CHAPITRE PREMIER
La régente veut demeurer indépendante des deux partis , et rester à Fontainebleau; les triumvirs remmènent de force à Paris. — Condé forme son armée , les triumvirs la leur. — La Normandie , la Provence et le Dauphine' se de'clarent pour le prince de Condé , sur la provocation des seigneur* qu'il y envoie.
Cet éclat des triumvirs était tout à la fois une manifestation de leur indépendance à l'égard de la régente, une déclaration de guerre aux Bourbons ses conseillers préférés, et enfin un engagement des intérêts religieux dans les dissensions d'intérêt personnel.
Le duc de Guise était si persuadé de l'ardeur de toute la France catholique contre les protestans, qu'il se flattait de la déchaîner contre la reine et Condé , et de les réduire à lui demander grâce , par cela seul qu'il aurait fait un appel aux
catholiques, et qu'il leur aurait montré un chef et un protecteur.
Les prédicateurs et les libellistes échauffent à l'envi les esprits en faveur du duc de Guise, qui est le catholicisme personnifié, contre le prince de Condé, qui est le calvinisme.
Catherine était à Monceaux en Brie avec le roi , quand Guise entra à Paris; elle l'y appelle, il refuse de s'y rendre. Il jouit de son triomphe dans la capitale. Le prince de Condé ne peut y lutter contre lui; la faveur populaire est pour Guise. La reine emmène le jeune roi à Melun, de là à Fontainebleau , cherchant un lieu où le parti des Bourbons la puisse faire respecter. Condé était en marche avec trois mille chevaux pour enlever son fils et elle. Les triumvirs le préviennent; ils annoncent à la régente qu'ils veulent le roi à Paris ; elle insiste pour demeurer à Fontainebleau et l'y garder. Le connétable fait démeubler de son autorité, et sous les yeux de la reine, les appartemens qu'elle occupe. Elle cède à la force et à l'audace ; elle livre son fils, elle se livre elle-même aux triumvirs, qui les emmènent à Vincennes, ensuite à Paris. Le connétable, à son arrivée dans la capitale , va dans les faubourgs briser et brûler les chaises et les bancs des églises calvinistes, et mériter le surnom de capitaine Brise-Banc, ou Brule-Banc, qui ne manque pas à son illustration. Cette avanie n'était pas l'ef-
fet d'une sainte et folle colère contre l'hérésie , mais une menace aux partisans de Condé, une incitation aux catholiques, une garantie d'impunité pour leurs excès.
Le prince de Condé, accompagné de Dandelot et de Coligni , court s'enfermer à Orléans.
Alors commence entre la cour et le parti de Condé une double bordée de manifestes. Condé suppose le roi prisonnier et déclare qu'il travaille à sa délivrance; il demande pour les siens la. liberté de culte promise par l'édit de janvier.
Les Guises font parler le roi, et c'est pour assurer qu'il est dans une parfaite liberté; ils confirment au reste l'édit de janvier, pour répondre au reproche de vouloir faire violence aux consciences.
La régente était obligée de prêter son nom à tout ce que les triumvirs faisaient de plus opposé à ses vœux. Il faut être d'aveugles compilateurs des prédications et des libelles du temps, pour l'accuser à cette occasion d'une nouvelle variation dans ses sentimens religieux. Il est évident qu'elle subissait la loi du parti contre lequel elle n'avait pu se défendre ; elle était réduite à l'alternative de prêter son nom aux triumvirs ou d'abandonner le roi et la régence. Elle eut la sagesse de s'attacher à son royal pupille et de se maintenir par des concessions de fait dans son autorité de
droit. Elle demeura ainsi en position d'observer, de négocier, d'attendre les occasions et de les faire naître. Elle eut même l'art et le bonheur de. se conserver de l'influence, au moins sur l'exécution des ordres donnés par les triumvirs, et d'adoucir les coups qu'elle ne pouvait empêcher. Elle embarrassait les plus chauds partisans des Guises dans les provinces : Les lettres du duc de Guise, ditTavannes, portaient qu'il fallait tout tuer, et celles de la reine qu'il fallait tout sauver.
Elle ne pouvait rien de plus, rien de mieux. Elle fit tout ce qu'elle pouvait.
Grâce à la conduite de cette régente si mal jugée, la position des triumvirs était au moins inquiétante pour eux. Ils avaient contre leurs actes le vœu secret de celle dont ils empruntaient la signature; et le prince de Condé, qui était l'objet de leurs rigueurs , avait été sollicité par elle aux actes de dévouement qu'ils voulaient réprimer.
Condé rassemble sous les murs d'Orléans une armée de gentilshommes ; elle se partage en divers corps sous des chefs de noms illustres. Avec les Chàtillons, on y voit Antoine de Croï, La Roche- Foucault, Rohan , Grammont, et nombre d'autres seigneurs considérables. Ils jurent au prince fidélité et obéissance jusqu'à la majorité du roi ; ils s'engagent à tirer le jeune monarque de sa captivité et à faire exécuter l'éditde janvier. La Normandie
se déclare pour le prince de Condé , la Provence et le Dauphiné , qui déjà s'étaient armés un moment après l'exécution d'Amboise, reprennent les armes. Condé négocie avec la reine d'Angleterre pour opposer les secours qu'il attend d'elle, à ceux que son ennemi reçoit du roi d'Espagne.
Les triumvirs forment aussi leur armée; peu de noblesse la compose, mais leurs agens font des recrues dans la populace de Paris : et les deux partis ont chacun dix mille hommes à s'opposer l'un à l'autre.