‹ La proscription de la Saint-BarthélemiChapitre 53 sur 100 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

LE ROI, LA REINE-MÈRE, LE DUC D'ANJOU

(Ils reviennent de chez l'amiral.)

la reine, au roi , qui a l'air sombre et mécontent.

A votre silence et à votre air je dois croire que vous êtes mécontent. . .

le roi , durement.

J'ai lieu de l'être , mort-Dieu ! et je le suis (1).

LA REINE

Vous êtes offensé de la liberté que j'ai prise d'interrompre votre conversation secrète avec l'amiral. Cependant, si vous vouliez bien y réfléchir,. , vous verriez qu'il est dur pour une mère...

(i) Discours de Henri III , XII.

LE ROI

Oui, pour une mère qui veut toujours être, régente , de voir son pupille émancipé f

LA REINE

Non, monsieur, il est dur pour une mère toujours prête à se sacrifier pour un fils qu'elle chérit et respecte , de se voir écartée de lui comme suspecte, par des ennemis qu'elle s'est faits pour lui,

LE ROI

L'amiral vous fait-il injure parcequ'il a confiance en moi , et qu'il veut me parler en particulier?

Si votre affection pour moi n'a pas daigné remarquer la position où elle m'a mise, l'inimitié de l'amiral en a du moins bien joui ; ses amis., ses officiers, ses gens, ont eu la satisfaction de nous voir écartés de votre conversation , et comme repoussés dans une antichambre , par la barrière que votre ordre a mise entre nous... Nous faisions réellement antichambre dans la chambre même de l'amiral; et ses amis, ses gens, ses valets

DE LA SAlNT-BARTHELEMI. — ACTE II. 277

peut-être, en ont jugé ainsi ; car encore qu'on les eût fait sortir à votre arrivée, dès qu'ils vous ont vu en conversation intime avec l'amiral, ils son! rentrés, comme si l'antichambre commençait au point où nous étions, votre frère et moi; ils sont venus insolemment se placer tout près de nous; ils se sont mis à passer et à repasser entre nous , nous regardant , les uns d'un air farouche et menaçant, les autres avec un ris moqueur (i).

LE DUC D'ANJOU

Nous regardant sous le nez,... et si je ne m'étais rangé, je ne sais s'ils ne m'auraient pas poussé...

LA REINE

Votre intention, sans doute, monsieur, n'était pas que votre mère et le premier prince de la famiiie royale fussent ainsi bafoués par une troupe de factieux...

LE ROï.

Madame, vous aviez de l'humeur, et vous avez juge avec prévention les amis de l'amiral

LA REINE

De l'humeur!... dites de l'indignation! Mais

(1) Discours de Henri III , X,

UnS LA PROSCRIPTION

bientôt elle fit place à un sentiment d'effroi, quand je réfléchis de quelles gens nous étions entourés; à la merci de quels ennemis nous nous trouvions... (1).

le roi, d'un rire de mépris.

Ah , ah !

LA REINE

Monsieur, mon effroi était plus pour vous et votre frère que pour moi. Toute votre dynastie était en ce moment dans les mains He ses ennemis : votre couronne, votre vie, votre héritage dépendaient de trois coups de poignards. Il y en avait là deux cents , deux mille d'aiguisés contre vous , et vous n'aviez pas dix hommes pour vous défendre.

LE ROT

J'étais là avec des serviteurs affectionnés, et mes ennemis...

( Regardant sa mère avec colère. ) la reine, baissant la voix.

Mon intention, monsieur, n'est pas de vous

(i) Discours de Henri III, X.

offenser;... je n'ai voulu que m 'excuser près de vous du mouvement involontaiie qui m'a portée ;i vous dire que vous faisiez trop parler l'amiral , que ses médecins souffraient de l'agitation dont cette conversation était cause. Cela était une vérité... (1). Quoi qu'il en soit, padonnez cette indiscrétion ;... je vous prie de n'y plus penser...

( Le roi ne répond que d'un coup de tête , et comme fatigué de cette explication. )

LA reine, après un silence , et observant la figure

du roi.

Peut-être efface riez-vous un souvenir pénible pour tous, si vous vouliez nous apprendre ce que l'amiral vous disait de si intéressant (2).

le roi, durement.

Que vous importent les paroles d'un homme pour qui vous avez si peu d'estime?

LA REINE

Ce qui méritait d être écouté par vous ne peut pas être entendu par nous sans intérêt.

(1) Discours de Henri Ilï, XI h) Idem, XIII.

LE DUC D'ANJOU

S'il parlait pour votre intérêt et votre gloire, nous ne pouvons qu'en être charmés, et... s'il parlait contre nous,... il est de votre justice de nous entendre à notre tour.

LA REINE

Il vous disait peut-être... que...?

le roi, brusquement.

Par la mort-Dieu ! l'amiral m'a dit de grandes vérités. Les rois ne se reconnaissent, m'a-t-il dit, qu'à la puissance qu'ils ont de faire du bien ou du mal à leurs sujets et à leurs serviteurs; et la mienne s'est insensiblement écoulée entre les mains de ma mère et de mon frère. Votre super-intendance, a-t-il ajouté, pourra quelque jour m'être grandement préjudiciable et à tout mon royaume; je la dois tenir pour suspecte et y prendre garde; et il a voulu m'avertir, comme l'un de mes meilleurs et plus fidèles sujets et serviteurs, avant de mourir. Eh bien, mort-Dieu! puisque vous l'avez voulu savoir, voilà ce que me disait l'amiral (i).

(i) La réponse du roi est extraite liuéraiemcnt du discours de Henri III, XIII.

OE LA SAINT-HARTÏlÉLEMf. — \(VE 11. 2S I

LA REINE

Suffit-il d'accuser votre mère et votre frère pour leur faire perdre votre confiance et votre affection ? L'amiral est un calomniateur à qui vous n'auriez pas du prêter l'oreille.

le ROI.

Votre ami lui a donné le droit de parler sans ménagement, et sa situation le dispense de toute précaution.

la reine.

Notre ami !

Oui, Guise, son assassin. Je veux qu'on l'arrête, pardicu ! Il sera fait justice de son crime (1)!

LA REINE

Guise, notre ami! Guise, son assassin!

l'e duc d' ANJOU.

Il n'est ni l'un ni Tau Ire.

(i) Mémoires de Marguerite de Valois.

LE RO[

Il est l'assassin. Pour votre ami , non, il ne l'est pas , vous avez raison ; vous dites plus vrai que vous ne le croyez ; (élevant la voix) mais vous êtes les siens ; vous servez ses desseins contre moi, contre ma couronne , croyant qu'il est utile à votre indépendance, à la rivalité que vous affectez avec moi, à l'ascendant que vous voulez prendre sur moi; mais, par la mort-dieu ! je mettrai fin à vos manèges.

LA REINE

J'ignorais qu'il fût l'assassin de Coligni, mais puisque vous le dites, je le crois; et... (froidement) je l'apprends sans étonnement: Coligni a été l'assassin de son père : Coligni devait périr comme François de Guise, de la main d'un meurtrier gagé, tel qu'était Poltrot.

LE ROI

Qui vous assure qu'il fut l'assassin de François de Guise?

LE DUC D ANJOU

Il s'en est. faiblement défendu ; il convient d'à-

DE LA SAINT-IJAR TUKI.EMl. ACTE II. 285

voir donné à Poltrot |e clieval sur lequel il s'est enfui (1).

LE roi.

Les Lorrains avaient juré à Fontainebleau d'oublier le passé.

LA REINE

Le duc, alors enfant, n'a rien juré ; et tout le monde sait qu'il a promis depuis à sa famille de venger son père : il y était engagé par l'honneur et par le devoir.

LE ROI

Eh bien ! moi, je jure par l'honneur et par le devoir du roi de France, de le punir d'une façon dont toute la terre gardera la mémoire !

LA REINE

Il est bien jeune...

LE ROI

Il est audacieux, entreprenant, ambitieux,

(i) Voyez, dans les observations du père GriffeLsur l'histoire du père Daniel , celle qui regarde l'amiral de Coligni et le meurtre de François, duc de Guise, devant Orléans.

LA REINE

Si ce coup est un crime, ce n'esl pas l'ambition qui Ta fait commettre.

LE ROI

Sacredieu ! ce n'est pas l'ambition ! Abattre les tètes qui sont entre lui et moi, qui sont ma sûreté, ma défense!... et vous ne voyez pas qu'il vous menace vous-mêmes, car après moi, c'est vous, c'est mon successeur?...

LA REINE

Vous vous rappellerez, s'il vous plaît, ce que j'ai dit tout à l'heure à l'amiral lui-même, qu'il fallait arrêter ces complots à l'origine ; qu'aujourd'hui c'était à l'amiral , que demain ce serait peutêtre à moi... Vous m'avez entendue (i)?

LE DUC D'ANJOU

Oui, vous avez dit cela en propres termes.

(i) Selon de ïhou , VII , elle dit ces paroles au roi de Navarre et au prince de Conde quand ils vinrent se plaindre au roi du coup porté à l'amiral , et elle a dit à peu près la même chose à l'amiral , suivant le discours de Henri III , IX ; suivant le MémoireJLe Vètal de la France , la reine dit à Coligni : « Combien que je ne sois qu'une femme , si suis-je d'avis qu'on y pourvoyc de bonne heure. »

L)K LA SAINT -BAR TIIELEMl. — ACTE IF. 285 LE ROI,

Eh bien, cela était vrai pour vouset fauxpour moi.

Cela n'est juste ni pour vous, ni pour moi. Quand je parlais ainsi, je regardais l'arquebusade comme le fait d'un parti; et maintenant il est connu que c'est la vengeance d'un fils : c'est une faute sans ronscquenee.

LE ROI

Une faute! une faute! le mot est doux!...Pardieu !

vous la verrez punie comme un crime,... comme

un crime, entendez-vous?

// sort. )

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