LA REINE - MÈRE , LE MARÉCHAL DE
TAVANNES. '
LE MARÉCHAL DE TAVANNES
Madame, quel est cet abattement où je vous vois au moment décisif, quand nous avons le plus grand besoin de vous, madame (1)?
LA REINE
Quelle effusion de sang ! quelle boucherie 1
LE MARÉCHAL DE TAVANNES
Vous épargnez notre sang en versant le leur.
LA REINE
Combien d'innocentes victimes! Quel massacre ! quel carnage î
LE MARÉCHAL DE TAVANNES
Imputez-le aux chefs qui l'ont rendu nécessaire. Ne serions -nous pas aussi d'innocentes
(1) Tavannes , LV.
victimes? Aimez- vous mieux tomber sous leurs coups ?
Malheureuse! J'ai horreur delà vie... comme de la mort.
LE MARÉCHAL DE TAVANNES
C'est la mort et l'ignominie qu'ils vous ont destinées. Ils vous accusent hautement de la blessure de l'amiral.
la reine, se levant.
Ils m'accusent ! De Guise aura parlé.
LE MARÉCHAL DE TAVANNES
Guise affirme son innocence , mais n'accuse personne.
LA REINE
Les soupçons qu'il détourne loin de lui tournent sur nous.
LE MARÉCHAL DE TAVANNES
L'arquebuse dont s'est servi Maurevert accuse un serviteur du duc d'Anjou.
LA REINE
Comment?...
LE MARÉCHAL DE TAVANNES
Elle a été reconnue pour être une arme de l'uniforme des gardes du duc d'Anjou.
LA REINE
De l'uniforme ! Quelle imprudence!... ( 4prês un silence. ) Avez-vous pensé, monsieur le maréchal , aux périls qui accompagnent une telle entreprise?
LE MARÉCHAL DE TAVANNES
Il est plus facile et plus sûr d'en tuer tout d'un coup cent mille qui ne s'y attendent pas , que d'en tuer vingt dont la mort mettrait les cent mille sous les armes (i).
LA REINE
Cent mille, quel carnage !... Et s'ils résistent?
(i) Ces paroles sont la traduction d'une phrase de Tavannes à l'occasion du projet de massacre. « Il vaut mieux , dit-il , <*a gner une bataille dans Paris , où tous les chefs sont , que de la mettre en doute dans la campagne et tomber dans une dangereuse et incertaine guerre. Mémoires , XLI.
LE MARÉCHAL DE TAVANNES
Ils sont pris au dépourvu.
LA REINE
Mais où trouverez-vous des bras en assez grand nombre?
LE MARÉCHAL DE TAVANNES
Nous donnerons le pillage aux meurtriers (1).
LA REINE
Mais plus tard ! la justice ! la vindicte publique !
LE MARÉCHAL DE TAVANNES
En multipliant les coupables , vous assurez l'impunité. On peut punir vingt, trente meurtriers, on n'en punit pas cent mille.
LA REINE
Mais la honte !
LE MARÉCHAL DE TAVANNES
La honte! on ne rougit de rien avec cent
(2) DeThou, XXIX, LI et LU. Tavannes , LXVIII.
mille complices. Une victoire remportée sur un parti ennemi passe aisément pour glorieuse, futelle criminelle. Le mépris n'atteint pas à des actes de si grande portée. La honte ! le duc de Guise se fera un honneur de la mort de l'amiral et de ses amis ; le reste sera imputé à la canaille.
LA REINE
Est-il sûr que le duc de Guise ne recule pas devant l'idée d'un massacre général pour satisfaire une vengeance particulière?
LE MARÉCHAL DE TAVANNES
M. le duc d'Anjou assurera le cardinal de Guise, le duc d'Aumale, tous les princes lorrains, que dans le massacre seront soigneusement compris et leurs ennemis et ceux qui ne seront pas de leurs amis (i).
LA REINE
Oui,... oui le duc de Guise se mettra volontiers à la tête de ce grand attentat,... par une raison que vous ne dites pas et qui est pour nous un sujet d'alarme.
(i) Le Laboureur : Discours concernant Henri III inséré dans le journal de l'Etoile.
LE MARÉCHAL DE TAVANNES
Je ne vois pas...
LA REINE
Parle pillage il enrichit sa clientelle; parle sang et le meurtre , par la communauté du crime , il cimente le dévouement de sa faction.
LE MARÉCHAL DE TAVANNES
Madame, on vous attend au jardin des Tuileries.
LA REINE
Allez-y , je vais vous suivre.
( Tavannes sort. )