CHAPITRE V
La régente favorise Gondé, lui donne de hautes espérances. Sans favoriser le connétable, elle l'emploie. — Pacification d'Amboise glorieuse pour Catherine de Médicis ; elle eut quatre ans de régence paisible et honorable.
La régente attire dans son intimité le prince de Condé; elle lui fait espérer la lieutenance générale du royaume qu'avait exercée le roi de Navarre son frère, et le royaume de Sardaigne qui lui était promis par l'Espagne; elle lui donne de l'argent, elle le livre à la séduction des femmes de'sa cour. Elle donne au connétable le commandement général des armées; elle l'envoie en Normandie, et le charge de chasser les Anglais du Havre y que le prince de Condé leur avait cédé pour sûreté des sommes envoyées par Elisabeth comme secours aux réformés.
Le connétable prend le commandement des troupes prétendues calvinistes qui l'avaient fait prisonnier; et ces troupes vont sous les ordres de ce grand catholique chasser de Calais les troupes anglaises, qui avaient escorté les secours donnés par l'Angleterre aux protestans. Est-il possible de réunir plus de circonstances propres à montrer combien toute
espècedezèle Religieux était étranger àttchef et anux
subordonnés ? et puisque cette circonstance ramène encore à cette déception historique des guerres de religion, plaçons ici une remarque de Lanoue sur la bataille de Dreux; elle pourra prouver combien les seuls Français des deux armées , c'està-dire la cavalerie, les hommes d'armes, les gentilshommes volontaires étaient exempts de fanatisme religieux et de l'aversion réciproque qu'il inspire aux sectes opposées. «Encore que les armées, » dit-il , fussent plus de deux grosses heures à se ca- » nonner, il ne s* attaqua aucun escarmouche; cha- » cun alors se tenoit ferme , pensant que les hommes » qu'il voyoit venir à soi nétoient Espagnols , An- » g lois , ni Italiens , ains François , voire des plus » braves , entre lesquels il y en avoit qui étoient ses » propres compagnons , parens et amis , et que dans «une heure il faudroit se tuer les uns les autres, »ee qui donnoit quelque horreur du fait, sans » néanmoins diminuer le courage. » Ne serait-il pas temps d'écrire l'histoire avec les mots qui expriment les chose? , et de réformer ceux qui expriment seulement des apparences hypocrites? la guerre des reîtres n'est pas une guerre de prêtres; la guerre des grands n'est pas celle des citoyens. Les historiens, malgré leur révérence pour le trône, ont appelé actes de pacification des traités que la dignité royale qualifie d'actes de législa-
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lion: qu'ils aillent plus loin et qu'ils appellent guerres de grands ce qu'ils qualifient de guerres de religion.
La pacification d'Amboise fut une époque glorieuse pour Catherine de Médicis. D'abord elle protégea, non, comme le disaient les catholiques, la propagande du calvinisme contre la domination du catholicisme, mais l'indépendance de Tune contre la tyrannie de l'autre, en un mot la liberté de conscience. En second lieu, dès qu'elle eut acquis son indépendance , elle prouva qu'elle savait et voulait bien gouverner, et le prouva pendant quatre années consécutives. Dans cette période elle se montra régente habile et fidèle, mère excellente, tutrice éclairée du jeune roi, femme d'un bon naturel et d'un esprit supérieur. Dans cette période on la voit tout entière, et il en sort des lumières qui éclairent le reste de sa vie. Laissons les libelles et les apologies de cette reine mémorable, pour observer les faits sur lesquels ses partisans et ses détracteurs sont d'accord. Un bon raisonnement sur un fait important et bien constaté, vaut mieux que vingt jugemens des chroniqueurs et des compilateurs de chroniques les plus accrédités. Un témoin véridique n'est pas pour cela un juge compétent de la nature et de la portée de toutes les actions dont il dépose; et il n'en est pas du jugement des contemporains
comme de leur témoignage : plus le témoignage est voisin du fait ^ plus il est croyable, et au contraire le jugement porté à distance mérite plus de confiance que celui qui est prononcé dans les circonstances flagrantes.
Son premier acte fut de mener son fils au siège du Havre, et ensuite à celui de Rouen. Brantôme l'a vue plusieurs fois à cheval parmi les troupes au siège de Rouen.
Le second fut de mettre un terme à sa régence en faisant déclarer le roi majeur au parlement de Rouen, pour se donner en place delà tutelle l'exercice de la royauté même, pouvoir plus déterminé que celui d'une régence. Le roi venait d'atteindre sa quatorzième année, elle avait le choix des conseillers qui devaient partager avec elle le soin du gouvernement. Personne sans doute ne la blâmera d'avoir pris les rênes du gouvernement pendant la jeunesse d'un roi de quatorze ans. Dans quelles mains le dépôt du pouvoir royal pouvait-il être placé plus sûrement que dans les siennes ? où était le personnage d'intentions moins suspectes? quel conseil plus sage que le chancelier de L'Hôpital , eût pu prendre un autre tuteur du roi? le chancelier de L'Hôpital fut le sien. Peut-on dire qu'elle ait travaillé à rendre le roi incapable de régner, pour s'attribuer une perpétuelle régence? non seulement elle le menait
avec elle à la guerre, mais elle le faisait aussi assister habituellement au conseil , et l'engageait à s'y trouver exactement; elle lui donnait connaissance des affaires et lui en expliquait les difficultés et l'importance.
Elle rédigea par écrit des instructions excellen tes pour sa vie intérieure, pour l'emploi de son temps , pour l'accomplissement de ses devoirs envers les personnes qui s'adressaient à lui par lettres, ou qui l'approchaient ; sur les moyens de connaître et discerner les hommes de mérite qui étaient répandus par toute la France, et qui pouvaient convenir aux emplois; elle lui recommanda les exemples de Louis XII. Pendant une grande partie de Tannée 1 564 elle le fit voyager dans les provinces de l'est, du centre et du midi. Elle lui montra la France, elle le montra à son peuple; elle lui fit tout observer, tout voir, tout entendre. Ce n'est pas ainsi qu'eût agi une ambitieuse qui aurait destiné son fils à la vie d'un roi fainéant.
En préparant son pupille à bien exercer le pouvoir royal, elle exerçait elle-même la régence avec sagesse , habileté et application. D'abord le voyage qu'elle fit avec le roi était un acte d'habile politique : elle avait laissé le gouvernementaux mains du connétable et du cardinal ; par le voyage qui la mettait en contact immédiat avec les provinces , elle prenait de l'auto-
rite tout ce qu'elle ne voulait pas leur en laisser. Ensuite elle leur donna le dur d'Anjou pour président, c'est-à-dire pour surveillant. Elle initiait par là le jeune prince aux affaires, et en même temps se tenait au courant de celles qu'il lui importait de connaître.