sa famille ; il fallait donc qu'il se réunît aux Guises pour éviter la honte et le dommage qui le menaçaient; heureux de pouvoir masquer des motifs peu honorables par une apparence de zèle pour la re-
ligion catholique et d'aversion pour les protestans.
L'animadversion publique nommait entre les dilapidateurs et les concussionnaires du temps de Henri II le maréchal de Saint-André , homme de plaisir pour qui Henri II avait une amitié d'enfance, et célèbre par ses profusions et son avidité. Il s'était, ainsi que la duchesse de Valentinois, gorgé de confiscations qu'ils faisaient prononcer contre les calvinistes.
Le connétable Anne de Montmorenci , le duc François de Guise, se groupèrent donc dcvan t leurs accusateurs avec Jacques d'Albon , maréchal de Saint-André, pour former une opposition intestine à la cour et au conseil, sous la protection de Philippe II, roi d'Espagne, et avec le concours de son ambassadeur. Le public voulut bien donner à cette opposition, odieusement anarchique , le nom de triumvirat. C'est de cette réunion de trois concussionnaires que devait sortir la Ligue.
Dès lors deux partis bien distincts se déclarèrent hautement dans l'état : celui des triumvirs avec les catholiques ; celui des mécontens avec les réformés. La régente était entre ces deux partis; elle conservait une apparence d'autorité par le soin qu'elle prenait de les concilier, par le désir qu'elle montrait de les satisfaire. Elle inclinait pour le prince de Gondé , mais la position du triumvirat
donnait trop d'avantage à ses ennemis; il fallut négocier pour lui.
La question , quand le triumvirat se forma, consistait à savoir si les trois personnages qui le composaient devaient être éloignés du gouvernement comme concussionnaires, et si les Bourbons les remplaceraient; depuis l'usurpation des triumvirs, la question est de savoir ce qu'on fera du parti protestant, qui fournit des troupes au prince de Condé, s'il pourra lui en fournir encore, ou si on l'en empêchera. On colore des deux parts les intérêts de sa faction , de prétextes religieux ; on stipule en plénipotentiaires du catholicisme et du calvinisme, pour la cupidité menacée sur ses trésors, et pour l'avidité envieuse qui voulait en amasser à son tour.
A la suite de longues négociations et de fréquentes consultations avec le parlement, parut un édit au mois de juillet i56i. Cette loi interdit aux calvinistes toutes assemblées publiques et particulières, même sans armes, les évêques connaîtront du crime d'hérésie et ne pourront prononcer une peine plus grave que le bannissement; la peine de mort est prononcée contre les prédicateurs catholiques qui se permettront des qualifications injurieuses ou séditieuses contre les calvinistes.
Les calvinistes gagnèrent à cet édit l'abolition de la peine de mort contre l'hérésie prouvée;
mais l'interdiction des assemblées ruinait les espérances du prince de Condé. Aussi était-ce le triomphe des Guises; François de Guise dit en sortant du parlement: Pour soutenir cet arrêté, mon êpée ne tiendra jamais au fourreau.
Le prince de Condé était aussi mécontent que le duc de Guise était glorieux de son succès. Il était inévitable que le premier favorisât sourdement des infractions à la loi. Cependant l'édit fut suivi de raccommodemens de cour qu'on osait appeler réconciliations. Le prince de Condé et le duc de Guise s'embrassèrent, mangèrent ensemble, et, la haine dans le cœur, se jurèrent une amitié éternelle (i).
Bientôt les protestansdu parti de Condé osèrent plus qu'auparavant; des rixes s'élevèrent entre eux et les catholiques, des violences furent exercées des deux parts.
Il devait arriver tout naturellement, quand la guerre fut allumée entre les grands dits catholiques et les grands dits protestans, quand il y eut deux armées, deuxgénéraux, non pour l'intérêt du catholicisme ou du protestantisme, mais pour l'intérêt de leur grandeur, qu'il y eût aussi plus de troubles entre les catholiques et les protestans vrais, que les
(i) Anquetil , page 109.
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rixes se multipliassent, que les disputes, les injures devinssent plus sérieuses, plus meurtrières; les bancs des églises, les pupitres etles lutrins durent en souffrir beaucoup, et les images ainsi que les reliques en éprouver de notables dommages. Toutefois les prédications , les incitations de l'orgueil théologique, ne furent pas cause de grands ravages. Les capitaines du prince de Condé furent bien autrement influens dans les désordres attribués au fanatisme. Dès i56o les calvinistes eurent des capitaines autorisés par le prince, avec drapeaux, munitions, solde, discipline, et tout l'appareil de troupes réglées. Peu à près la conspiration d'Amboise, Maugiron dans le Dauphiné , Montbrun dans le Comtat, et plusieurs autres, prirent des villes, ruinèrent le pays plat.
Les états - généraux convoqués à Pontoise au commencement de Tannée i56i, se rendirent ensuite à Saint-Germain , où le roi fit l'ouverture de • la session.
Le déchaînement fut extrême contre le clergé de la part de la noblesse et du tiers-état. Un cri général s'éleva contre les richesses de l'église et contre leur mauvais usage. Le clergé offrit, pour apaiser ces rumeurs , le premier don gratuit qu'il ait payé.
Le colloque de Poissy se tint au mois d'août de la même année. Le 9 septembre le roi s'y rendit.
Le chancelier fit l'ouverture. Toujours homme d'état, toujours judicieux, il insinua que les catholiques devaient se relâcher sur quelques articles pour ramener les calvinistes, ce qui indigna les évêques.
Marie Stuart, devenue inutile aux Guises, retourna en Ecosse.
Les historiens sont fort embarrassés pour décrire l'état des affaires à la fin de 1 56 1 et au commencement de l'année suivante; ils croient voir le le fanatisme des sectes contrevenir par un mouvement spontané aux conditions de l'édit, et ils ne remarquent pas de part et d'autre les chefs de la faction et leurs capitaines permettant, excitant les infractions, échauffant, irritant les partisans des deux cultes, parcequ'ils trouvaient utile de les tenir en haleine et de les accoutumer à des attaques et à des rencontres qui leur préparaient des soldats pour des combats plus décisifs. Dans ces circonstances , le chancelier de L'Hôpital sug- * géra à Catherine de demander à tous les parlemens des députés qui lui aidassent à faire un autre édit. Ils furent assemblés à Saint-Germain (i).
Le chancelier circonscrivit leur délibération dans ces termes:
(i) De ïhou, livre XXIX. — Davila , livre H.— Pasq., livre IV, lettre xm.
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« Est-il avantageux au royaume de permettre ou de défendre les assemblées des calvinistes?
» Supposant même la religion des calvinistes mauvaise, est-ce une raison de la proscrire? ne peuton être bon sujet du roi sans être catholique, même chrétien?
»Nous sommes ici, dit-il aux magistrats , non pour établir la foi , mais pour régler l'état. »
Les questions de L'Hôpital , traduites selon l'intention qui les faisait proposer , pourraient se présenter ainsi : la liberté du calvinisme fera-t-elle cesser ou non les motifs qui déterminent un grand nombre de calvinistes à se ranger sous les drapeaux de la faction de Condé?
De la discussion parlementaire sortit un édit nouveau qui fut célèbre sous le nom dédit de janvier i562.
Les calvinistes s'étaient emparés à force ouverte de quelques églises ; l'édit ordonne qu'elles seront rendues et regarnies des croix , images et reliques enlevées. Ils s'étaient opposés à la levée des dîmes et autres revenus de l'église catholique; il leur fut défendu d'y mettre obstacle. L'édit leur enjoint, de plus, de garder les jours- de fête et d'observer la police extérieure du culte catholique; il leur interdit enfin de marier ensemble des parens au degré prohibé.
Mais ce ne sera plus un crime d'être hors de la
religion catholique; la loi permet aux calvinistes l'exercice de leur religion ; ils pourront s'assembler hors des villes et sans armes : les magistrats veilleront à ce qu'ils ne soient ni troublés ni injuriés. Ils ne pourvoiront pas par des tributs aux frais de leur culte, mais par des contributions volontaires. Les ministres ne se permettront ni injures ni invectives, ni contre les prêtres ni contre les cérémonies catholiques; ils s'interdiront les prédications ambulantes et hors de leurs églises; ils recevront dans leur église le magistrat qui pourra s'y présenter; enfin ils ne tiendront de consistoire, ou assemblée générale des ministres, qu'avec la permission de la cour.
Toutes ces concessions sont provisoires et en attendant la décision du concile général.
Le chancelier de L'Hôpital, dont les conseils avaient autorisé Catherine, était un homme droit et éclairé. Mais il regardait les excès des protestans et des catholiques comme des effets naturels d'un conflit d'opinions religieuses et des progrès de la secte nouvelle dans l'esprit des peuples; tandis que c'était le produit des influences exercées par des grands, ennemis les uns des autres, et parleurs affidés, à l'effet de grossir et d'exciter leur parti.