‹ La proscription de la Saint-BarthélemiChapitre 17 sur 100 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La régente lâche de rapprocher les esprits. — Brigandage des protestans et des catholiques. — Rouen pris par la reine.

Catherine conjure, autant qu'il est en elle, la guerre qui s'est déclarée. Elle a une conférence à Thoury avec le prince de Condé, et lui oppose le roi de Navarre, son frère, qui espère toujours de l'Espagne sa réintégration dans son royaume : elle n'obtient rien. Autre conférence sans résultat à ïalfy, entre Orléans et Châteaudun. A la conférence de Thoury entre la reine et le roi de Navarre d'une part , et le prince de Condé de l'autre , « Les

• gentilshommes des deux partis, que l'on tenait » éloignés de huit cents pas de peur de querelle , ne » purent s'empêcher de courir aux embrassades, » pleurant de joie de se revoir et de douleur d'être «sur le point de se couper la gorge (i). » Quels fanatiques , et quelle inimitié !

Les deux armées marchent , mais ne se rencontrent point. L'armée de Condé pille Beaugenci; celle des Guises pille Blois et Mer, village du Blaisois. Des deux parts les excès sont affreux dans les villes de leur passage: d'un côté la cour avait chargé les gouverneurs de provinces d'exercer toule sorte de persécutions sur les protestans, et ces gouverneurs avaient délégué à des agens abominables l'accomplissement de leur mission; de l'autre, le prince de Condé avait rempli les provinces où il était le maître, d'affidés redoutables. C'étaient Mebretin à Angers, Louis de Lannoy de Morvilliers à Rouen, Montgommeri en d'autres parties de la Normandie, Yvoy à Bourges, Dupuy Montbrun à Chàlons-sur-Saône, Blacons, le baron des Adrets à Lyon, à Grenoble, etc. Tous pillaient et excitaient au pillage (2).

(1) Mézcray , page ioao.

(2) Allard , Vie du baron des Adrets , page 25 et 26, cite une lettre de Catherine de Médicis au baron des Adrets pour l'engager à détruire en Dauphiné l'autorité du duc de Guise :

Il parait par ce que Lanoue dit de cette époque que ce furent les troupes protestantes, ou plutôt du parti de Condé, qui commencèrent les dévastations, et cela n'est point étonnant : elles n'avaient pas pour subsister les mêmes ressources que les troupes du gouvernement. Elles s'étaient conduites pendant les deux premiers moisd'une manière tout édifiante. Leur régularité allait jusqu'à faire des prières communes tous les jours le matin et le soir, et à chanter des psaumes dans la journée. Plus de jeux, plus d'ivrognerie, plus de juremens. «Mais, «dit Lanoue, cet ordre ne devait pas durer, et

« Vous pouvez prendre , lui dit-elle , parmi les protestans des » forces pour lui opposer ; ce n'estpoint ici une affaire de reli- » gion mais de politique. »

Bayle parle de cette lettre au mot Beaumont des Adrets et dans le supplément à ce mot.

On lit dans les Mémoires de Tavannes , que la reine se joignit aux huguenots contre le triumvirat : non seulement elle écrivait à des Adrets de la servir contre Guise , à Tavannes de tout sauver, quand Guise écrivait de tout tuer ; mais elle écrivait aux gouverneurs de livrer les villes aux huguenots. « Orléans pris , Poitiers , Lyon , Bourges, Romans , Valence et autres se jettent du parti des huguenots par des lettres secrètes et commandemens de la reine faites aux gouverneurs. Elle était extrêmement irritée de se voir sans autorité entre les mains du roi de Navarre , de M. de Guise , du connétable et du maréchal Saint- André. » Page 65.

Voir , dans les Mémoires de Castelnau , les lettres de la reine au prince de Gondé de i5Ô2 à 1570.

DES G UEKR ES DE COUR. 5f)

• Coligni avait prédit que ces gens-ci jetteraient «toute leur bonté à la fois. «J'ai commandé, disait-

• il, à l'infanterie long-temps, et la cognois. Elle «accomplit souvent le proverbe qui dit de jeune er~ » mite, vieux diable. » L'expérience nous fit connaître

• qu'il avait été prophète.

»Le premier désordre qui arriva fut à Boigency, » qui fut emporté par les Provençaux... Là ils exer- » cèrent plus de cruauté et de pillerie sur ceux de ») la religion habita ns d'icelîe qui n'avaient pu soro tir, que contre les soldats catholiques qui la dèfenvdaient: mêmement il y eut des forcemens de » femmes. Cet exemple servit de planche aux Gas- » cons, qui montrèrent quelque temps après qu'ils » ne voulaient pas être surmontés à jouerdesmains. » Mais le régiment de M. d'Yvoy, qui était tout de » Français, s'escrima encore mieux que les deux » autres , comme s'il y eût eu prix proposé à celui qui *pis ferait. Ainsi perdit notre infanterie son pucelage... d'où s'ensuivit la procréation de made- » moiselle la Picorée, qui depuis est si bien accrue «en dignité, qu'on l'appelle maintenant madame ; » et si la guerre civile continue encore , je ne doute «pas qu'elle ne devienne princesse. Cette perverse

• coutume s'alla incontinent jeter au milieu de la » noblesse , une partie de laquelle ayant goûté des » premières friandises qu'elle administre, ne voulut » plus se repaître d'autre viande ; et en cette ma-

» nière le mal de particulier devint général, et alla «toujours plus en infectant le corps universel. • Mémoire de Lanoue , p. 1 1 8 et 1 1 9.

Lanoue nous apprend plus loin, p. 120, que « Les bandes catholiques étaient aussi à ce commen- » cernent bien policées et peu malfaisantes aux » peuples, entre lesquelles la noblesse reluisait. Mais »de dire combien de lemps elles persévérèrent, » je ne sais pas bonnement. Toutefois j'ai entendu » qu'elles mirent tout incontinent les voiles au vent, » et prindrent la même route des autres. »

Lanoue dévoile, comme on voit, le secret motif de ces excès qu'on a imputés au fanatisme , et auxquels en effet une basse hypocrisie donnait des apparences de zèle religieux. Ce motif était l'avidité de l'argent, la passion de la picorèe qui dominait les grands et les petits, les catholiques comme les protesta ns. Dans son dix-neuvième discours politique, il revient encore sur ces pillages et vilains saccagemens du pauvre peuple. « Quand il est «question de paroles, dit-il, on n'oyt résonner »que pour maintenir l'honneur de Dieu, pour le * service du roi, pour la religion catholique, pour » f Evangile, pour la patrie. Mais on voit ensuite la » plus grande partie prendre du tout le contrepied... *> soûler sa vengeance, son ambition, sa cupidité, »son avarice... Or toute \a coulpe de ces désordres »ne doit pas être jetée sur les petits dont les né-

DES GUERRES DE COUR. 6l

• cessités remuent la malice; il y a les grands qui » doivent en avoir leur part , lesquels ne se soucient »de les modérer ni de les réprimer. »

Ailleurs encore Lanoue fait le portrait des amateurs de la guerre dans les deux partis. Certes ce n'étaient pas des gens entichés d'opinions religieuses ni passionnés pour le triomphe de l'une ou de l'autre des religions contendantes : c'étaient ou des hommes d'église ou dérobe longue, qui concluaient à la paix dès qu'on leur parlait de bailler la moitié de leurs rentes pour payer les gens de guerre , ou des gens avides de butin qui aimaient la guerre pour le pillage. Lanoue ni l'amiral n'étaient dupes du langage que la plupart de ces braves tenaient. Ceux du parti catholique disaient: C'est chose indigne et injuste de faire paix avec des rebelles hérétiques. Parmi ceux de la religion , plusieurs rejetaient toujours la paix, disant que ce n'étaient que trahisons. Mais si l'on ordonnait aux premiers daller à un assaut ou à une rencontre pour occire ces mêchans huguenots, ils concluaient à la paix; les seconds en eussent dit autant des plus solides paix, pour ce que la guerre était leur mère nourrice et leur eslément. (Mémoires, p. 322 et 5â3. )

Le prince de Condé avait donné l'exemple ou plutôt le signal du pillage des églises. A Orléans il avait envoyé à la monnaie les reliquaires, les croix, les calices, tous les ornemens d'or et d'ar-

gent consacrés au culte catholique; mais ses partisans franchirent toutes les bornes et mirent le comble aux excès.

Dans ces circonstances le parlement de Paris fut forcé d'intervenir. Le roi et le chancelier allèrent dans son sein y requérir un arrêt contre les Coîignis et contre les troupes dites de protestans qui avaient commencé le brigandage. Cet arrêt n'est pas tel que plusieurs historiens, dont je ne citerai qu'Anquetil, l'ont présenté dans leur ouvrage : il n'est pas vrai qu'il ordonnât de courre sus aux calvinistes et de les tuer partout où on les trouverait. Toutefois je n'ai pu découvrir le texte de cet arrêt ; mais Davila en parle avec détail et l'on peut en prendre une idée sur celui que le parlelement de Toulouse fit quelque temps après à l'exemple de celui de Paris (i). Cet arrêt ne met-

(1) Les noms donnés aux partis belligérans , de catholiques et de protestans , ont beaucoup contribué à faire prendre le change sur les motifs des guerres du seizième siècle, sur les causes qui les ont rendues si cruelles , sur les actes publics qui ont qualifié les partis. Les protestans , c'était le mot qui désignait l'armée de Condé; les catholiques c'était le mot qui désignait l'armée royale ou celle de Guise. Ainsi quand on parle des excès d'une troupe d'un parti , c'est le nom d'une secte religieuse qui en porte le reproche ; et par cette raison c'est le fanatisme de cette secte qu'on en accuse. Quand le parlement veut arrêter les ravages de l'armée de Condé , il fait poursuivre les protestans , pour ménager le nom de Condé :

tait pas indistinctement tout individu protestant hors la loi, mais seulement les rebelles qui avaient pris des villes, avaient marché ou marcheraient en troupe et à main armée. Ii n'autorisait pas tout catholique à tuer un protestant, mais les communes à sonner le tocsin et à marcher en armes, à tuer ceux qu'on ne pourrait prendre, à saisir et à livrer à la justice ceux qu'on pourrait faire prisonniers; c'est ainsi qu'en parle Mézeray. Les Colignis sont déclarés rebelles, criminels de lèse-majesté, et leurs biens confisques. L'arrêt ne parle pas du prince de Condé. La cour, qui avait provoqué l'arrêt , voulait que le prince fût considéré comme retenu malgré lui. Il était pourtant bien coupable: non seulement c'était lui qui avait suscité tant de Français à prendre les armes et à former des partis , il avait de plus négocié en Allemagne et en Angleterre pour obtenir des secours étrangers; et il avait résolu de livrer le Havre , Dieppe et Rouen aux Anglais (1) ; mais les grands étaient épargnés par Catherine de Médicis.

voilà ce qu'il faut bien se mettre en télé pour entendre et les arrêts, et les édits, et les traite's, et les historiens, même De Thou , qui s'est servi de mots de convention , au lieu des mots propres et auxquels s'ajustent les faits qu'il rapporte luimême avec tant de franchise et de dignité, (i) Davila , livre III , page 1 14.

Catherine qui n'a pu rien obtenir de ses négociations avec le prince de Condé , se décide à lui enjoindre authentiquement de poser les armes, et à le menacer de punitions sévères s'il persiste dans la révolte. Le prince répond qu'il a pris les armes par ordre de la reine. A la fin de juillet un édit est publié contre ceux qui ont pris les armes à Orléans , excepté contre le prince de Condé que l'on suppose toujours privé de sa liberté ; la loi porte contre eux la peine du crime de lèse-majesté s'ils ne rentrent dans l'obéissance.

Quand les triumvirs parlaient ainsi, leur armée venait d'être renforcée d'Allemands et de Suisses; d'un autre côté trois mille Anglais étaient arrivés en Normandie, à la demande du prince de Condé, et occupaient Rouen. Les étrangers, dit Lanoue, ouvraient les yeux et frétillaient d'entrer en France. Le roi d'Espagne, le pape même étaient du nombre.

La régente fait le siège de Rouen en personne, ayant sous ses ordres le roi de Navarre , qui est atteint d'un coup mortel . La ville est prise d'assaut.

La Rochefoucault et Dandelot rassemblent les débris de l'armée de Condé en Normandie, et vont renforcer celle d'Orléans. Condé marche sur Paris.

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