CHAPITRE VIE
Le massacre, à compter de minuit, 24 août, jour de la Saint- Barthélémy. — Premier tocsin et premier massacre entre minuit et une heure : la maison de l'amiral, le quartier Saint- Germain-l'Àuxerrois et le Louvre. — Second tocsin a quatre heures du matin et second massacre : le reste de la ville de Paris et le faubourg Saint-Germain. — Les principales villes du royaume. — Nombre des victimes à Paris j nombre des victimes dans le rovaume.
Excidat Ma dies... Puisse l'horreur que ce jour inspire tenir lieu d'oubli!...
Je m'étendrai moins sur la catastrophe que je ne l'ai fait sur sa préparation. L'intérêt de l'histoire demandait qu'une recherche scrupuleusement exacte tirât enfin du doute et des questions sans cesse controversées, les causes et les personnes qui ont déterminé ce massacre. J'ose croire cette tâche à peu près remplie. Cependant il reste encore à faire connaître ce que la férocité et la cupi-
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dite des agens d'exécution ont ajouté aux crimes ordonnés, non que la part de ces agens doive être retranchée de la masse imputable aux gens du Louvre, mais parcequ'il peut être utile de distinguer ceux qu'ils se mirent dans la nécessité de permettre, de ceux qu'ils se crurent en droit de prescrire.
De Thou rapporte que Marcel , ancien magistrat très populaire, fut chargé de notifier aux capitaines des compagnies bourgeoises que l'intention de sa majesté était d'exterminer Coligni et son parti, et qu'ils prissent garde qu'il n'en échappât aucun. «Ces ordres, continue l'historien, et les avis de Marcel furent reçus avec joie par leséchevins, les capitaines des quartiers, les dizeniers, et par tous les autres officiers de ville qui se préparèrent tous à cette expédition. »
11 ne se trouva que trop de bourgeois sans doute qui entrassent dans la passion des princes lorrains. Mais de Thou a trop étendu son reproche. Tavannes qui aurait eu grand plaisir à louer les bourgeois de Paris du zèle dont les blâme de Thou, les accuse au contraire d'une lâche prudence. « De peu de catholiques parisiens advertis ( de peu de bourgeois catholiques qui avaient été avertis) il en manque, dit-il, la moiïie, tant la crainte a de pouvoir, nonobstant l'autorité du roi quicommandoit les armes. »
A une heure.
Le signal est donné : la porte de la maison habitée par l'amiral est enfoncée. Cosseins, Besme, Attiri , Sarlabous, entrent dans sa chambre, le percent de leurs épées. «Le duc de Guise, qui étoit demeure dans la cour avec le bâtard d'Angoulême, ayant entendu les coups, crie : Besme , a$~tu achevé ? — C'est fait, répondit Besme. Alors le duc de Guise répliqua : M. le chevalier (1) ne le peut croire , s'il ne le voit de ses yeux; jette-le par la fenêtre. Alors Besme et Sarlabous le jetèrent par la fenêtre (2). » L'amiral n'était pas mort; Tavannes dit que quand les deux assassins le poussèrent vers la fenêtre, il tâcha « de prolonger sa vie, il embrassa la fenestre pour n'être jeté en bas. » Brantôme dit que « ils ne le jetèrent pas sans peine, car le corps retenant encore de cette vigueur généreuse du passé, résista un peu, s'empeschant des jambes contre la muraille de la fenêtre, à cette chute; mais aidés par d'autres , il fut précipité. »
Les Mémoires de l'État avancent que « Guise lui
(i) Henri d'Angouleme , fils naturel de Henri II et d'une Écossaise.
(2) Mémoires de l' Estât de France.
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torchant le visage avec un mouchoir pour en ôter le sang , dit : Je le reconnois, c'est lui, et ensuite lui donna un coup de pied à la figure. » Brantôme dit, au contraire , qu'il ne fit que le regarder seulement, sans lui faire outrage. De Thou nous apprend que ce fut le bâtard d'Angoulême qui essuya le sang du visage de l'amiral; «et qu'il fut accusé de s'être oublié jusqu'à donner plusieurs coups de pied à son cadavre. »
Après cette expédition , le duc de Guise sortit de la maison de l'amiral, et «s'adressant aux troupes qui étoient au devant, il leur cria : Courage, soldats! nous avons heureusement commencé , allons aux autres ; car le roi le commande. Et répétoit souvent à haute voix ces paroles : Le roi le commande , c'est la volonté du roi, cest son exprès commandement. (1)»
Alors les assassins se jettent dans les maisons habitées par les amis et les parens de Coligni; une multitude de personnes de noms illustres sont percées de coups.
Téligny fut tué sur le toit d'une maison; La Rochefoucauld dans un grenier. Les assassins de La Rochefoucauld étaient masqués, ceux de Téligny étaient de la garde du duc d'Anjou.*
Vers trois heures, le carnage commença dans
(i) Mémoires de l' Estât de France.
le Louvre; les agens du massacre vinrent en arracher les serviteurs privés du roi , pour les frapper à la porte, et entasser leurs cadavres sous les yeux du monarque et de sa cour. «Les capitaines et gentilshommes couchés en la chambre du roi, ditTavannes, en sont tirés et tués... Deux catholiques qui se trouvent parmi eux se sauvent par leur résistance, pour ne vouloir marcher à la mort, n'ayant perdu l'entendement (n'ayant point perdu la tête). />
Un sort pareil attendait les gentilshommes que le roi de Navarre avait rassemblés autour de lui par le conseil de Charles.
A la pointe du jour , le roi de Navarre dit à Marguerite, c'est elle qui rapporte le fait, qu'il voulait aller jouer à ia paume jusqu'au réveil du roi Charles, qu'il attendait pour aller réclamer justice. Il sortit avec tous ses gentilshommes. Il ne savait pas ce qui se passait au château ; il l'apprit bientôt. « On appelle ses capitaines et gentilshommes les uns après les autres, on les fait descendre dans la cour et on les poignarde (î). •
« A mesure qu'on massacroit ces malheureux , dit de Thou, on jetoit leur corps devant le château. » Les yeux du roi, de la reine et de toute la cour vinrent les y contempler.
(i) L'Étoile, aux notes , tome I , page 53.
Un de ces malheureux s'échappa des mains des assassins, entra dans la chambre où Henri avait laissé Marguerite couchée, et chercha un refuge dans le lit de la princesse, avec laquelle il roula dans la ruelle opposée (1).
Henri et le prince de Condé, frappés de terreur, rencontrent Tavannes, veulent savoir de lui quel sort leur est réservé; il détourne les yeux et s'éloigne, n'osant leur répondre: «Ils essayent, dit-il, de parler à moy, qui ne leur osay respondre. »
L'exécution dura, au Louvre, jusqu'au grand jour; mais on n'en attendit pas la fin pour commencer le massacre dans les quartiers de Paris.
Vers quatre heures du matin.
« Le tocsin du Palais, dit Tavannes, point (commence ) avec le jour ; tout se croise , tout s'émeut , tous s'excitent et cherchent colère. Le sang et la mort courent les rues en telle horreur, que leurs majestés même, qui en estoient les auteurs, ne se pouvoient, garder de peur dans le Louvre. Tous huguenots indifféremment sont tués sans faire aucune défense. Je sauvai La Neufville , Béthune, Baynac, et aidai fort à Lavardin.»
Pierre Matthieu , Brantôme et de Thou sont un
(i) Mémoires de Marguerite,
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peu plus développés que Tavannes, et parlent de lui plus et autrement qu'il n'a fait lui-même.
Pierre Matthieu dit : <• qu'au signai donné par l'horloge du Palais, le maréchal de Tavannes et le duc de Nevers allèrent par les rues pour émouvoir le peuple, et lui faire entendre que l'amiral et les siens avoient conjuré contre le roy , la roy ne, sa mère, ses frères, et même le roy de Navarre. »
De Thou rapporte le même fait ; mais il ajoute le duc de Montpensier à Tavannes et à Nevers. « Ils étoient, dit-il, l'épée à la main, et animoient le peuple, déjà disposé par lui-même à ne point faire de quartier... Tous crioient qu'ils n'épargnassent pas le sang de ces ennemis jurés du roi et de la patrie, qu'ils s'emparassent de leurs biens comme d'un butin qui leur appartenait légitimement, » c'est ce que le duc de Guise avait dit aux soldats des gardes (1).
Brantôme dit que le maréchal de Tavannes, ce jour, se montra fort cruel, « et se pourmenant tout le jour par la ville... s'escryoit au peuple: Saignez , saignez, les médecins disent que la saignée est aussi bonne en tout ce mois d'aoust comme
(i) Voyez ci-dessus, folio 122, v°. Ces paroles sont remarquables; elles mettent ici à découvert une nouvelle cause de massacre ; c'est la cupidité qui ajoutera ses crimes à ceux de la haine et de la vengeance, et les décuplera.
en may ; et de tous ces pauvres gens il n'eu sauva jamais un , que le sieur de La Neuville , honneste et vaillant gentilhomme. »
• La bride ainsi laschée, reprend de Thou , chacun poursuit son ennemi et. son rival; plusieurs, avides de butin , entrent de force dans les maisons, et tuent pêle-mêle ce qui s'oppose à leur dessein. »
Pierre Matthieu nous montre «les vengeances particulières inhumainement exercées dans les vengeances publiques, et plusieurs assouvir leurs passions sur les innocens. »
Tavannes lui-même s'avoue fatigué du spectacle de tant d'horreurs, peut-être éprouve-t-il quelque remords de sa coopération. « La résolution de tuer seulement les chefs est enfreinte, dit-il. Plusieurs femmes sont tuées à la furie populaire... Paris semble une ville conquise au regret des conseillers, n'ayant été résolue que la mort des chefs et factieux. Tous huguenots, ferrîmes et enfans, sont tués indifféremment du peuple, ne pouvant, le roi ni lesdits conseillers, retenir les armes qu'ils avoient débridées. »
Mais ce ne furent pas seulement les hommes du parti de Coligni ou les protestans qui furent sacrifiés : la rapine choisissait ses victimes , elle en fit parmi les catholiques. « 11 en coûta la vie à nombre de catholiques » dit La Popelinière. <« Il y eut même, dit.de Thou, des seigneurs catholiques qui cou-
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rurent grand risque, entre autres Montmorenci- Thoré..., le maréchal de Cossé..., Biron..., etc. *
Vers le soir , la lassitude de la boucherie gagna les bouchers, mais la soif du pillage n'en fut que plus ardente. « Le sang s'étanche, dit Tavannes; le sac augmente, le sieur de Tavannes seul a les mains nettes, et ne souffre que ses gens prennent autre chose. »
Il n'en est pas de même de ceux du duc d'Anjou. «Ils pillent, dit Tavannes, les perles des étrangers. »
Capilupi croit qu'il y eut quatre mille maisons de pillées, à commencer par celle de l'amiral.
Brantôme rapporte qu'un de ses camarades gagna dix mille francs au pillage de la Saint-Barthélémy.
Pendant l'exécution de l'amiral, de ses amis logés dans sou voisinage, et des serviteurs immédiats du roi logés dans son Louvre , que faisaient le roi, la reine sa mère, le duc d'Anjou, premier moteur des évènemens?
C'est le duc d'Anjou qui va nous l'apprendre dans la déclaration qui a suivi sa pénible insomnie à Cracovie... Ils dormoient.
Cependant, à la pointe du jour, la curiosité les réveille ; ils veulent voir comment les choses se passent. Voici les paroles du prince :
« Après avoir reposé seulement deux heures de la nuit (reposé !... reposé deux heures!., seule-
ment deux heures ! ) ainsi que le jour commençoit à poindre, le roy , la royne ma mère et moi allasmcs au portail du Louvre, joignant le jeu de paulme, en une chambre qui regarde sur la place de la basse-cour, pour voir le commencement de l'exécution , où nous ne fusmes pas long-temps.» 11 peut paraître invraisemblable , impossible même que ces trois personnes aient ignoré jusqu'à la pointe du jour l'effroyable exécution qui s'était faite. dans le quartier Saint -Germainl'Auxerrois et au Louvre même. Cependant le fait est croyable , parceque l'arrangement concerté avec le duc de Guise était de mettre la mort de l'amiral sur le compte de la vengeance filiale, et le massacre qui suivrait sur le compte de la furie populaire. De sorte que les trois personnages principaux, le roi, la reine-mère et le duc d'Anjou de« vaient éviter de paraître; ils devaient être renfermés dans leur chambre, dormir, ignorer ce que l'audace du duc de Guise entreprendrait; toutes les communications devaient être interdites entre leur service intérieur et le dehors : et l'on sait que les précautions sont bien prises autour des rois et des princes pour que rien ne trouble leur repos.
Le duc d'Anjou continue : « Ainsi que nous considérions les évènemens et la conséquence d'une si grande entreprise, à laquelle, pour dire vray ,
nous n'avions jusques alors guières bien pensé (1), nous entendismes à l'instant tirer un coup de pistolet, et ne saurions dire en quel endroit, n'y s'il offensa quelqu'un : bien sçay-jeque le son seulement nous blessa tous trois si avant en l'esprit, qu'il offença nos sens et nostre jugement, espris de terreur et d'appréhension des grands désordres qui s'alloient lors commettre. » Us furent épris de terreur , non pour les victimes désignées, mais pour eux-mêmes. Ils crurent qu'on pouvait bien avoir tiré sur eux ce coup de pistolet , et qu'il serait suivi de plusieurs autres , cela est évident. C'est ce que nous a déjà appris Tavannes: «Le sang et la mort courent les rues en telle horreur, que leurs Maj estez même ne se pouvoienl garder de peur dans le Louvre, » « Et. pour obvier, continue le duc d'Anjou, nous envoyasmes soudainement et en toute diligence un gentilhomme vers M. de Guise, pour îuy dire et expressément commander de nostre part qu'il se retirast en son logis , et qu'il se gardast bien de rien entreprendre sur l'admirai , ce seul commandement faisant
(i) Celte légèreté' est fort possible : remarquez l'âge des hommes qui faisaient couler tant de sang ; Charles IX avait vingt-deux ans, le duc d'Anjou dix-neuf, le duc de Guise vingt-un ; d'ailleurs dans ce haut rang on ne voit que la mort de son ennemi; quant à la multitude qui devait pe'rir avec lui , on ne prend pas garde à cela.
cesser tout le reste , parcequ'il avoit esté arresté qu'en aucun lieude la ville, il ne s'entreprendroit rien qu'au préalable l'admirai n'eustété tué. Mais tost après , le gentilhomme retournant , nous dit que M. de Guise luy avoit respondu que le commandement estoit venu trop tard, et que l'admirai estoit mort , et qu'on commençoit à exécuter partout le reste de la ville. Ainsi... nous laissasmes suivre le fil et le cours de l'entreprise et de l'exécution (1). »
Pierre Matthieu rapporte un fait qui dut se passer au même moment. « Le roi envoya au logis de l'admirai pour dire qu'on ne touchât point à La Rochefoucauld, dont l'humeur lui plaisoit , et dont il vouloit se servir ; mais s'esta nt saiivé en un grenier, un Écossois le tua, de quoi le roi fut fort marry. »
C'est à ce moment aussi que doit se rapporter un fait indiqué par Tavannes et raconté avec détail pa*r Pierre Matthieu et de ïhou. « Le roi de Navarre et le prince de Coudé sont menés au roi. Il leur propose la messe ou la mort; menace le prince de Coudé qui ne veut feindre. »
(i) Il est évident que le roi de Pologne lait ici un mensonge ; il ne pouvait présumer, à la pointe du jour, que l'amiral existât encore ; mais il veut faire honneur à sa mère , à son frère et à lui d'un moment de repentir, et rejeter l'événement sur une espèce de fatalité.
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De quatre à cinq heures du matin.
Quand le massacre fut commencé dans les quartiers de la ville, le duc de Guise pensa au faubourg Saint-Germain. « Il y étoit resté, dit de Thou , un grand nombre de protestans à qui l'on n'avoit pu persuader d'aller passer la nuit dans la ville. De ce nombre étoient le vidame de Chartres, Gabriel de Montgommeri et d'autres seigneurs protestans. On avoit chargé Laurent de Maugiron du massacre de ces personnages, et l'on avait ordonné à Marcel de lui envoyer, pour cet effet, mille hommes des compagnies bourgeoises. Mais il exécuta cet ordre assez négligemment. Cependant on vint donner avis à Montgommeri que toute la ville étoit en mouvement... il le fit savoir au vidame de Chartres et à tous les autres ; ils s'assemblent pour délibérer... Maugiron ayant attendu long-temps les Parisiens que le duc de Guise lui avoit promis, maïs qu'il ne put envoyer parcequ'ils s'étoient dispersés pour piller, le duc de Guise, ennuyé de tant de longueurs, fit venir des soldats des gardes, leur ordonna de passer la rivière en bateau et prit le parti d'aller lui-même au faubourg. .. Pendant qu'on alloit chercher les clefs de la ville, le jour qui commençoit à paraître fit apercevoir les Suisses et les gardes françoises qui traversoient la Seine... alors
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les seigneurs protestons prirent le parti de la fuite et ils étoient déjà loin lorsque les troupes furent passées. Le duc de Guise poursuivit Montgommeri et ceux, qui l'accompagnoient jusqu'à Moulfortl'Amaury sans pouvoir les atteindre... François de Briquemaut et Arnault de Cavagnes furent arrêtés... Le duc de Guise avec le duc d'Aumale et le bâtard d'Angoulême reviennent à Paris, où les gardes massacroient les protestans de quelque distinction, leurs amis pour la plupart, pendantque la populace exerçoit toutes sortes de barbaries. »
Un écrivain calviniste ( 1 ) prétend que Charles IX voyant, du Louvre, Montgommeri et le vidame de Chartres qui se sauvaient, tira sur eux une arquebuse de chasse.
Brantôme confirme ce fait dans ses Mémoires. Voici comment il s'exprime : « Quand il fut jour, le roi mit la tête à la fenêtre de sa chambre, et voyant aucuns dans le faubourg Saint-Germain qui se remuoient et se sauvoient; il prit une grande arquebuse de chasse qu'il avoit et en tiroit tout plein de coups à eux, mais en vain, car l'arquebuse ne tiroit si loin. Incessamment crioit : Tuez , tuez... » fe
Suivant une note de Voltaire sur la Henriade plusieurs personnes ont entendu conter à M. le
(0 Mémoires de î Estât de France , page 212, y*
maréchal de Tessé, que dans son enfance il avait vu un vieux gentilhomme âgé de plus de quatre-vingtdix ans, qui avait été fort jeune dans les gardes de Charles IX; il interrogea ce vieillard su? la Saint-Barthélémy, et lui demanda s'il était vrai que le roi eût tiré sur les huguenots. C'est moi , monsieur, répondit le vieillard, qui chargeais son arquebuse.
On est en droit d'imputer l'action du roi à férocité naturelle ou à l'animosité qu'on avait excitée en lui, ou à la peur qui le possédait. On peut choisir, car ces trois maladies se rencontraient dans ce prince misérable.
M. de Guise poursuit en vain Montgommeri qui se sauve en Angleterre. Mais son excursion à Montfort-1'Amaury fit qu'on le vit peu dans la journée du 24 à Paris. 11 ne fui pas du nombre des excitateurs : au contraire, il sauva plusieurs gentilshommes, entre autres Crussol, sieur d'Acier; aussi Tavannes fait-il entendre qu'on accusa le duc de Guise de ne pas mettre un grand intérêt à l'extinction du parti.
«Le sieur de Tavannes, disent les Mémoires rédigés par son fils, sauve le maréchal de Biron, soupçonné, sans sujet, défavoriser les huguenots, par l'avis qu'il lui donne de se sauver dans l'arsenal . MM. de Guise, en exemptant d'autres, sont calomniés de ne vouloir l'extinction du prétexte des
armes. » ( sont calomnieusement accusés de ne vouloir l'extinction du parti qui fournit le prétexte de la guerre.)
De Thou appuie le sentiment de Tavannes; «Les Guises, à ce qu'on disait, avaient le dessein de faire retomber sur le roi et sur la fureur populaire toute l'horreur de cet indigne massacre, et de faire croire qu'à leur égard, ils n'en voulaient qu'au seul Coligni, l'ennemi particulier de leur maison. D'ailleurs ils étaient bien aises de se faire par là des créatures, et ils y réussirent en effet.»
2/j au soir et 26 au malin.
«Sur le soir, le roi fit crier par la ville que chacun eût à rentrer dans sa maison , sous peine de mort. On croyait que cette précaution ferait cesser les meurtres et les pillages, mais ils recommencèrent la nuit d'après , et continuèrent les jours suivans avec la même fureur (1). »
a Le sieur de Tavannes sépare (partage) les quartiers de la ville à plusieurs seigneurs, par le commandement du roi, pour faire cesser le meurtre et le pillage (2). »
N'allons pas plus loin dans ces horreurs: toutefois essayons de compter les victimes sacrifiées à Paris.
«Il y eut, dit de Thou, deux mille hommes
(0 De Thou. — (2) Tavannes.
de tués à Paris, le premier jour seulement. *
C'est aussi le compte de Tavannes.
Daubigné en compte trois mille dans la première journée. Hadriani et Capilupi sont aussi pour trois mille. Péréfîxe porte le nombre à cinq mille, dont vingt seigneurs de marque, douze cents gentilshommes et trois ou quatre mille soldats et bourgeois. Papyre-Masson n'en compte que deux mille pour Paris pendant les trois ou quatre jours que dura le massacre. Lapopelinière réduit le nombre des victimes à mille, mais il mérite peu de confiance.
Ce qui se passa en province n'est pas moins effrayant que la boucherie de la capitale.
«Plusieurs villes du royaume tuent non-seulement les chefs et factieux , comme il leur avoit esté mandé; ains se gouvernent en celte effrénée licence parisienne (1). »
Beaucoup de villes, celles de Troyes, deMeaux, d'Orléans, de Bourges, d'Angers, de Toulouse, de Rouen, et surtout celle de Lyon imitèrent ce qu'on appela les matinées parisiennes. Les relations de ces massacres sont consignées dans le premier volume des Mémoires de Vestat.de France sous Charles IX, page 236.
(1) Tavannes.
«A Toulouse, on se saisit de tous ceux qui étaient suspects... , on les conduisit dans les prisons du palais ;. on les fit tous égorger la nuit par des scélérats de profession , mais surtout par cette espèce de gladiateurs qui se mêlaient parmi les écoliers en droit (1). »
Ce fut encore pis à Rouen ; à Orléans, il y périt plus de mille personnes. La populace de Lyon surpassa celle des autres villes par ses atrocités; on tua, selon de Thou, huit cents personnes de tout âge et de tout sexe. Les Mémoires de ï estât de France rapportent ce qui suit: « La populace ayant commencé à traisner et à jeter les cadavres dans le fleuve, voicy venir un apothicaire, lequel remontra qu'on pouvoit faire argent de la graisse qu'on tireroit de ces corps... Après les avoir fendus, on en tira bonne quantité, laquelle a été vendue trois blancs la livre... Les paisibles catholiques de Vienne, Valence, Viviers, le Pont- Saint-Esprit, voyant ce tas de corps morts flotter sur l'eau, ne se pouvoient contenir défaire infinies imprécations à Pencontre des massacreurs. Ceux d'Arles, entre autres, n'osoient ni ne vouloient boire de l'eau du Rhosne ainsi ensanglantée... »
Il y eut de braves gouverneurs qui ne voulurent point que le sang de leurs concitoyens coulât. La
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(ï) De Thou.
postérité de plusieurs subsiste encore. On cite Bertrand de Simiane, baron de Gordes, gouverneur du Dauphiné; Saint-Héran f en Auvergne; La Guiche , à Mâcon ; Chabot-Charn^, en Bourgogne; le vicomte d'Orthe, à Bayonne; et en Provence , le comte de Tende , qui partagea la générosité du comte de Carces, dont Davila et Brantôme n'ont point parlé, mais que Le Laboureur, d'après Peiresec, a vengé de leur oubli.
L'auteur de la vie du maréchal de Matignon rapporte qu'il préserva Aiençon ; Tanneguy-Leveneur préserva quelque temps Rouen , mais il fut ensuite obligé de céder.
L'histoire joint à ces iîl ustres noms celui de Jean Hennuyer, évéque de Lisieux, qui témoigna de l'horreur pour le massacre.
Le nombre des victimes qui ont péri à Paris et dans les provinces a été diversement évalué.
Péréfixe estime que le massacre s'est étendu à cent mille personnes dans le royaume, outre les cinq mille tuées à Paris.
Sully rapporte qu'on fit monter le nombre des victimes à soixante-dix mille.
De Thou dit : « Plusieurs ont écrit que plus de trente mille hommes avaient perdu la vie dans le royaume au milieu de ces tumultes, quoique je sois persuadé qu'il en périt un peu moins. » Dans ce compte ne sont pas compris deux mille
personnes tuées à Paris le premier jour, et autant dans les suivans.
Davila croit « que dans les deux premiers jours il périt dans la capitale plus de dix mille personnes;... que dans l'espace de peu dejours , il en périt plus de quarante mille en province. »
L'estimation de de Thou est la plus vraisemblable. Le père Griffet, dans ses Remarques sur l'Histoire de France de Daniel, a combattu victorieurement l'exagération de Péréfixe.
Je n'étendrai pas plus loin cette ébauche des guerres de cour. Ce qui précède suffit pour indiquer aux écrivains qui entreprendront de refaire l'histoire du seizième siècle, la part fort inégale que l'ambition et la religion eurent aux calamités qui ont signalé la dernière moitié de ce siècle. J'ai aussi rempli mon objet particulier, en montrant la génération des évènemens politiques qui ont amené le massacre de la Saint- Barthélemi et qui déterminent le véritable caractère de ce grand crime.