SCÈNE III
LA REINE-MÈRE, LE DUC D'ANJOU , LE DUC DE GUISE , LE DUC DE NEVERS , BIRAGUE , TAVANNES, LE COMTE DE RETZ.
LE DUC d'aNJOU.
Nous venons rendre compte au roi des mesures concertées, et prendre ses derniers ordres (1).
LA REINE
Ainsi, M. de Guise se charge toujours de l'exécution du projet? {Au duc de Guise.)l\ s'est bien étendu depuis sa première conception î
LE DUC DE GUISE
Je prends tout sur moi , madame ; je me charge de l'amiral et de son voisinage, et du Louvre,
sa coutume , estant demeuré le dernier en la chambre du roi , et se voulant retirer, un gentilhomme des siens et moi l'attendions en la salle ; et entendant le remuement des souliers quand on fait la révérence , je m'approche près de la porte et entends que le roi dit audit sieur comte : Foucault , ne t'en va pas , etc. u (i) D'Aubigné.
pourvu que MM. de Montpensier, de Nevers, de Tavannes et de Retz se chargent des autres quartiers de Paris (i), et surtout que le roi me l'ordonne : car jusqu'à présent il ne m'a montré que de l'animadversion.
le nue d'anjou , au duc de Guise.
Soyez sûr qu'il vous donnera son approbation. (A tous.) Messieurs, tout va bien; nous avons parcouru la ville, M. le chevalier d'Angoulême et moi. Nous avons répandu que le roi faisait venir le connétable de Montmorenciavec des troupes (2). Cela a produit deux bons effets : le premier, de rassurer les protestans; le second, d'irriter les catholiques du parti de Guise. [Au duc de Guise.) J'ai vu M. le cardinal de Guise et votre oncle d'Aumale ; je leur ai demandé la liste des personnes dont ils croyaient bon de se défaire, afin de veiller avec une attention particulière à ce qu'elles n'échappent point (5).
LE DUC DE GUISE
Mes amis sont maintenant aussi agités que ceux
(1) De Thou , XXIII , LU , LXVI.
(2) rdem,XXV.
(3) Le Laboureur: passage déjà cité du discours concernant Henri III , imprimé dans les Mémoires de l'Etoile.
DE LA SAINT-BARTHÉLEMI. — ACTE V. o7|5
de Coligni. 11 s'agit, pour les premiers , de ma vie, comme d'un doigt de Coligni pour les seconds. Ils se cherchent, ils s'arment, ils se trouveront prêts au premier signal. J'ai prévenu Marcel que son zèle serait bientôt mis à l'œuvre. J'ai insinué à plusieurs capitaines de troupes bourgeoises que je comptais sur elles pour ma défense, si le parti de Coligni osait entreprendre quelque chose contre moi, fùt-il soutenu du connétable et de ses troupes (1). Le prévôt des marchands et ses principaux officiers de ville doivent se trouver ici à minuit, pour recevoir l'ordre. Mais pour l'expédition de l'amiral et du Louvre, j'ai besoin de troupes réglées ; le secret et la ponctualité sont nécessaires pour le commencement de l'opération (2). [A Tavannes et autres. ) L'exécution de Paris ne commencera que quand celle du Louvre sera assurée (3).
(1) De Thou , XXXIV et XXXV.
(2) De Thou dit que les gardes massacraient les protestans de quelque distinction , amis des Guises pour la plupart, pendant que les échevins et les officiers des compagnies bourgeoises massacraient et pillaient dans Paris , LXVI.
(3) Deux signaux successifs étaient convenus : l'un devait être donne' par la cloche de Saint-Germain-F Auxenois, qui sonnait ordinairement à deux heures; l'autre par l'horloge du Palais, une heure avant le jour. On verra plus loin comment les heures furent changées. Mémoires de Coligni , page /po , et dq Thou , XXXV et XXXÏX.
TAVANNES
Cela est entendu.
LE DUC DE GUISE
Les colonels des troupes françaises et les commandans des Suisses des cantons catholiques seront au Louvre à minuit.
LA REINE
L'inquiétude m'a fait descendre ici ; je voulais savoir si le roi était seul. Maintenant qu'il va se trouver en compagnie non suspecte, je vous laisse rendre compte de vos dispositions ; ces détails me causent une peine extrême, je crains ma faiblesse. Seulement je vous recommande, messieurs, de prendre toutes les précautions nécessaires pour la sûreté du roi de Navarre, et pour que ma fille, que je viens d'envoyer coucher dans la chambre de son mari , ne se trouve pas dans le sang et le carnage (1).
(i) Les Mémoires de Marguerite racontent ce qui suit: «Le a3 au soir, e'tant au coucher de la royne ma mère, assise sur un coffre auprès de ma sœur de Lorraine , que je voyais fort triste, la reine ma mère , parlant à quelques uns , m'aperçut et me dit que je m'en allasse coucher. Comme je faisois la révérence, ma sœur me prend par le bras et m'arrête , et , se prenant fort
TAVANNES
Soyez assurée , madame , que le capitaine des ardes Nancey veillera à leur sûreté (1).
à pleurer, me dit : Mon Dieu , ma sœur, n'y allez pas , ce qui m'effraya extrêmement. La royne ma mère s'en aperçut et , appelant ma sœur, se courrouça fort à elle et lui deffendit de me rien dire. Ma sœur lui dit: Qu'il n'y avoit point d' apparence de m' envoyer sacrifier comme cela, et que sans doute s'ils découvraient quelque chose ils se vengeroient de moi. La royne ma mère répond : Que s'ilplaisoità Dieu , je n'aurois point de mal ; mais quoique ce Jits t, ilfalloitque j'allasse, de peur de leur faire soupçonner quelque chose.
» Je voyois bien qu'ils se contestoient et n'entendois pas leurs paroles. Elle me commanda encore rudement que je m'en allasse coucher ; ma sœur fondant en larmes me dit bonsoir, sans m'oser dire autre chose ; et moi , je m'en allai toute transie et éperdue sans me pouvoir imaginer ce que j'avois à craindre. Soudain que je fus dans mon cabinet, je me mis à prier Dieu qu'il lui plût me prendre en sa protection , et qu'il me gardât sans savoir de quoy, ni de qui. Sur cela le roy mon mary, qui s'étoit mis au lit , me manda que je m'en allasse ( vinsse ) coucher : ce que je fis. Et trouvai son lit entouré de trente ou quarante huguenots que je ne connoissois point encore, car il y avoit fort peu de temps que j'étois mariée. Toute la nuit ils ne firent que parler de l'accident (la blessure) advenu à M. l'admirai., se resolvans dès qu'il seroit jour de demander justice au roi de M. de Guise, et si on ne la leur faisoit, ils se la feroient euxmêmes. »
(i) Les Mémoires de Marguerite prouvent que Nancev veilla en effet à sa sûreté.
LE DUC DE GUISE
Pour épargner un tel spectacle à la reine Marguerite, Nancey ordonnera de faire successivement l'appel des gentilshommes du roi de Navarre; on les fera descendre l'un après l'autre, sans bruit, dans la cour, et là seulement ils seront poignardés (1).
LA REINE
Quelle boucherie!
TAVANNES
Madame, n'oubliez pas qu'il s'agit de sauver vos fils et vous-même.
[La reine-mère et le duc d'Anjou sortent, )
(i) Le commentateur de l'Etoile , tome I , page 53 , aux notes , s'exprime ainsi : « Les gentilshommes et capitaines re'unis près clu roi de Navarre sont aussi massacre's. On les appeloit et on les faisoit descendre l'un après l'autre dans la cour, et là on les poignardoit. » De Thou raconte le même fait avec quelques différences , LIX.
DE LA SAINT-BAKTHÉLEMI. ACTE V. VjO,