CHAPITRE XI
Élémens d'une nouvelle guerre. — Le prince de Gondé, les princes lorrains , les Montmorencis , les Colignis , voulaient tous l'exercice du pouvoir du roi, âgé de seize ans. — L'esprit de vengeance de Henri de Guise , l'inertie de son oncle , revenu du concile, celle du duc d'Aumale , se font sentir contre les Colignis. — Ceux-ci se voient menace's ; ils ont besoin de la guerre; les protestans , tranquilles dans leur liberté, ne leur offrent point de concours ; ils arborent la re'volte politique.
C'est le sort d'une régence de ne pouvoir fixer les ambitions , parcequ'une régence n'est qu'une autorité temporaire et de courte durée, et qu'un jeune roi a d'autres idées et d'autres affections qu'une vieille reine; parceque aussi la régence d'une femme est d'ordinaire le partage d'une princesse étrangère : c'était là ce qu'on voyait en France. Gagner du temps par des transactions, éviter les usurpations qui menaçaient le pouvoir royal, le remettre entier au prince lorsqu'il serait en âge de gouverner , c'est tout ce que pouvait faire la régente.
Catherine gagna peu à la réunion de Mou-
Jins; le cardinal de Lorraine, le connétable de Montmorenci et son fils le duc de Damville, Je prince de Condé , les trois Colignis , voulaient tous l'exercice d'un pouvoir que le roi, âgé alors de seize ans, n'exerçait pas encore, et. qu'ils ne pouvaient s'habituer avoir dans les mains d'une Florentine entrée dans la famille royale par une mésalliance.
Le prince de Condé, qui avait oublié son parti dansles délicesde Valéri, terrequ'il tenait de la maréchale de Saint-André, n'avait pas oublié la promesse queCatherine lui avait faite delà lieutenancegé né raie du royaume, comme l'avait eue son frère; et Catherine avait prudemment répondu, qu'elle la destinait au duc d'Anjou , le jeune frère du roi, dont elle opposa les titres à plusieurs ambitions suspectes ou à des prétentions excessives , telle que celle du connétable Anne de Montmorenci qui sollicitait la survivance de sa charge pour son iils. Avec un lieutenant-général, disait-elle, une survivance de connétable est inutile.
Le jeune Henri de Guise n'avait pas renoncé , comme sa mère, comme son aïeul , et son oncle le cardinal de Lorraine , à venger la mort de son père sur l'amiral de Coligni. Les Colignis ne se voyaient aucune garantie contre cette famille. Le retour du cardinal , le caractère du duc d'Aumale son frère, l'esprit de vengeance qui s'annonçait dans le
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jeune Henri de Guise leur neveu , la rendaient redoutable. Le raccommodement de Moulins était si peu une réconciliation avec les Guises, qu'après la séparation des notables, le duc d'Aumale appela l'amiral en combat singulier en présence de la reine ; et les Colignis se plaignirent que les Lorrains voulaient les faire assassiner et empoisonner (1).
La position des Colignis les força de recommencer la guerre. De tous les grands qui jusque là l'avaient faite, ils étaient les seuls de qui l'on pût croire qu'un peu d'affection sincère pour le calvinisme entrait dans les motifs de faire la guerre. C'étaient les seuls esprits capables d'entrer dans un examen réfléchi des nouvelles doctrines, et les seuls caractères capables de s'attacher à l'idée d'une discipline plus sévère dans l'église, de plus de simplicité dans le dogme, de plus d'accord entre les nouveaux rites d'une part , etles intérêts politiques et les bonnes habitudes de la vie privée de l'autre. Mais pour croire qu'ils ne fussent portés à la guerre que par les intérêts de la réforme, il faudrait ne pas leur en voir de personnels et de plus pressans ; et pour que la religion parût être leur motif unique ou principal, il faudrait ne pas la voir em-
(i) Anquetil , liv. I, page 23o.
ployée par eux comme moyen de succès pour des intérêts différons, comme elle va l'être.
Nous avons dit qu'à la conclusion du traité d'Amboise, Dandelot, l'esprit Je plus méditatif de la famille, avait près de lui, à Orléans, Calvin et Théodore de Bèze ; ces deux chefs de ia secte recevaient de lui les instructions, directions dont ils avaientbesoinpourassurer lamarchedeleuréglise. On peut conjecturer celles qui leur furent données après le traité d'Amboise, en observant la révolution qui se déclara dans le clergé protestant en 1 566 et 1 567 , et surtout après le traité de Moulins. Les calvinistes affectèrent alors un rigorisme extrême dans leurs mœurs ; ils étaient déchaînés contre la galanterie; ils faisaient pendre les adultères (1); les Colignis trouvaient dans ce système un moyen de faire rougir le prince de Condé de ses faiblesses , de le faire revenir aux intérêts de son parti , et en effet ce fut sur les représentations réitérées des ministres, et pour l'édification de son parti, que le prince de Condé, dont la vie était encore moins réglée depuis son veuvage que durant son union avec Éléonore de Roye, prit la résolution de se remarier, et épousa la sœur du duc deLongueville (2) .
Mais ce qui détermina surtout ce changement,
(1) Anquelil , liv. I, page i33. — (2) Ibid.
fut que le gros des protestans, depuis qu'ils avaient des églises, ne voulait plus entendre parler de guerre, ni de contributions pour la guerre, ni de logemens de gens de guerre, par la raison que la liberté de conscience suffisait à leur ambition. « L'amiral et les ministres de la religion protestante, dit Anquetil, se sentaient incapables de contre-balancer les vœux de tout le royaume pour la paix. « L'intérêt de la religion réformée ne concourant donc plus aux vues des Colignis, ils excitèrent, au nom de la morale et de la justice, une révolte contre les désordres de la cour; n'ayant plus à venger la violation de la liberté de conscience, ils excitèrent les esprits contre la licence effrénée des mœurs et contre tous les abus du gouvernement qui en étaient la suite, notamment contre l'arbit raire et l'excès des taxes qui pesaient sur le peuple. Aux con troverses théologiques se mêlèrent les pamphlets de morale et de politique, les libelles, les satires personnelles, les pasquils , les placards séditieux. Tous les bons Français étaient appelés à la révolte, sans distinction de culte, contre les favoris qui dévoraient les revenus du trésor, contre les traitans italiens qui en retenaient ou en détournaient une grande partie.
Les protestans du parti de Coligni ne s'en tinrent pas aux écrits , ils s'unirent par des confédérations et par des serniens: depuis long-temps la
DES GUERRES DE COUR. I o3
religion romaine entretenait des confréries (i ) : les grands du parti catholique en avaient fait une qui fut découverte pendant le voyage du roi. La reine l'avait dissoute dans un conseil extraordinaire et avait forcé les confédérés à la désavouer : le parti de Coligni ne s'en autorisa pas moins; il avait des rôles de recrues, des recettes établies, des routes tracées, des mots de ralliement, des signaux d'intelligence, des envoyés publics ou secrets dans les cours étrangères.