CHAPITRE VI
Journée du 23 août, qui fut la dernière de l'amiral. — (De sept heures à neuf heures du matin.) La reine-mère levée avant son heure ordinaire , le duc d'Anjou se rend près d'elle tout aussitôt. — Décision. La reine-mère va se promener aux Tuileries. — Le duc d'Anjou va chez le roi. — Des huguenots demandent justice avec insolence à Catherine dans les Tuileries. — (De dix heures à midi.) Elle revient au plus vite et tout épouvantée au Louvre. — Pendant que le duc d'Anjou va chez le roi , Cornaton vient demander au roi une garde pour l'amiral ; le roi l'accorde : le duc d'Anjou donne pour garde à Coligni la troupe et le chef les plus féroces et les plus violens contre le parti de Coligni. Il fait loger ses principaux amis dans son voisinage, sous prétexte de sûreté pour lui et pour eux. — Conseil chez l'amiral au retour de Cornaton. Plusieurs amis de Coligni persistent dans leur défiance; Coligni et Téligni persistent dans leur confiance; ils y sont confirmés par le roi de Navarre et le prince de Condé. — ( Midi. ) A midi le dîner du roi. — (De trois à quatre heures. ) A trois heures conseil chez la reine ; la reine parle la première ; elle annonce au roi la révolte du parti de Coligni, et celle du parti de Guise s'il ne réprime la première ; elle ne demande que la mort de l'amiral et de deux ou trois de ses amis. Le roi veut avoir l'avis de toutes les personnes du conseil ; trois s'opposent aux meurtres proposés; le roi paraît céder; le conseil se sépare; la reine et le duc d'Anjou lui prédisent le renversement de son trône dans la nuit prochaine; il fait rappeler le conseil; on délibère de nouveau ; les dissidens se réunissent à l'avis des
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autres qui est celui du roi; les dissidens avaient annonce la crainte des vengeances; le roi, pour détruire l'objection, prononce qu'il faut tout tuer ; on agite si le roi de Navarre et le prince de Condé seront compris dans le massacre ; on décide que non. — (De quatre à six heures.) A la sortie du conseil , le duc d'Anjou court les rues de Paris avec le bâtard d'Auvergne, pour répandre l'arrivée du duc de Montmorenci et émouvoir les Guises; il négocie avec eux ; les princes lorrains viennent se plaindre au roi. — (A six heures. ) Souper du roi ; souper de la reine-mère. — (De sept à dix heures et demie. ) Le roi après son souper reçoit les courtisans de la société particulière : de Retz , La Rochefoucault , etc. — La reine , après son souper, va aux Tuileries par forme de promenade : là se réunit dans le jardin le conseil où s'arrêtent les détails de l'exécution. — ( Vers onze heures. ) Coucher du roi ; le roi veut retenir La Rochefoucault ; le roi se couche et se relève aussitôt. — (Entre onze heures et minuit. ) Le duc d'Anjou amène au roi le duc de Guise pour recevoir les ordres de sa majesté et l'aveu de ce qui était fait; il avait amené aussi Nevers , Biragues , Tavannes et de Retz. — ( Minuit. ) La reine descend chez le roi , et là se donnent les derniers ordres et celui du premier signal du massacre.
De sept à neuf heures du matin.
Le 23, la reine-mère fut sur pied plus matin qu'à l'ordinaire. Le due d'Anjou se rendit près d'elle de très bonne heure; il la trouva déjà levée.
Ils eoncertèrent alors les moyens de dépesclier l'amiral. Les ruses, les finesses ne pouvaient plus mener à ce but; c'était à force ouverte qu'il fallait y parvenir. Mais pour employer la force ouverte , il
fallait le consentement du roi ; ils arrêtèrent l'exécution , et se proposèrent d'aller après dîner trouver le roi dans son cabinet et d'y appeler Nevers , Birague, Tavannes et de Retz (1) pour qu'ils dissent leur avis sur les moyens.
De neuf à dix heures du matin.
C'était l'heure du lever du roi : la reine-mère alla prendre l'air aux Tuileries, et le duc d'Anjou se rendit chez le roi.
Pendant que le duc d'Anjou était avec son frère, Cornaton vint les supplier l'un et l'autre de la part de l'amiral, « et au nom de tous les protestans, de vouloir bien , c'est de Thou qui parle, donner quelques troupes pour garder sa maison, parcequ'ils avaient des avis certains que soixante mille
(i) « Le matin , dit le roi de Pologne dans son récit de Cracovie , j'allai trouver la reine ma mère qui était déjà levée. J'eus bien martel en tête et elle aussi de son côte' ; et ne fut pour lors prins aucune délibération que de faire., par quelque moyen que ce fût , despescher l'admirai; et, ne se pouvant plus user de ruse et finesse, il fallait, pour le faire, amener le roi à cette re'solution, et que l'après-dinée nous Tirions trouver dans son cabinet, où nous ferions venir le sieur de Nevers , les maréchaux de Tavannes et de Retz, et le chancelier de Birague, pour avoir seulement leur advis des moyens que nous tiendrions à l'exécution, laquelle nous^avions déjà arrêtée ma mère et moi. »
Parisiens commençaient à se mutiner et à prendre les armes... Le roi et le duc d'Anjou accordèrent très gracieusement ce qu'on leur demandait, et Cosseins, colonel des gardes-françaises, eut ordre de prendre quelques soldats de son régiment et de demeurer sous les armes à la porte de Coligni. Pour ôter tout soupçon , on y joignit quelques Suisses de la garde du roi de Navarre , mais en petit nombre. Pour plus grande sûreté encore, le roi ordon na que les seigneurs protestans qui étaient à Paris allassent se loger aux environs de l'amiral. Sur-le-champ l'ordre fut donné aux maréchaux des logis de leur marquer des maisons dans ce canton , et tout le monde entendit le roi qui disait à un des colonels qui étaient là présens , qu'il le chargeait d'empêcher aucun catholique d'approcher de ce quartier, qu'il fit main basse sur tous ceux qui oseraient s'y présenter. Sur cela on chargea des officiers de ville de prendre la liste des protestans et de les exhorter à aller loger près de l'amiral, que le roi le désirait ainsi. »
Le roi accueillit de bonne foi la demande de l'amiral, et donna ses ordres à bonne intention ; dans le conseil de l'après-midi, il soutint encore l'amiral. Mais l'accueil du duc d'Anjou fut celui d'un fourbe méchant et cruel qui voit avec joie sa victime se livrer à ses mauvais desseins. Il tressaillait en voyant les huguenots « aider, comme dit Ta-
vannes, à leur ruine , aveugles, qui demandent les gardes du roi pour garder l'amiral , autour duquel les principaux se logent... et faciliter le massacre! »
De Tliou rapporte que « Montmorenci-Thoré avertit Coligni qu'on ne pouvait pas confier la garde de sa personne à un plus dangereux homme que Cosseins ; que c'était donner la brebis à garder au loup, et qu'il pouvait compter qu'il n'avait point de plus crue] ennemi. »
Quand Cornaton fut revenu du Louvre, il se tint dans sa chambre un conseil entre les principaux amis de l'amiral. Le vidarne de Chartres , Ferrières, insista de nouveau pour qu'on emmenât l'amiral hors de Paris et pour en sortir avec lui. Chose incompréhensible ! Téligni persista dans l'opinion contraire. Le roi de Navarre et le prince de Coudé furent de l'avis de Téligni , et il ne faut pas moins que deux autorités pareilles pour sauver Téligni du reproche d'avoir cédé, en misérable courtisan, à la séduction d'un prince lâche qui allait trahir l'honneur, la justice et l'humanité.
Pendant que le duc d'Anjou s'assurait ainsi de ses victimes , la reine-mère était assaillie , dans le jardin des Tuileries, des vives et énergiques réclamations de nombreux protestans que les illusions de la faveur du roi n'avaient point atteints : ils accusent hautement le duc d'Anjou son fils préféré. Effrayée de l'air farouche qui accompagnait leurs
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discours, elle précipite sa marche vers le Louvre, emportant avec elle un motif de plus de hâter leur perte. «Les huguenots, dit Tavannes, demandent justice insolemment ; la reine craintive (saisie de crainte) s'en retourne au Louvre; haste la résolution de tuer les huguenots qui murmuraient contre M. d'Anjou. »
Elle ne pouvait rien hâter en ce moment, l'heure du dîner du roi approchait, et le rendezvous avec le duc d'Anjou et le conseil était fixé à trois heures après midi.
L'heure venue, elle se rend avec le duc d'Anjou dans le cabinet du roi, où se trouvaient Nevers, Birague, Tavannes et de Retz.
En entrant elle prend la parole; elle annonce comme faits positifs que les huguenots s'arment; que des dépêches sont expédiées en Allemagne pour une levée de dix mille hommes de pied , qu'un grand nombre de capitaines français sont partis pour faire des levées dans le royaume ; qu'ils ont des intelligences avec beaucoup de villes, communautés, et peuples. Si le roi ne juge pas urgent de prévenir les calamités qui le menacent, elle le veut bien avertir, dit-elle, que les catholiques , moins patiens que lui, ont résolu d'y mettre obstacle; et s'il ne veut profiter de leurs conseils, ils ont arrêté entre eux d' eslire un capitaine-général pour prendre leur protection; de sorte qu'on verra toute la France armée
en deux grands partis sur lesquels il ri aura aucun commandement , et n'auront pour lui aucune obéissance. Pour détourner tant de malheur, il faut seulement tuer l'amiral, chef et auteur de toutes les guerres civiles > et deux ou trois hommes. Ce sacrifice retiendra toujours les catholiques en l'obéissance du roi, et les desseins et entreprises des huguenots mourront avec l'amiral.
Ce discours est rapporté par le roi de Pologne dans le récit de Cracovie. Pierre Mathieu , dans une note marginale de son histoire, met à la bouche de Catherine l'équivalent de ce que le duc d'Anjou lui fait dire au sujet de la résolution prise par les catholiques; mais exprimé d'une manière moins convenable. Selon Pierre Mathieu, « le roi dit à sa mère et à Tavannes qui le pressaient fort : Où est ma foi, et la promesse que je leur ai donnée? Elle répondit : Soyez-en s'il vous plaît, sinon le jeu se fera sans vous. » Ainsi toujours elle pressait le roi entre l'un de ces trois résultats, être la victime de ce qu'elle appelait les huguenots ou l'être des catholiques, c'est-à-dire de Coligni ou du duc d'Anjou aidé des Guise et d'elle-même, ou sacrifier Coligni et ses principaux amis.
Le roi résistait toujours à sacrifier l'amiral; mais le duc d'Anjou et ses quatre soutiens développèrent, fortifièrent les raisons exposées par la reine, et y ajoutèrent. Elle y insista elle-même avec cha-
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leur : « tellement, dit re même duc d'Anjou , que le roi entra en une extrême colère et comme en fureur contre les huguenots; mais ne voulant au commencement consentir à ce qu'on touchasl à l'amiral. Cependant, frappé du danger qu'on lui avait représenté , il déclare qu'il veut savoir, dans une affaire de cette importance, si l'on ne pourroit remédier au mal par d'autres moyens, et qu'il veut entendre sur ce l'avis et opinion de chacune des personnes du conseil. »
Le garde des sceaux Birague et le bâtard d'Angoulême furent alors introduits dans le conciliabule, et le conseil se forma pour délibérer sur le sort de Coligni et des principaux du parti.
Quatre témoignages se présentent sur la délibération qui eut lieu : celui du duc d'Anjou dans son récit de Cracovie , celui de Tavannes, celui de Pierre Mathieu , relui de Jacques de Thou.
Pierre Mathieu nous apprend que quelques uns rejetèrent la proposition « La qualifiant d'exécrable et disant qu'il n'y avoit esprit si cruel et si brutal qui ne s'effroyast de voir une telle boucherie, non seulement des coulpables qui estoient venus asseuroz de la clémence du roi et sur la fov publique, mais des innocens qui s'y trouveroient enveloppez. Sur ces paroles, tout le monde se tut, chacun se retira , le roi mêmesembloit n'y vouloir plus penser. *
ig4 ÉBAUCHE HISTORIQUE
Le récit du roi de Pologne confirme ce rapport et fait connaître l'opinant qui , au grand étonnement de sa mère et au sien , s'exprima avec le plus d'énergie : c'était le maréchal de Retz. <« Ceux qui opinèrent les premiers , dit le roi de Pologne, furent tous d'avis qu'il en falloit user ainsi que nous l'avions proposé. Mais quand ce fut au rang du maréchal de Retz à parler, il trompa bien notre espérance ; nous n'attendions point de lui une opinion toute contraire à la nôtre. 11 commença ainsi : « S'il y a un homme dans le royaume qui doive haïr l'admirai et son party, c'est moi; mais je ne veux pas, au mépris démon rang et aux dépens de mon maître, me venger de mes ennemis particuliers; nous serions à bon droit taxez de perfidie et desloyauté; nous perdrions toute la créance et la confiance qu'on doict avoir en la foy publique et en celle de son roy. » 11 nous paya de tant d'aultres et si apparentes raisons, qu'il nous dérangea à tous la cervelle, nous osta les paroles et répliques de la bouche, voire la volonté de l'exécution. » Il paraît que quelques voix se joignirent à celle du maréchal deReîz, mais brièvement.
L'opinion du maréchal de Retz, dont le duc d'Anjou fut si surpris, parcequ'il la savait contraire au sentiment intime de ce courtisan, est une preuve certaine que relui-ci, après avoir conversé à plusieurs reprises avec le roi sur Coligni,
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lui avait fait l'honneur de croire qu'il serait invariable dans son affection et dans sa protection pour ce zélé serviteur. Nous touchons au moment de la funeste et honteuse variation du monarque.
La reine-mère et le duc d'Anjou ne se tinrent pas pour vaincus. Voici ce que rapporte Pierre Mathieu : « Aussitôt que le conseil fut sorti du cabinet, la reine-mère dit au roi : Vous pouvez faire état que l'heure de la tenue de ce conseil est la dernière de votre règne... Tout ce qui a été proposé va être incontinent éventé. Dès demain chacun troussera son pacquet , et vous ne les reverrez plus qu'en corps d'armée pour vous assiéger dans votre Louvre. •
Ces paroles jetèrent l'épouvante dans lame du lâche monarque, et de ce moment il ne fut plus à lui. «Les paroles de la reine, dit Pierre Mathieu , le pressèrent si vivement, que ceux qui étoient déjà à la porte du Louvre pour se retirer, furent rappelés , et le roi leur dit , Que cestoit fait de son estât, s'il ne faisoit ce qu'il avoit proposé , et que si la nuict se passoit sans le faire s il seroit prévenu 9 estant bien adverty du mauvais dessein des traîtres et rebelles. Cette parole, accompagnée de juremens et de véhémence, ne rencontra que de J étonnement, d'autant même qu'il disoit que ceux qui trouvoient mauvais son dessein n'étaient pas de ses serviteurs.
»Le conseil rassemblé, on ne s'amusa pointa discourir si l'on devoit suivre les formes de justice contre l'admirai. Il avoit à la cour huit cents gentilshommes nourris parmi les guerres civiles, venus en bon équipage et tous à sa disposition. Il y avoit dans Paris huit mille hommes de sa religion. »
Suivant de Thou , on supposa que Colignr était la source de tous les maux de la France , que sa mort aurait remédié à tout, mais que les médecins garantissaient sa guérison,... qu'à la tête de son parti , il serait, au sortir de Paris , comme un lion échappé de sa loge et exterminerait tout ce qui se présenterait devant lui ; qu'il était d'une nécessité absolue d'exterminer avec lui ceux qui lui étaient attachés et tous les protestans; qu'il n'y avait qu'à laisser agir la populace; que quand la chose serait faite, il serait facile de la colorer ; qu'on en rejetterait la faute sur les Guises, qui se chargeraient volontiers de cette haine. Suivant Pierre Mathieu, l'avis de laisser agir la populace fut pesé et rejeté. «On considéra, dit-il, que le cheval ayant rompu son frein , l'escuyer ne le pourroit arre'ster. » Mais le massacre général des protestans ne fut pas moins résolu , comme le dit de Thou.
Tavannes donne quelques détails qui font connaître les vrais caractères de la délibération et la situation de la reine. Elle avait îa tête agitée , tour-
née de diverses craintes, sur l'exécution projetée; mais elle courait personnellement un danger imminent et capital qui la touchait bien autrement que ceux dont elle effrayait son lâche fils : si le roi , qui était informé par elle-même de la part que ïeducd'Anjou et elle avaient eueà l'assassinat tenté sur Coligni , était rendu à l'influence de l'amiral , elle le connaissait homme à les livrer à sa vengeance et à celle de ses amis , ou du moins à l'exiler pour leur donner satisfaction. Catherine était réellement dans l'alternative où elle voulait que le roi se crût, dé perdre l'amiral ou de périr elle-même; il fallait que le roi fut coupable avec elle du plus énorme des crimes , pour qu'il ne fût pas vérifié et notoire qu'elle l'était d'un assassinat. C'est ce qu'expriment les paroles plus claires que correctes de Tavannes. «La reine en diverses craintes; la vérification du coup que l'on doubloit d'éclaircir, la guerre, ou l'exécution présente pour l'empêcher, lui tournent la tête. Si elle se feut peu parer de la source de l 'arquebusade ( du soupçon d'être la cause de Tarquebusade) malaisément eut -elle achevé ce à quoi l'événement la contraint. »
Le duc d'Anjou peint fort énergiquement la manière soudaine dont se termina la délibération, et comment le roi acheva de surmonter l'oppression où l'opinion de Retz et de quelques autres l'avait jeté un moment.
« Après que nous eûmes combattu fort, et ferme l'opinion à laquelle le roi revenoit toujours, enfin nous l'emportâmes et reconnûmes à l'instant une soudaine mutation et merveilleuse métamorphose dans l'esprit du roi, qui passa bien plus outre et criminellement notre opinion; car s'il avoit été auparavant difficile à persuader, ce fut alors à nous à le retenir. Se levant, prenant la parole, nous imposant silence, il nous dict de fureur et de colère, en jurant par la mort-dieu : Que puisque nous trouvions bon quon tuast V admirai , qu'il le vouloit; mais aussi tous les huguenots de France 7 afin qu'il n'en demeurast pas un qui lui peut reprocher après , et que nous y donnassions ordre prompiement. »
Après cet horrible arrêt le roi sortit comme un furieux de son cabinet et y laissa aviser à -loisir aux préparatifs du massacre. «Il nous laissa, dit le duc d'Anjou, dans son cabinet, où nous advisàmes le reste du jour, le soir et une bonne partie de la nuit , ce qui sembla à propos pour l'exécution d'une telle entreprise. »
Le duc d'Anjou ne s'est pas attaché à une scrupuleuse exactitude sur ce conseil , dans ce qu'il dit de sa continuité ou de son interruption , de sa tenue dans le même lieu, ou de son changement delocal, delà permanence des mêmes personnesen séance ou de leur variation. Mais il est certain
qu'immédiatement après la séance du roi , le duc d'Anjou alla manœuvrer dans la ville, comme nous Talions voir. Il est prouvé par le récit de de Thou et par les mémoires de l'Estat, que les gens du conseil se rendirent dans le jardin des Tuileries, par manière de promenade, afin d'éviter les soupçons que la permanence d'un conseil dans le cabinet du roi aurait donnés aux amis de Coligni. Il est probable que le roi, en sortant de son cabinet, s'y rendit; que la reine et d'autres du conseil, ainsi que le duc d'Anjou au retour de ses courses , allèrent l'y joindre. En un mot le conseil pour l'exécution se tint partie au Louvre et partie aux Tuileries.
On se sépara à l'heure du diner.
Après midi le conseil se réunit chez la reine, afin que le roi pût recevoir à l'ordinaire les courtisans qui venaient à cette heure lui faire la cour. Ce fait résulte de la présence du duc de La Rochefoucault, de Pardaillan et autres à son coucher. Enfin les personnes de ce conseil ne se rendirent chez le roi qu'après son coucher, qui fut suivi de son lever subit, aussitôt que La Rochefoueault fut sorti, c'est-à-dire vers onze heures du soir.
Cinq heures du soir.
«Après le conseil , dit de Thou (vraisemblablement vers cinq heures du soir ), le duc d'Anjou
et le bâtard d'Angoulême, allant en carrosse par la ville, firent courir le bruit que le roi avait envoyé ordre au duc de Montmorenci de venir à Paris avec un corps de cavalerie. «Pierre Mathieu, qui rapporte le même bruit, ajoute «Que c'étoit afin d'asseurer davantage l'admirai contre les menées du duc de Guise et du duc d'Aumale. «Cette vue entrait probablement dans celles du duc d'Anjou ; mais sa manœuvre avait aussi pour objet de fournir aux princes lorrains un prétexte de se présenter au roi, de lui faire sentir leur position et leur mécontentement, de le décider à livrer l'amiral à leurs coups, et de se ménager l'occasion de se faire confirmer la volonté royale dont ils n'étaient informés que par la reine et le duc d'Anjou. L'intrigue ne manqua pas son effet, a Les princes lorrains, dit Pierre Mathieu , en cela conforme à de Thou , se présentèrent au roi et le supplièrent de ne permettre pas que leur honneur demeurât exposé à la calomnie de ceux qui les faisaient auteurs de la blessure de M. l'amiral : « Et même Votre Majesté, dirent-ils, semble en retenir quelque chose, si nous en jugeons par la froideur de ses paroles et le changement de l'air de son visage quand nous approchons d'elle. Nous ne pouvons, sire, demeurer à la cour dans une défaveur si visible , elle nous fait résoudre de nous éloigner.» Le roi, blessé d'une démarche qu'il jugea
concertée pour assurer une détermination à laquelle il avait été amené malgré lui, et toujours frappé de l'idée que le coup porté à l'amiral était la seule cause de l'événement qui faisait violence à son inclination naturelle , reçut avec humeur Guise et d'Aumale , et les laissa libres de faire ce qu'ils voudraient, s La morgue et les rides qu'il ajouta à sa réponse, dit Pierre Mathieu, furent incontinent rapportées à l'amiral pour l'entretenir dans l'idée qu'il n'y avoit rien au cœur du roi qui ne parût sur son front. »
A six heures du soir.
Le souper du roi et celui de la reine-mère interrompirent jusque vers la nuit le mouvement des affaires dans le Louvre. Mais le duc d'Anjou avait donné des ordres; et ses agens remuaient clans la ville. On cherchait les affidés ; on leur indiquait les heures, les lieux de réunion; on désignait les victimes, on s'informait de leur domicile; on rassemblait des armes , etc.
Entre sept et huit heures du soir
-Sur le soir, dit Mathieu, on entendit des bruits sourds parla ville, qu'il se tramait quelque chose de grand. L'amiral en fit avertir le roi , qui lui manda que la maison de Guise faisoit cela pour
enflammer le peuple; mais que tout cela ne réussiroit qu'à sa confusion. » Lâche fourberie d'un prince devenu tout-à-coup tyran sanguinaire et féroce, et dont le bas instinct cherche d'avance à se couvrir du nom d'un complice à qui il va mettre le fer à la main.
« Dans le même temps on avertit Téligni , dit de Thou, que des crocheteurs portaient des armes dans le Louvre. Il répondit: « Qu'on ne parle de rien à l'amiral. Ces armes sont destinées pour attaquer par divertissement un fort construit dans le Louvre. »
» Pendant que le conseil réglait tout chez la reine, que le duc d'Anjou se concertait avec le duc de Guise et les chefs militaires, le roi s'entretenait dans sa chambre avec les courtisans. Le roi de Navarre était parmi eux.
»Plus le roi faisait mauvais visage au duc de Guise , plus il caressait le roi de Navarre, il lui dit confidemment qu'en l'état où les choses étaient, et le peuple penchant à la dévotion du duc de Guise, il était contraint d'en endurer, et le conjurait de ne le point aigrir pour le portera quelque violence; et lui conseillait de tenir auprès de soi, dans le Louvre même, ceux de qui il se fiait le plus. »
Ceci n'était point une fausseté: Charles croyait n'avoir cédé qu'aux Guises en consentant au mas-
sacre. 11 avait voulu que le roi de Navarre n'y fut point compris ; il l'avertit de ne rien faire qui servît de prétexte à l'audace de celui que le duc d'Anjou avait intérêt à faire regarder par le roi comme le chef de la faction qu'il avait seule suscitée.
Le roi de Navarre se conforma à l'avis que lui donnait le roi et rassembla un grand nombre de gentilshommes dans son appartement.
De dix à onze heures du soir.
L'heure du coucher du roi étant arrivée, Pardaillan, un ami de l'amiral, le même qui la veille avait effrayé la reine-mère à\*bn souper, se présente à la chambre du roi pour assister au coucher. L'huissier lui refuse la porte. Pardaillan s'emporte, menace de le frapper, et entre. «Le roi dissimule, ditTavannes, et entretient lui et La Rochefoucault de propos joyeux. •>
Le comte de La Rochefoucault resta le dernier chez le roi ; Mergey , gentilhomme attaché à La Rochefoucault, et qui le suivait partout, raconte dans ses Mémoires, que «M. le comte, suivant sa coutume, estant demeuré le dernier en la chambre du roi, lui, Mergey, entendant le remuement des souliers qui a lieu quand on fait la révérence , il s'approcha de la porte, et entendit le roi dire : Foucault, car il l'appeloit ainsi, ne t'en va pas, il est déjà
tard; nous balivernerons le reste de la nuit. — Cela ne se peut,, respondit le sieur comte, car il faut dormir et se coucher. — Tu coucheras , lui dit-il , avec mes valets de chambre. — Les pieds leur puent , lui respondit-il ; Adieu , mon petit maistre. »
De Mergey ajoute que le comte, à la sortie de chez le roi, alla passer une heure chez la princesse de Condé , à qui il faisait l'amour , et ensuite une demi-heure avec le roi de Navarre. « Force gentilshommes, dit-il, estoient retirés dans la garde-robe du roi de Navarre, qui estoit seulement fermée de tapisserie... Elle estoit quasi pleine, les uns jouant, les autres causant. »
Le coucher Vie la reine-mère avait lieu à peu près à la même heure. Ses deux filles , la duchesse de Lorraine et Marguerite de Valois , y assistaient.
Voici ce que Marguerite rapporte dans ses Mémoires : « Estant au coucher de la reyne ma mère, assise sur un coffre auprès de ma sœur de Lorraine, que je voyois fort triste , la reine ma mère, parlant à quelques-uns , m'apperceust , et me dit que je m'en allasse coucher. Comme je faisois la révérence , ma sœur me prend par le bras et m'arreste, et se prenant fort à pleurer, me dit : Mon Dieu , ma sœur , n'y allez pas, ce qui m'effraya extrêmement. La reine ma mère s'en apperceut, et appelant ma sœur, se courrouça fort à elle, et
luy défendit de me rien dire. Ma sœur lui dit, Qu'il n'y a point a" apparence de m'envoyer sacrifier comme cela, et que sans doute s'ils découvroient quelque chose , ils se vengeroient de moy. La reine ma mère répond : que s'il plaisoit à Dieu , je n'aurois point de mal; mais que quoique ce fût, il falloit que j'allasse , de peur de leur faire soupçonner quelque chose. ..
» Je voyois bien qu'ils se contesloient, et n'entendois pas leurs paroles. Elle me commanda encore rudement que je m'en allasse coucher. Ma sœur 5 fondant en larmes , me dit bon soir, sans m'oser dire autre chose ; et moi je m'en allay toute transie et éperdue , sans me pouvoir imaginer ce que j'avois à craindre. Soudain que je fus dans mon cabinet, je me mis à prier Dieu qu'il lui plust me prendre en sa protection , et qu'il me gardast , sans savoir de quoy ny de qui. Sur cela leroy, mon mary, qui s'estoit mis au lit, me manda que je m'en allasse coucher. Ce que je fis , et trouvay son lit entouré de trente ou quarante huguenots que je ne connoissois point encore; car il y avoit fort peu de tems que j'étois mariée. Toute la nuict ils ne firent que parler de l'accident qui estoit advenu à M. l'amiral, se résolvans, dès qu'il serait jour, de demander justice au roy de M. de Guise, et que si on ne la leur faisoit , ils se la feroient eux-mêmes. »
De onze heures à minuit.
Le roi se courbe , laisse partir La Rochefoucault, et se lève soudain , dit Tavannes ; et « Deux compagnies des gardes mandées arrivent. >»
Quand le comte de La Rochefoucault et de Mergev descendirent dans la cour, après avoir visité le roi de Navarre, « Déjà, dit de Mergey, toutes les compagnies des gardes étoient en bataille, tant Suisses, Écossais que Français, depuis l'escalier qui monte en la grande salle jusqu'à la porte. » De concert avec le duc d'Anjou , le duc de Guise avait pourvu à tout. La reine et le conseil sont appelés chez le roi ; Nevers, Birague, Tavannes , de Retz, y sont amenés par Monsieur (le duc d'Anjou), c'est Tavannes qui nous l'apprend. Suivant Daubigné, et suivant le duc d'Anjou, la reine descend d'ellemême chez le roi , « Craignant quelque mutation en lui, et voulant lui faire prendrecou rage. »DeThou dit la même chose. Au contraire, Tavannes, qui était présent, et qui n'aimait pas la reine-mère, dit qu'elle eut besoin d'être encouragée elle-même. « Comme femme craintive , dit-il, elle se fût volontiers dédictée, sans le courage qui lui fut redonné chez elle par les capitaines, lui représentant le péril où elle et ses en fan s estaient. »
Jusque là M« de Guise avait agi sur la parole
du dur. d'Anjou et de la reine; il lui fallait enfin un ordre, ou du moins un aveu du roi, qui l'avait mal accueilli le matin. «M. de Guise est envoyé quérir, dit Tavannes, sous prétexte duquel est résolue l'exécution. Il lui est permis d'aller tuer l'amiral , et venger la mort de son père; il y court. » Il court du moins aux derniers préparatifs.
« Il éveille les capitaines des Gardes et des Suisses, leur donne l'ordre, les poste sur les' avenues du Louvre et autres lieux (1). »
De Thou rapporte les paroles qu'il adressa aux commandans des Suisses catholiques, et à quelques colonels des troupes françaises. Il leur dit . entre autres choses : La victoire est aisée , et il ne tient qu'à vous de vous enrichir à peu de frais > et sans courir aucun risque, d'un butin considérable , et qu'on vous abandonnera comme une récompense...
Bien des arrêts de mort étaient renfermés dans ces paroles.
Le duc de Guise défendit de laisser sortir du Louvre aucun des domestiques du prince de Condé et du roi de Navarre, et Cosseins eut la même consigne pour les gens de la maison de l'amiral. Il ordonna de commencer l'exécution par l'amiral et tous les siens. L'heure qu'il donna fut celle de deux heures après minuit , au son de la cloche de
(i) Pierre Mathieu.
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Saint-Germain-l'Auxerrois, qui sonnait ordinairement à celte heure (1). Après ces ordres, le dur de Guise remonta dans l'appartement du roi. Le prévôt des marchands de Paris, y était appelé, et avec lui autres principaux de Paris ; Marcel et les capitaines avaient été prévenus dans la journée. « Guise et le bâtard d'Angoulême n'avaient rien oublié, dit de Thou, pour que l'affaire réussît comme ils le vouloient bien. Il falloit que Charron , prévôt des marchands, reçût aussi l'ordre de la bouche du roi. Le duc de Guise, dit de Thou, lui ordonna d'enjoindre aux capitaines d'armer leurs compagnies, de se rendre, sur le minuit, à l'Hôtel-de-Ville , pour y apprendre ce qu'ils auroientà faire; il leur annonça que le signal seroit donné par le tocsin de Fhorloge du Palais ; il ordonna que, pour se reconnoitre, on mit une écharpe de toile blanche au bras gauche, une croix blanche au chapeau, et des flambeux aux fenêtres.» Ces ordres se donnèrent en présence du roi. « Les magistrats, dit Brantôme, firent, à ce qu'on lui a rapporté, de grandes difficultés, et y apportèrent de la conscience. Mais M. de Tavannes , devant le roi , les rabroua si fort , les injuria , et menaça que si ils ne s'y employoient, le roi les feroit tous pendre ; et dit au roi de les en
(i) Vie de Coligni, page 420.
menacer. Les pauvres diables , ne pouvant faire autre chose , respondirent : Hé ! le prenez-vous là y sire , et vous, monsieur? nous vous jurons que vous en aurez nouvelles ; car nous y mènerons si bien les mains , à tort et à travers , qu'il en sera mémoire à jamais. A quoi ils ne faillirent, mais ne le vouloient dès le commencement. »
Minuit.
Minuit approchait, le signal annoncé à Cosseins pour le meurtre de l'amiral, ne devait avoir lieu qu'à deux heures du matin , à Saint-Germainl'Auxerrois. Mais une rixe sanglante qui s'engagea entre des gardes du corps postés devant le Louvre, et des protestans attirés par une curiosité inquiète, causa de l'effroi à la reine-mère, et elle déclara, dit de Thou, « qu'il n ètoit plus possible de contenir les troupes ; qu'il ètoit temps de faire donner le signal au Louvre; qu'en tardant davantage , il ètoit à craindre que la confusion ne se mit dans la ville. » Là-dessus, ajoute de Thou , le roi approuva qu'on sonnât le tocsin à Saint-Germain-l'Auxerrois, et les ordres furent donnés en conséquence. Il était alors plus de minuit, puisque de Thou ajoute encore : C ètoit le vingt-quatrième jour du mois d'août, jour de la fête de Saint-Barthélémy ; et il n'était pas plus d'une heure , puisque , suivant
l'auteur de la Vie de Coligny , la reine fit sonner à Saint-Germain-l'Auxerrois, une heure plus tôt que de coutume , «de peur que le roi, qui paroissoit quelquefois se repentir de l'ordre qu'il avoit donne, ne rétractât sa parole. »