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Il est, dans l'histoire, de tristes épisodes que l'esprit se refuse à accepter sur la foi d'autorités plus ou moins récusables, et c'est ainsi qu'après avoir eu les preuves de la proscription du Projet de dîme royale, on a persisté à rejeter , ou du moins à discuter le seul témoignage contemporain qui nous fît connaître jusqu'ici les tristes suites de cette proscription et les causes de la mort de Vauban. Plutôt que de croire , d'après Saint-Simon , l'illustre maréchal abandonné du maître qu'il avait si bien servi, et atteint au cœur par les arrêts qui condamnaient son livre, on a relégué ce tableau au nombre des pages des Mémoires où certaines touches exagérées font douter de l'exactitude des souvenirs et de la véracité du chroniqueur .
Les documents inédits dont je vais faire connaître la substance à l'Académie, sont loin de faire la lumière complète, et nous pouvons encore espérer de nouvelles découvertes ; cependant celle-ci suffira, si je ne me trompe, pour justifier en plus d'un point le récit de Saint-Simon et montrer une relation directe entre la mort du maréchal et les rigueurs provoquées par les ministres de Louis XIV contre un livre qui les gênait.
L'Académie me permettra, tout d'abord, de rappeler en quelques mots les origines du Projet de dîme royale.
La pensée d'une réforme générale du système d'impôt avait été inspirée de bonne heure à Vauban par le spectacle du désordre et des misères que sa vie errante lui faisait découvrir dans toutes les parties du royaume. On a lieu de croire qu'il s'en ouvrit à Louvois vers l'année 1688, et qu'il fut fort mal reçu. C'est en 1691 que nous trouvons une première formule dans la Description de l'élection de Vézelai^ et nous savons que, trois ans plus tard , une entrevue avec Pierre de Boisguilbert, qui allait faire paraître le Détail de la France, amena certaines modifications dans les idées ou le plan de Vauban. Mais on arrivait alors à l'année 1695 et à la capitation. Vauban proposa au roi un système de taxes progressives qui eût probablement changé les résultats de cette nouvelle imposition : n'ayant pas été accepté , il revint définitivement à celle qui lui semblait, de toutes, « la plus légale et la « plus productive. » Il l'annonce sous le titre de «dîme « royale sur toutes les natures de revenus, » dans une lettre qui doit être datée de janvier 1695. La paix de Ryswyk étant venue peu après lui donner les deux ou trois premières années de loisir qu'il eût eues depuis un demi-siècle, il les consacra à la rédaction du Projet de dîme royale. Aussitôt que le manuscrit fut complet , vers la fin de 1699, il l'envoj^a au Contrôle général, en même temps qu'au roi. Chamillart et ses conseillers daignèrent accueillir avec intérêt cette communication, et ils consultèrent divers intendants sur ce que l'un de ces derniers, Foucault, appelle un « projet de capita- « lion et de taille réelle d'après Vauban. » Quant à
Louis XIV, il avait déjà reçu plus d'un avertissement, plus d'une révélation de ce genre sur l'état misérable de son royaume, et les manuscrits du cMteau de Versailles sont encore là pour attester qu'il se trouvait parmi les courtisans et les sujets du grand roi assez de bons patriotes et d'hommes de cœur pour lui faire connaître la vérité. Cependant Saint-Simon dit que la communication de Vauban fut fort mal reçue du roi et de ses ministres. Il y a lieu de douter que ce passage de son récit soit exact, ou du moins se rapporte au manuscrit présenté en 1700 par Vauban : non-seulement le contrôleur général Chamillart donna une attention particulière au projet qui lui arrivait sous les auspices d'un nom déjà illustre à tant de titres , mais il songea même à expérimenter le système de la Dîme, comme nous l'apprenons par une ^lettre de Boisguilbert, tout jaloux de ce succès. Il y a loin de là au mauvais accueil dont parle Saint-Simon, et Vauban n'eut point lieu d'abandonner son Projet, comme il l'aurait fait sans doute, si la froideur et le mécontentement du maître s'étaient manifestés aussi nettement que le disent les Mémoires. Pendant les trois années suivantes, malgré la reprise des opérations militaires, qui lui valurent enfin le bâton de maréchal , il ne s'occupa que de retoucher la forme de certaines parties de son manuscrit , sans rien changer au fond. A cette époque, il eut de nouvelles conférences avec Boisguilbert; les renseignements que son émule rouennais possédait sur la statistique, lui étaient précieux , quoique, sur le chapitre des théories, il le considérât comme un « fou peu éveillé du côté de l'entendement; » on voit, d'autre part, par les correspondances inédites, que Boisguilbert n'était guère plus respectueux dans
son appréciation des idées économiques du maréchal , et ce serait un chapitre curieux à écrire que celui des relations de ces deux hommes, si différents de situation et de caractère, mais si constamment rapprochés par leur ardeur patriotique et leur naturelle intuition des principes économiques.
Les corrections de la Dîtne hirent terminées en 1704, pendant un séjour dans le Morvan. Vaubanen fit alors relier une nouvelle copie pour le roi ; mais nous ignorons s'il put la présenter : ce fut seulement dans le cours de l'année 1706 qu'il se résolut à donner quelque publicité au livre qui était comme la conclusion, le couronnement de sa belle existence .
Jamais le mal n'avait été si pressant, ni les circonstances plus propres à démontrer l'urgence d'une réforme. Quel spectacle ! Roi et ministres se débattent au hasard dans un cercle vicieux, où seuls les traitants exécrés peuvent trouver leur profit. A l'intérieur, une misère générale ; à l'extérieur, des désastres répétés, honteux. Dans cette dernière lutte du désespoir, il faut faire argent de tout ; mais la France, haletant sous le fardeau, ne rend plus que des sueurs stériles. Les impôts ne donnent rien ; les fermes sont ruinées par des rabais successifs, les gabelles anéanties parle fauxsaunage, la circulation monétaire entravée par le défaut de commerce, parle faux-monnayage, par le billonnage des étrangers, ou par ces folles variations du cours des espèces qui achèvent d'entraîner au dehors du royaume plus de la moitié de son numéraire. Tout annonce la banqueroute, la ruine.
Si le pays entier ne peut plus méconnaître ces symptômes effrayants de décomposition, quelles doivent être les angoisses des patriotes clairvoyants dont les
prophéties sont allées, depuis tant d'années, s'engloutir dans les bureaux de ministres insouciants ou incapables ! Chacun comprend la nécessité d'un suprême effort, et, tandis que Boisguilbert lance de son côté le Factum de la France, paraphrase hardie et désespérée du DétaîL Vauban se décide à courir les risques d'une publicité qui répugne cependant à son caractère tout autant qu'elle est familière au magistrat rouennais. C'en est fait. Il n'hésite plus à compromettre, s'il le faut, son crédit, son repos et les honneurs si laborieusement conquis en cinquante années du plus dur service. Le maître et ses froideurs sont redoutables ; mais qu'importent ces disgrâces passagères, lorsqu'on est habitué aux grossières rebufifades d'un Louvois ou aux injurieuses préférences de Chamillart pour le courtisan de la place des Victoires ! Et d'ailleurs Vauban n'a-t-il pas quelque droit de compter sur l'évidence du mal si universellement reconnu, sur le bon sens des ministres •qui sont ses amis, ses égaux, sur le privilège des dignités et des hauts emplois dont le roi vient de l'honorer, enfin sur l'appui des hauts personnages qui ont été plus d'une fois les confidents de ses inspirations et qui représentent autour du trône la modération et la sagesse?
A la fin de l'année 1706, Vauban revint pour la dernière fois à Paris. La campagne dans le Nord avait été glorieuse, mais fatigante : incommodé par un rhume tenace, il demanda un congé que motivaient et son âge, et l'état de sa santé, et même celui de ses ressources pécuniaires, promptement épuisées par le séjour à l'armée. Ce congé lui fut accordé au mois de novembre : quittant aussitôt Dunkerque, il arriva à Paris et s'installa dans son hôtel de la rue Saint-Vincent (aujourd'hui
rue du Dauphin). Il ne tarda pas à y être rejoint par son commensal ordinaire, Tabbé Ragot de Beaumont. C'était un homme fort singulier, et même fort mal noté ; mais le maréchal l'utilisait comme collaborateur littéraire, et, pendant tout le temps qu'il pouvait consacrer à la rédaction de ses manuscrits, il avait l'habitude de lui donner l'hospitalité dans une dépendance de son hôtel, en communication directe avec son propre cabinet.
Durant ces derniers mois de 1706 et les premières semaines de 1707, ils travaillèrent à un traité de la Défense des places, destiné sans doute à Tinstruction du duc de Bourgogne; mais on s'occupa aussi, et surtout, de la Dîme royale^ de son impression et de la distribution des exemplaires. Boisguilbert, dans une lettre au contrôleur général, dit que l'abbé de Beaumont avait composé la « meilleure partie » de l'ouvrage; les études de Vauban et ses manuscrits protestent contre cette imputation, où il y a beaucoup du fait de la jalousie; mais, quoi qu'il en fût de la collaboration de l'abbé, on peut penser qu'il avait profité de son séjour à Rouen — où le roi le tenait relégué depuis plusieurs années — pour faire imprimer le manuscrit du maréchal par quelqu'un de ces typographes normands qui donnaient tant de soucis à la police. L'impression s' étant faite sans privilège ni autorisation, des poursuites étaient à craindre, et il fallait agir prudemment. Aussi, lorsque deux premiers ballots de livres en feuilles arrivèrent aux portes de Paris, vers les derniers jours du mois de décembre 1706, ce fut le maréchal lui-même, dans son carrosse et aidé de ses gens, qui dut les recevoir furtivement et les introduire dans la ville. Des précauuons analogues furent prises pour
faire relier les exemplaires cliez la veuve d'un nommé Fétil, qui possédait toute la confiance de Vauban depuis de longues années et qui avait déjà préparé en 1704 l'exemplaire de la Dîme destiné au roi. Ce travail fut pressé activement, les livraisons se firent avec mystère, et à mesure que Vauban reçut les volumes reliés, il se bâta de les distribuer à ses amis : c'était la seule publicité qu'il désirât, et il ne songeait pas à s'en cacber. De leur côté, les visiteurs qui venaient à la rue Saint- Vincent ne se faisaient aucun scrupule de solliciter le don d'un exemplaire, car la nouveauté du projet et le renom de l'auteur piquaient la curiosité de tous : personne n'eût pu soupçonner combien ce succès devait être fatal à Vauban.
Je ne saurais citer ici en entier les pages émues où Saint-Simon a raconté la disgrâce du maréchal et la proscription de son livre. Il est cependant indispensable d'en reproduire quelques passages, dont l'exactitude plus ou moins grande ressortira mieux des documents qui viendront ensuite.
« A la vérité, dit-il, le livre de Vauban donnait au « roi plus qu'il ne tirait par les voies jusqu'alors pra- « tiquées ; il sauvait aussi les peuples de ruine et de « vexations, et les enricbissait en leur laissant tout ce « qui n'entrait point dans les coffres du roi, à peu de « cboses près; mais il ruinait une armée de financiers, « de commis, d'employés de toute espèce... C'était « déjà de quoi écbouer. Le crime fut qu'avec cette « nouvelle pratique, tombait l'autorité du contrôleur « général, sa faveur, sa fortune, sa toute-puissance, et, « par proportion, celles des intendants des provinces, « de leurs secrétaires, de leurs protégés. . . Il n'est « donc pas surprenant que tant de gens si puissants
« en tout genre, à qui ce livre arrachait tout des mains, « ne conspirassent contre un système si utile à l'État, « si heureux pour le roi, si avantageux aux peuples « du royaume, mais si ruineux pour eux. La robe en- « tière en rugit pour son intérêt
« Les liens du sang fascinèrent les yeux aux deux « gendres de Colbert, de l'esprit et du gouvernement « duquel ce livre s'écartait fort, et ils furent trompés « par les raisonnements vifs et captieux de Desmare tz... « Chamillart, si doux, si amoureux du bien.... tomba « sous la même séduction. Le chancelier, qui se sentait « toujours d'avoir été, quoique malgré lui, contrôleur « général des finances, s'emporta. En un mot, il n'y « eut que les impuissants et les désintéressés pour « Vauban et Boisguilbert, je veux dire l'Église et la « Noblesse ; car, pour les peuples qui y gagnaient tout, « ils ignorèrent qu'ils avaient touché à leur salut, que « les bons bourgeois seuls déplorèrent.
« Ce ne fut donc pas merveilles si le roi, prévenu et « investi de la sorte, reçut très-mal le maréchal de « Vauban, lorsqu'il lui présenta son livre, qui lui était « adressé dans tout le contenu de l'ouvrage. On peut « juger si les ministres à qui il le présenta lui firent « un meilleur accueil. De ce moment, ses services, sa « capacité militaire, unique en son genre, ses vertus, « l'affection que le roi y avait mise jusqu'à se croire « couronné de lauriers en l'élevant, tout disparut à « l'instant à ses yeux; il ne vit plus en lui qu'un in- « sensé pour l'amour du public,- et qu'un criminel qui « attentait à l'autorité de ses ministres, par consé- « quent à la sienne ; il s'en expliqua de la sorte sans « ménagement.
« L'écho en retentit plus aigrement dans toute la
« nation ofifensée, qui abusa sans ménagement de sa « victoire ; et le malheureux maréclial, porté dans tous « les cœurs français, ne put survivre aux bonnes « grâces de son maître, pour qui il avait tout fait, « et mourut peu de mois après, ne voyant plus per- « sonne, consommé de douleur et d'une affliction que « rien ne put adoucir, et à laquelle le roi fut insen- « sible, jusqu'à ne pas faire semblant de s'apercevoir « qu'il eût perdu un serviteur si utile. et si illustre. Il « n'en fut pas moins célébré par toute l'Europe et par « les ennemis mêmes, ni moins regretté en France de « tout ce qui n'était pas financier ou suppôt de finance cier. »
Ainsi, Saint-Simon désigne comme principaux auteurs de la disgrâce qui allait coûter la vie à Vauban, d'abord les deux gendres de Colbert, MM. de Beauvillier et de Chevreuse; puis, le neveu du même Colbert, Desmaretz, redevenu tout-puissant depuis 1703 et considéré comme le véritable ministre des finances, quoiqu'il n'eût à cette époque que le titre de directeur général ; puis encore, le contrôleur général lui-même, ce Ghamillart « si doux, si amoureux du bien; » enfin, le chancelier de Pontchartrain.
Bien que les deux beaux-frères dénoncés en première ligne eussent avec Saint-Simon une intimité de tous les instants, il faudrait des preuves bien authentiques pour accepter une accusation aussi grave : le duc de Bourgogne et ses conseillers, parmi lesquels MM. de Beauvillier et de Chevreuse tenaient le premier rang, avaient fait bon accueil aux premiers projets du maréchal ; comment admettre une odieuse coalition des chefs du parti humanitaire avec la finance, contre
l'homme qui était la plus haute expression des vertus patriotiques ?
Chamillart et Desmaretz offraient au contraire une prise facile aux influences, aux suggestions intéressées de cette « armée de financiers, de commis, d'employés « de toute espèce, » qui rongeait le pays sous le couvert du Contrôle général. Tous deux étaient excédés, depuis sept ou huit ans, par des légions de donneurs d'avis et de faiseurs de systèmes, auxquels ils n'avaient jamais su emprunter que des expédients désastreux pour vivre au jour le jour, quand des réformes radicales eussent été le seul remède efficace. Tout dernièrement, ils n'avaient eu qu'à se repentir d'un essai du système de Boisguilbert sur quelques paroisses de l'Orléanais , et l'insuccès de cette tentative , du aux mêmes obstacles qui avaient toujours entravé les améliorations les plus simples, était une preuve convaincante pour le Contrôle général de l'inanité de ces grands projets, comparée au commode roulement des affaires extraordinaires. De ce côté, la lassitude et l'aigreur étaient donc au comble; l'audace de Vauban dut faire perdre toute mesure au ministre et à son collaborateur ; car, à ne considérer que la nouveauté des idées , Vauban était infiniment plus révolutionnaire dans le Projet de dîme royale que Boisguilbert dans le Détail de la France. Que demandait celui-ci, si ce n'est une exacte et raisonnable observation des anciennes ordonnances, basées sur les lois de la nature? Bien autrement exigeant , le maréchal voulait bouleverser de fond en comble le système financier et substituer aux procédés empiriques une forme unique d'imposition et de perception. Dangereuse chimère ,
dont la production au grand jour était bien propre à compliquer les embarras politiques ! On conçoit donc que la finance, harcelée sans relâche, osât réclamer une répression exemplaire. Et cependant , rien jusqu'ici ne prouve positivement que le contrôleur général ou Desmaretz aient pris l'initiative des poursuites dirigées contre la Dîme royale^ ou même participé à ces rigueurs. Les minutes des dépêches du Contrôle général , les liasses de lettres adressées aux bureaux de Chamillart et de Desmaretz , la correspondance; de l'intendant de Paris et du lieutenant général de police avec le Contrôle, ont été fouillées à plusieurs reprises : il ne s'y trouve aucune trace de l'affaire, pas même une simple mention du livre du maréchal ou de sa mort. Nous n'avons donc encore de ce côté que des présomptions, et point de preuves pour justifier les dires de Saint-Simon.
Mais, si nous en venons au chancelier de Pontchartrain, son rôle et celui de l'exécuteur dévoué de ses hautes volontés, le lieutenant général de police d'Argenson, sont faciles à établir, grâce aux documents dont j'ai annoncé la découverte.
Je serais d'autant plus embarrassé de faire entrer dans le cadre de ce mémoire les portraits du chancelier et de son célèbre collaborateur , que leurs personnalités ont déjà été étudiées sous des faces fort différentes, et qu'il faudrait discuter les témoignages ouïes jugements. Cette critique sera faite quelque jour, à l'aide des correspondances et des documents administratifs mis récemmnent au service de l'histoire ; ici, je me bornerai à rappeler le rôle du chancelier et du lieutenant général dans Torganisation de la police, et plus particulièrement leurs rapports avec cette race
de plus en plus nombreuse et remuante des gens de presse, dont l'agitation fut une cause d'inquiétude constante pendant la dernière partie du règne de Louis XIV. En ces matières, M. de Pontchartrain n'eût pu souhaiter un agent plus aveuglément dévoué, et partant plus redoutable, que Marc-René d'Argenson. La rudesse du chancelier, — cette rudesse qu'on découvre jusque dans les portraits les plus flattés, — s'accommodait à merveille avec « l'écorce brusque et « dure » et la « mine de juge d'enfer » du successeur de la Reynie. Impitoyables l'un et l'autre pour tout ce qui était auteurs , imprimeurs ou libraires, ils ne s'en rapportaient qu'à eux-mêmes pour examiner les livres incriminés; avec de pareils juges, point de merci à espérer. Pontchartrain, qu'un pamphlet du temps dépeint « tourné tout entier vers son maître et vers soi- « même, sans donner jamais un regard au public, et ren- « chérissant sur tous ses prédécesseurs pour mériter la « haine des peuples;» — d'Argenson, accoutumé de vieille date « au petit et au rétréci, » ne faisaient, on le sait, aucune distinction entre les Maœùnes des Saints ou le Télémaque et les pièces obscènes ou les gazettes clandestines. Surtout en ce qui touchait les questions gouvernementales et administratives , la prohibition d'écrire ou de discuter était absolue. D'Argenson, à ses débuts, avait fait supprimer le portrait du maréchal-ferrant de Salons, parce qu'on lisait au bas de la gravure une centurie de Nostradamus terminée par ce vers ;
« \in retirant un grand peuple d'impôts. »
Et depuis lors, sa jurisprudence avait toujours été la même : le pilon pour les livres, l'exil pour l'auteur ,
s'il persistait à lutter, ou même une place dans quel que tour de la Bastille, côte à côte avec le faussaire de Bar, le romancier des Courtils de Sandras ou les empoisonneurs.
S'il faut en croire Saint-Simon, dans ses annotations au Journal de Dmigeau, ce fut précisément ce que les financiers osèrent réclamer à l'apparition du Projet de dîme royale : la Bastille pour le maréchal, le bour-reau pour son livre. « Le roi, dit-il, ne put s'y résoudre, « mais ne laissa pas de se laisser entraîner à ce torrent, « assez pour contenter ses ministres, assez pour scan- « daliser étrangement sa cour, assez pour tuer le « meilleur des Français. » Il en devait être ainsi, puisqu'aucune considération ne pouvait arrêter les deux magistrats qu'il avait fait juges souverains en ces matières, ni le nom de l'auteur de la Dîme royale^ ce nom qui « honore l'humanité, » ni la dignité de maréchal de France, ni la bonne foi du livre, ni la dédicace au roi, toute brûlante de loyauté et de patriotisme, ni enfin, à la dernière page, cette invocation suprême où Vauban s'écriait : « Je n'ai plus qu'à prier « Dieu de tout mon cœur que le tout soit pris en aussi « bonne part que je le donne ingénument, et sans autre « passion ni intérêt que celui du service du roi, le « bien et le repos de ses peuples. »
C'était ainsi que Vauban avait cherché à s'acquitter envers son prince et son pays ; on va voir comment les ministres de Louis XIV entendaient les devoirs de leur charge.
A peine quelques exemplaires de la Dîme royale avaient-ils pu circuler entre les mains des amis du maréchal, que le chancelier en fat averti et se saisit
de l'affaire. On sait que, pour les contraventions de librairie, l'arbitraire tenait trop souvent lieu de loi : le chancelier, le ministre de la maison du roi, le lieutenant général de police et le procureur général du Parlement se partageaient un véritable droit de vie et de mort sur les publications non autorisées. Dans la plupart des cas, une simple lettre de cachet, un ordre à quelque commissaire, sans autre forme de procès, suffisaient pour arrêter l'essor du nouveau livre. Lorsque les divulgations étaient moins à craindre, la procédure pouvait suivre une voie plus régulière en apparence et prendre la forme d'un arrêt du Conseil, rendu sous le nom du roi. La Dîme royale se trouvait dans ce cas : ni le lieutenant général, ni le chancelier ne pouvaient agir de leur propre mouvement, puisqu'ils savaient rencontrer au bout des poursuites le nom du plus illustre maréchal de France. Mais, d'autre part, en portant l'affaire au Conseil des finances ou à celui des dépêches, ils y eussent trouvé trop d'esprits indépendants, trop d'amis de Vauban, trop d'admirateurs du livre incriminé. Le chancelier s'adressa donc à une autre section, le Conseil privé, qui avait pour mission ordinaire de juger les appels contre les intendants, les contestations entre Compagnies ou entre parties, les difficultés d'exécution des édits, arrêts ou ordonnances, mais non point les questions de police et d'administration. Là, le roi ne paraissait presque jamais aux séances; le chancelier présidait à sa place, au-dessus des conseillers ordinaires ou semestres, auxquels se joignaient le contrôleur général et les intendants des finances; les rapports étaient faits par des maîtres des requêtes. Celui que M. d'Argen^on employait presque toujours
pour les affaires de librairie et d'imprimerie fut chargé de préparer l'arrêt contre la Dîme royale. Ce magistrat se nommait Marc-Antoine Turgot de Saint-Clair ; je me hâte d'ajouter qu'il n'appartenait point à la branche de la famille Turgot où devait naître quelque vingt ans plus tard l'illustre défenseur de la liberté et [de la tolérance.
L'affaire ne fut probablement pas soumise à une délibération. Le 14 février, parmi les arrêts expédiés dans la séance du Conseil, le rapporteur et le chancelier signèrent celui qui condammait la Dîme, et, pour faire en quelque sorte que son initiative fût à jamais prouvée de la façon la plus flagrante, Pontchartrain corrigea de sa propre main le texte ainsi conçu : « Sur « ce qu'il a été représenté au roi qu'il se débite à « Paris un livre portant pour titre : Projet d'une « dîme royale, etc. , imprimé en 1707, sans dire en « quel endroit , et distribué sans permission ni privi- % lége, dans lequel il se trouve plusieurs choses con- « traires à l'ordre et à l'usage du royaume... le roi, « en son Conseil, ordonne qu'il sera fait recherche « dudit livre et que tous les exemplaires qui s'en « trouveront seront saisis et confisqués et mis au pilon. « Fait S. M. défense à tous les libraires d'en garder « ni vendre aucun, à peine d'interdiction et de « 1,000 livres d'amende (1). »
Quoique le nom de Vauban ne fût pas prononcé, l'arrêt était rendu en parfaite connaissance de cause ; car, manuscrit ou ^imprimé, l'origine du Projet d'une dîme royale était connue depuis longtemps dans l'en-
(1) La minute originale de cet arrêt se trouve aux Archives nationales, dans les cartons du Conseil privé, V6 807, 10^ arrêt du 14 février 1707.
tourage des ministres. Cependant il semble que tout se consomma dans le plus profond secret, information, procédure et jugement; ni à Versailles, ni à Paris, ni au Contrôle général, ni à la Chancellerie, Vauban, qui était en correspondance suivie avec Chamillart et qui lui avait même adressé, le 13 février, veille de cette condamnation, un mémoire sur la canalisation de la Durance, Vauban ne sut rien de personne et continua de distribuer ses volumes à mesure que le relieur les lui rapportait. Cette inaction de la police s'explique par la forme imparfaite de l'arrêt du 14 février : le chancelier n'avait négligé qu'un point, c'était de désigner pour faire les poursuites le magistrat de qui ce soin devait dépendre, selon que la Dîme avait été imprimée à Paris ou ailleurs. Il fallut donc refaire un nouvel arrêt. Celui-ci fut daté du 14 mars, et, comme le précédent, Pontchartrain le corrigea de sa main, ajoutant après les mots « ledit livre se débite encore à « Paris, » cette mention évidemment erronée : « et « même il y a été imprimé. » Le délit rentrant ainsi dans les attributions du lieutenant général de .police de Paris, l'arrêt concluait en ces termes : « Le roi « ordonne en outre qu'il sera informé par le sieur « d'Argenson, que S. M. a commis et commet à cet « effet, de l'impression dudit livre, ensemble du débit « d'icelui, pour, l'information rapportée et vue au « Conseil, être ordonné ce qu'il appartiendra. Signé: « Phélypeaux et M.-À. Turgot (1). »
Le même jour, un arrêt identique, signé de même et également corrigé de la main du chancelier, frappait Boisgnilbert et son Fadmn de la France, en confiant
(1) Arch. nat., Y6 807, 14« arrêt du 14 mars 1707.
le soin des poursuites à l'intendant de Rouen (1). On verra plus loin ce qu'il en advint et comment l'économiste rouennais supporta la proscription.
A Paris, d'Argenson fit de son mieux pour satisfaire le chancelier, et chargea des informations un commissaire dévoué et actif, Nicolas Delamare, l'auteur du Traité de la police. Mais tout d'abord, quand on interrogea les plus fameux colporteurs de livres défendus, un fait constant ressortit de leurs réponses : le maréchal avait pris toutes ses précautions pour qu'aucun exemplaire de la Dîme n'entrât dans la circulation publique ; il se réservait de distribuer lui-même les volumes à ses amis, et pas. un marchand n'avait pu en obtenir un seul du relieur chez qui était encore déposée une partie de l'impression. En faisant part de ces renseignements et en offrant de pratiquer une saisie chez le relieur, Thonnête Delamare, qui n'était instruit que très-sommairement de l'affaire, et qui avait ignoré jusque-là l'existence des arrêts du Conseil, ainsi que le nom de l'auteur, ajouta timidement : « Mais, si ce « que l'on dit est vrai, toute la preuve retombera sur « M. de Vauban ! » D'Argenson ne connaissait pas de pareils scrupules ; à l'observation de son agent, naïf et touchant témoignage du sentiment public, il répondit par ces mots : « Quand il s'agit de recevoir les ordres « du roi, ce n'est pas à nous à prévoir les consé- « quences (2). » Delamare dut mettre en campagne le commissaire Dammon et ses agents; mais tout était déjà consommée les rigueurs devenaient inutiles et le mal irréparable : Vauban était frappé à mort.
(1) Arch. nat., V^ 807, 15« arrêt du 14 mars 1707.
(2) Voyez la première des lettres reproduites dans l'appendice, en date du 22 mars.
Instruit le 24 mars , au soir , des recherches de la police et des arrêts rendus contre son livre, le maréchal avait envoyé l'un après l'autre ses deux valets de chambre retirer le reste des exemplaires dont la reliure était terminée. Le même jour, après avoir mis sous clef ces volumes , il ressentit les premières atteintes du mal qui devait le terrasser en moins d'une semaine. Voici comment cette triste fin est racontée dans la déposition d'un témoin familier, le valet de chambre qui fut arrêté un peu plus tard et interrogé par d'Argenson lui-même (1).
« Toute l'après-dînée du 24 mars, le maréchal avait « paru fort chagrin de la nouvelle qu'il avait apprise « que M. le chancelier faisait chercher son livre, et « sur le soir la fièvre le prit. Il se mit au lit et fut fort « mal le vendredi et le samedi suivants. Le dimanche « matin, la fièvre ayant diminué, il donna ordre au valet « de chambre de prendre dans son cabinet deux de « ses livres, de les porter au sieur abbé de Camps, rue « de Grenelle, faubourg Saint-Germain, et de le prier « de les examiner et de lui en dire son sentiment. » C'était l'évêque démissionnaire de Pamiers, bien connu pour ses travaux littéraires et ses collections historiques : il répondit qu'il parcourrait le volume et rendrait compte de cet examen au maréchal. « Pendant la «. maladie du maréchal, qui ne dura que six jours, le « valet de chambre donna par son ordre l'un de ses « livres au sieur Chemineau, son chirurgien, et un « autre à un frère jacobin, son confesseur, qui prè- € chait au couvent de l'ordre, rue Saint-Honoré ; et « en donnant ledit livre audit confesseur, le maréchal
(1) V. a l'appendice le texte de cet interrogatoire.
« lui dit qu'il le priait de le lire et de lui dire si, eu le « composant, il avait rien fait contre sa conscience. « Le valet de chambre en donna aussi un au P. Labat, « aussi jacobin dudit couvent (1). Le mercredi 30"'' du « mois de mars, sur les neuf heures trois quarts du « matin, ledit maréchal décéda. . . »
Cette mort eiit fdû arrêter le chancelier et sa police, leur faire ouvrir les yeux, les accabler de honte et de douleur. Il n'en fut rien, et le corps du maréchal venait à peine de partir pour le Morvan, que Delamare fit une descente dans l'atelier de reliure de la rue Saint- Jacques (2 avril). On n'y saisit que quelques feuilles de rebut; mais d'Argenson persista, et, au bout de quinze jours, il voulut interroger lui-même la veuve Fétil, ainsi que sa fille et le compagnon relieur qui avait aidé à porter le dernier lot de volumes. Ne fallait-il pas, à tout prix, découvrir le lieu d'impression et prouver que Vauban destinait son livre à recevoir plus de publicité que ne Tavaient témoigné les premières informations ? N'ayant encore rien tiré de ces interrogatoires, le lieutenant général et le chancelir sommèrent les gendres du maréchal de représenter le paquet d'exemplaires rapporté à la rue Saint-Vincent, le 24 mars. MM. de Villebertin et d'Ussé revenaient de Bazoches, où le corps de leur beau-père avait été enseveli le 16 avril , au milieu d'un concours immense d'assistants. Mais ils s'étaient hâtés, aussitôt le maréchal mort, de transporter les volumes reliés dans la chambre de l'abbé de Beaumont , tandis que le petit-fils du maréchal, M. d'Aunay, enlevait les autres
(1) Le P. Labat, célèbre missionnaire et écrivain, revenait alors d'Amérique et se rendait à Rome pour présenter sa justification à ses chefs.
livres, y compris les manuscrits et papiers. On put donc répondre que rien n'était resté sous les scellés (1).
Ce double insuccès, cette absence totale de preuves compromettantes , dépitèrent d'Argenson ; il mit la main sur le valet de chambre Collas, et essaya d'en tirer quelques lumières. « Ne ménageons plus cet « homme, qui ne parle pas de bonne foi, » écrivait-il à Delamare. Le malheureux serviteur fut tenu pendant un mois environ au Petit-Châtelet, et, lorsque tous les commissaires se furent évertués en vain à le faire parler, d'Argenson alla en personne l'interroger dans la chambre du concierge des prisons. Sa déposition (2), dont j'ai déjà cité un passage, eut toutes les apparences de la sincérité et de l'exactitude ; mais elle n'apprit rien de nouveau au chancelier, et dut le confirmer , au contraire, dans la conviction que l'affaire ne pourrait aller plus loin. Peut-être, si l'abbé de Beaumont n'avait pris les devants et quitté Paris , la police l'eûtelle saisi comme principal complice : elle ne put que faire une descente chez lui, dans cet hôtel Saint-Jean qui communiquait avec la demeure de Vauban (3). Outre deux exemplaires qui étaient restés dans la chambre de l'abbé, on y trouva : 1° le manuscrit d'un carton que le maréchal avait préparé le 19 mars (4) ; 2° un écrit intitulé : Deuxième addition pour répondre av^ plaintes
(1) Voyez la lettre du marquis d'Ussé, 11 avril.
(2) Interrogatoire du 2 mai.
(3) Procès-verbal du 8 mai.
(4) Un carton avait été fait dès la fin de 1706 pour les pages 15 et 16. On ne le trouve employé que dans la huitième édition de la Dime, datée de 1708, dont il existe à la Bib. nationale un exemplaire précieux, celui de Daniel Huet. 11 ne sert^quà corriger un chiffre de 170 en 240, sans changer rien.au passage très-violent qui se trouve
de la Noblesse contre le système de la Dîme royale mal entendu. Ceci parut au commissaire une preuve évidente qu'on avait projeté une réédition de l'ouvrage proscrit. Enfin, un troisième manuscrit, découvert au même endroit, dans une cassette, intrigua considérablement Delamare. Le titre en était : Objections de M. le P. contre le Projet de la dîme royale et réponse de l'auteur dudit Projet. Ces initiales « M. le P. » ne signiflaient-elles pas << M. le Prince de « Condé ?» — Nous croyons que Delamare s'inquiétait bien à tort : il est probable que les Objections n'étaient autre chose que le premier travail d'un magistrat de Dunkerque, nommé Jean le Potier de la Hestroy, et accrédité parmi les conseillers secrets du Contrôle général ; elles parurent plus tard, en 1716, avec des remaniements importants, sous le titre de : Réflexions sur le traité de la Dîme royale.
Il ne restait plus à d'Argenson et au chancelier qu'à clore les poursuites et rendre la liberté au valet de chambre Collas. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que la Dîme royale demeura proscrite, et que les ordres les plus rigoureux, mais les plus inutiles , furent maintenus pour en empêcher le débit.
Quant aux interrogatoires et aux procès-verbaux d'information ou de saisie, ils restèrent entre les mains de Delamare , avec la correspondance échangée entre ce commissaire et M. d'Argenson ; tous ses papiers étant passés à la Bibliothèque, c'est là que j'ai retrouvé les documents relatifs à la Dîme (1),
dans le même endroit L'autre carton préparé par le maréchal pour une future réédition s'appliquait à la page 171.
(1) Bib. nat., ms. fr. 21746. — Une partie de ces pièces sont reproduites ci-après, en appendice.
sur rindication du savant éditeur des Archives de la Bastille, M. François Ravaisson.
Tels sont les faits précis: quelles conclusions en irer?
Vauban, nous le savons déjà, était affaibli par l'âge et par les fatigues de la vie militaire : il souffrait depuis longtemps d'une toux opiniâtre, devenue encore plus pénible dans la campagne de 1706, et Fontenelle dit positivement qu'il succomba à une fluxion de poitrine. Mais, ayant en main les nouveaux documents, et surtout la déposition du valet de chambre Collas, est-il possible de douter que le mal n'ait été aggravé et la catastrophe précipitée par l'arrêt de proscription de la Dîme, par les cruelles anxiétés et l'amer désespoir que Vauban dut ressentir en voyant son livre condamné et son patriotisme méconnu ?
On a déjà discuté des faits analogues, car les cas de disgrâce ne sont que trop communs dans l'histoire du grand règne. Ici, les pièces les plus authentiques ne me semblent guère laisser de place à l'incertitude quant aux causes d'une si rapide mort ; de plus, elles permettent de déterminer avec beaucoup de vraisemblance la part de responsabilité de chacun. Je crois avoir démontré que le chancelier et le lieutenant général de police manquèrent absolument à leur devoir de bons serviteurs , qui était d'éclairer le prince et de faire fléchir la loi, si tant est qu'elle fût en jeu, devant le nom du plus honnête et du plus dévoué des sujets. Alors même que les mesures de rigueur eussent pu se justifier par la nécessité de prévenir des excitations inquiétantes pour la tranquillité du royaume et de cacher ses misères aux ennemis (1), il reste tout au moins
(l) C'est la justiiication employée par le l'oticr de la Hestroy,
l'odieux des procédés que nulle raison d'État n'autorisait à employer contre la Dîme royale, contre Vauban.
Est-ce à dire que la responsabilité de Louis XIV se trouve ainsi dégagée, aux dépens de celle de ses ministres ? Non certes, car on ne saurait admettre qu'il n'ait point connu, et par conséquent autorisé, des poursuites qui visaient un maréchal de France, et qui durèrent un mois et demi. Le bulletin de Versailles, tenu si minutieusement par Dangeau, nous montre le roi, pendant les mois de février et de mars 1707, en rapports constants avec les personnes qui pommaient le mieux l'instruire. Le lundi, 14 février, jour où fut signé le premier arrêt, il présida le Conseil des dépêches et y vit le chancelier et Chamillart. Le soir, chez M"Me Maintenon, il reçut le directeur général des fortifications, dont les relations avec Vauban étaient des plus fréquentes, sinon des plus amicales, et qui avait même eu ses premières coniidences sur la Dîme. Le jour suivant, il y eut encore Conseil des finances et travail avec le fils du chancelier.
Passant à la date du second arrêt , nous voyons que Chamillart était alors incommodé, mais qull venait cedans un exemplaire ms. de ses Observations sur la Dime (Bib. nat.^ ms. fr. 1736, ancien Versailles 77) : « Après tout, on ne peut qu'on ne blasme un peu l'indiscrétion du maréchal d'avoir rendu public par 1 impression un ouvrage qui devoit estre pour le Roy seul et pour ses ministres, quand ce ne seroit qu'à cause de la peinture qu'il y fait du mauvais estât de la France. Quel avantage nos ennemis ne prendront-ils pas ?- . . . C'est en vain qu'on a défendu le débit de ce livre dans le royaume : il en a passé des exemplaires dans les pays étrangers, et c'est de là qu'il reflue chez nous »
pendant travailler le soir chez M"'' de Maint^non ; son portefeuille regorgeait de propositions ec de projets de finances entre lesquels il dut vraisemblablement citer la Dîme royale. Le lundi 14 mars, la cour ne s'occupa que de chasse et de présentations ; mais le 15 était jour de Conseil des finances, et il n'est pas à supposer que, dans l'une ou l'autre des réunions que le roi présida en personne, personne ne l'informa de la marche des choses. Peut-on en douter, quand il est si bien connu, si bien établi, que les moindres affaires, avant de passer au Conseil ou dans le portefeuille, lui étaient religieusement soumises et ne recevaient de solution qu'après cette formalité obligatoire? Lui-même l'a dit dans ses Mémoires : « On me vit toujours mar- « cher constamment dans la même route, vouloir être « informé de tout ce qui se faisoit , écouter les prières « et les plaintes de mes moindres sujets... recevoir « les dépêches , faire moi-même une partie des ré- « ponses... me faire rendre compte par ceux qui « éioient dans les emplois... Distribuer les grâces « par mon propre choix, conserver, en un mot, seul « toute mon autorité... » Bien que l'âge fût venu, cette minutieuse ingérence dans tous les détails du gouverment était la même en 1707 qu'en 1661. On dira , avec le plus récent historien des secrétaires d'État (1) , que le pouvoir absolu restait de fait aux agents, aux ministres, qui ne préseniaient à leur maître que la surface des questions, en lui proposant, lui imposant leur propre solution; et peut-être Saint-Simon n'a-t-il guère
(1) M. le vicomte de Luçay, dans les articles publiés en 1861, par la Revue historique du droit français et étranger.
exagéré l'omnipotence des ministres, ces « cinq rois « de France, qui exerçaient à leur gré la tyrannie sous « le roi véritable, et presque tout à son insu. » C'est ce que Fénelon avait dénoncé plus anciennement, dans sa fameuse lettre de 1693 : « Chaque ministre a été « le maître dans l'étendue de son administration. « ... Ils ont été durs, hautains, injustes, violents, de « mauvaise foi ; ils n'ont connu d'autres règles que de « menacer, que d'écraser, que d'anéantir tout ce qui « leur résistait. Ils ne vous ont parlé que pour écarter « de vous toute vérité qui leur pouvait faire ombrage.»
Mais, encore une fois, ces réserves ne sont pas applicables au cas de là Dîme royale, et la responsabilité première de la condamnation remonte jusqu'au roi, telle qu'il la réclamait. Voyons d'ailleurs comment il accueillit les nouvelles de la maladie et de la mort du maréchal.
Le lundi 28 mars, il avait pris médecine, puis fait son travail ordinaire avec M. le Peletier de Souzy, quand Fagon vint l'avertir à son dîner que le maréchal était à l'extrémité et demandait qu'on lui envoyât le premier médecin de Monseigneur. « Le roi, nous dit « Dangeau, ordonna que Boudin partît sur l'heure, et « parla de M. de Vauban avec beaucoup d'estime et « d'amitié. Il le loua sur beaucoup de chapitres , et « dit : « Je perds un homme fort affectionné à ma per- « sonne et à l'État (I). » Le lendemain 30, avant qu'on partît pour Marly, la nouvelle de la mort fut apportée par des courtisans qui « demandaient les charges, » et
(1) Saint-Simon a bien dit : « C'était un homme uniquement personnel, et qui ne comptait tous les autres, quels qu'ils fussent, que par rapport à soi. ^
— Soie partage de cette dépouille se lit dès le soir même, chez M""* de Maintenon.
On chercherait en vain un autre souvenir de la mort de Vauban dans ce journal si fidèle, si complet, et encore est-il à remarquer que Saint-Simon^ rédigeant ses propres Mémoires d'après Dangeau, n'a plus tenu compte des paroles prononcées par le roi à son dîner (1). C'était beaucoup pourtant que cette manifestation publique et solennelle des regrets du maître ; souvenons-nous des billets de simple condoléance écrits à la veuve et au fils de Colbert, ou, pis encore, du soulagement que Louis XIV témoigna lors de la mort des plus fidèles, Louvois, Seignelay, l'idolâtre La Feuillade. L'abbé de Choisy a dit quelque part que les ministres « ne savaient plus au juste s'ils étaient « dignes d'amour ou de haine. » et c'est au lendemain de la mort de Colbert que le moraliste écrivit cette phrase amère : « Les grands sont si heureux « qu'ils n'éprouvent même pas dans toute leur vie « l'inconvénient de regretter la perte de leurs meil- « leurs serviteurs (2). »
En regard d'une ingratitude qu'il a évidemment exagérée, car nous devons accepter de préférence le récit de Dangeau, Saint-Simon parle de la douleur « des impuissants, des désintéressés, » c'est-à-dire l'église, la noblesse, les bons bourgeois. Il s'en fait l'écho avec une ardeur admirable pour un homme qui ne pardonnait pourtant ipoint à la DÎ77ie royale d'avoir
(1) Il y a loin, en effet, des paroles recueillies sur l'instant par Dangeau à cette phrase de Saint-Simon : « Le roi ne vit plus en Vauban qu'un insensé pour l'amour du public, qu'un criminel qui attentait à l'autorité de ses ministres, et par conséquent à la ^3ieune.»
(2j La Bruyère. *
enfanté Timpôt du dixième. Mais, si nous insistons pour trouver des traces de la douleur dont parle Saint-Simon, dans les gazettes du temps, dans les correspondances privées, dans les mémoires des contemporains, il semble que cette date néfaste du 30 mars 1707 ait à peine marqué au milieu des années si misérables de la fin du grand règne. Seule, et' tandis que le roi ne jugeait Vauban digne ni d'une oraison funèbre, ni d'une cérémonie officielle, l'Académie des sciences, dont le maréchal était membre honoraire, sut s'acquitter de son devoir. Elle fit célébrer un service solennel, où l'on compta, nous dit le Mercure, plus de quatre-vingts hommes de lettres. Puis, dans la séance du 4 mai, Fontenelle prononça un éloge dont certains passages furent tout aussitôt livrés au public, celui-ci entre autres : « L'attention de M. de Vauban à pro- « curer le bien des particuliers ne se bornait pas aux « gens de guerre ; il compatissait aussi aux misères « publiques, et il s'est appliqué toute sa vie à y cher- « cher des remèdes; il consumait une partie de ses « loisirs à imaginer des moyens propres au soulage- « ment des peuples, à les réduire en pratique, à cal- « culer les deniers publics et à chercher par d'activés « et continuelles supputations le rare secret de remplir « les coffres du roi et de soulager le pays... » C'était déjà une allusion bien directe à la Bhne, et cela, au moment même où la justice redoublait d'efforts pour atteindre, sinon l'auteur, du moins ses complices secondaires; l'éloquent secrétaire perpétuel osa encore ajouter un trait plus précis. Après avoir reconnu le mérite des études économiques du maréchal, et tout en rendant hommage à la générosité royale qui avait comblé Vauban de plus de faveurs que celui-ci n'en
eût pu demander, il rappela que ce fidèle serviteur avait, partout et toujours, soutenu son caractère d'honnête homme, « malgré les flatteurs et les courtisans. » On ne pouvait dire mieux, ni davantage, et c'est une gloire pour nos Académies d'avoir noblement interprété et manifesté à l'origine comme elles le font encore aujourd'hui, la profonde vénération que tout le pays professera à jamais pour ce grand nom de Vauban.
La mort du maréchal, dédaignant toute protestation et ne consultant que sa conscience, paraîtra encore plus belle et plus majestueuse, si nous mettons en regard la conduite que tint, dans les mêmes circonstances, le compagnon de lutte et de disgrâce de Vauban, Pierre de Boisguilbert. Quoi qu'en ait dit Saint-Simou, le magistrat rouennais ne sut nullement se montrer digne de l'honneur de cette persécution : sa propre correspondance le prouve d'un bout à l'autre (1).
Avec lui et avec le Facium de la France, il n'était pas besoin de ménagements ; l'arrêt rédigé et signé par le chancelier, le 14 mars, en même temps que celui qui frappait la Dîme royale, fut accompagné d'un ordre d'exil à Brives-la-Gaillarde. Mais déjà Boisguilbert, averti peut-être par le ministre La Vrillière, avait cherché un asile contre les rigueurs dont sa position de magistrat de police le rendait plus passible que tout autre. C'est de la « terre étrangère » qu'il écrivit au contrôleur général une première lettre, toute pleine
(1) Les documents qui vont sui^Te sont tirés de la «Notice sur la vie et les travaux de Boisguilbert, » que j'ai présentée en 1865, au concours du prix Léon Faucher, et que l'Académie a bien voulu récompenser il une mention très-honorable.
— sodé cetle humilité obséquieuse qu'il faisait alterner avec les boutades de la plus naïve assurance.
« Ce 17 mars. Monseigneur, je vous demande très-hum- « blement pardon, si 112^000 liv. de taxes par moi « payées depuis votre ministère, pareille somme à moi « présentement demandée, m'ont assez fait perdre la « raison pour désobéir àvos ordres, dans l'espérance que « le publicjoindroit ses prières aux miennes pour obtenir « de vous des manières sur lesquelles vous avez trouvé « bon que j'eusse l'honneur de vous entretenir si long- « temps. J'ai reçu un ordre d'aller à Brives-la Gaillarde. « Je suis persuadé, Monseigneur, que ma peine seroit » moins grande que mon crime, si ma situation étoit « semblable à celle des autres hommes ; mais quitter « Rouen, à mon égard, est réduire une femme et un « grand nombre d'enfants que j'ai à l'aumône, présente- « ment que l'on ne reçoit rien des terres, n'ayant d'autre « moyen de subsister que les émoluments journaliers « de ma charge. J'ai commencé par faire supprimer « partout où j'en ai pu trouver les exemplaires de tout « ce que j'ai fait, !^brûler tous mes manuscrits , en « très-grand nombre , et si , à l'exemple de Dieu , « Monseigneur, vous voulez bien user de miséricorde « à mon égard, vous connoîtrez par la suite que mon « repentir est véritable, la pénitence volontaire de « l'auteur faisant plus d'eflfet dans ces occasions que la « peine que l'on lui peut faire. Je vous supplie, Monsei- « gneur, que ma femme et mes enfants ne soient point « punis pour un crime qui m'est singulier, et que vo- « tre caractère, tout rempli de bonté, veuille bien « m'accorder ma grâce, et que mon silence à l'avenir « vous marque ma reconnoissance. Je suis, avec un « très-profond respect, etc. »
Les ministres savaient à (^uoi s'en tenir sur la situation des affaires du lieutenant général, que d'ailleurs ils n'avaient pas l'intention de punir longuement ni sévèrement. Il n'y eut donc pas de réponse à cette première supplique ; mais le chancelier s'opposa à ce que Texilé fît exercer sa charge, comme il l'avait imaginé, par son fils aîné. Cette décision fit revenir en toute hâte le fugitif repentant ; de la même plume qui avait prodigué les avis et les conseils à trois générations de contrôleurs généraux, il renouvela son amende honorable dans des termes plus humbles que jamais, mais en faisant toutefois de singulières réserves : « Ce «11 avril. Monseigneur, je me donne l'honneur de « vous confirmer de mon territoire la parole que j'ai « pris la hardiesse de vous donner dans une terre « étrangère, savoir : de ne parler ni écrire en façon « quelconque du gouvernement, excepté à votre égard, « seulement quand vous m'en aurez donné la permis- « sion, espérant qu'à l'exemple de Dieu, qui oublie « tout à fait le passé lorsqu'il pardonne aux pécheurs, « vous voudrez bien m'accorder la grâce de vous « saluer quand je me rencontrerai à Paris. J'ai brûlé « tous mes manuscrits, en très-grand nombre, à la ré- « serve d'un exemplaire des Mémoires de M. de Sully. » Et reprenant son sujet favori, Boisguilbert recommandait la libre sortie des blés comme le seul moyen de rétablir les affaires, quoi qu'en pussent dire M. d'Argenson et le premier président de Harlay. Chamillarl, dont la participation aux rigueurs du chancelier n'est point douteuse cette fois, dicta la réponse suivante, de ce ton ironique et dédaigneux qu'il prenait volontiers pour remettre à sa place le petit magistrat de province, trop prolixe dans l'exposition de ses chimères :