‹ La proscription du projet de dîme royale et la mort de VaubanChapitre 2 sur 6 · SV · texte numérisé non relu

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« Puisque vous vous adressez encore à moi , après « avoir donné au public toutes vos extravagances^ le « seul bon conseil que je puisse vous donner, c'est de « brûler vos remarques sur le Mémoire de M. de 4! Sully, et de pouvoir imaginer une fois en votre vie « que l'on ne sauroit appliquer aucun exemple que « pour en faire usage quand les choses sont à peu près « dans la même proportion, et qu'un royaume est « assez riche pour soutenir la dépense que les rois « veulent lui faire porter. Si vous entendez bien ce que « je vous veux dire, et qui n'est pas difficile à com- « prendre, vous vous occuperez à l'avenir de rendre « la justice, et vous renoncerez an gouvernement de « l'État. »

Sans renoncer à rien, Boisguilbert dut obéir à l'or-, dra d'exil et partir pour l'Auvergne ; mais il se garda de brûler quoi que ce fût , et conserva surtout cet exemplaire annoté de Sully qai formait son bagage suprême et qui lui servit plus tard à reprendre sa correspondance avec le Contrôle 'général.

Ses amis, ses protecteurs ne l'abandonnèrent point. Le chancelier avait annoncé, dès le 3 avril, que le roi ferait bientôt miséricorde, pour peu que l'on répondît suffisamment jde la conduite à venir du coupable, et, en effet, le temps d'exil avait été réduit à six mois. M. de la Vrillière, qui avait la Normandie dans son département de secrétaire d'État, et le duc de Saint-Simon, qui conservait bon souvenir de ses relations avec les deux frères Boisguilbert, s'employèrent activement pour faire encore abréger la durée du châtiment. Mais, si le roi était calmé, Chamillart ne pardonnait pas encore, et, la femme du lieutenant générai ayant voulu venir se jeter aux pieds du ministre ,

elle reçut avis que toute démarche de ce genre serait considérée comme une profonde ingratitude. La punition avait été bien peu proportionnée à la gravité des attaques portées contre le gouvernement et le ministère ; le seul moyen d'obtenir quelque diminution des six mois, c'était de faire connaître, par le repentir de Boisguilbert et la douleur de sa famille, qu'il méritait cette grâce.

Tout s'arrangea : Boisguilbert eut même la bonne fortune de trouver en Auvergne un intendant qu'il avait connu à Rouen, ce qui lui permit d'occuper ses loisirs forcés à l'étude de la misère locale. L'exil ne dura que deux ou trois mois, et Saint-Simon se| vante d'avoir été pour quelque chose dans cette extrême indulgence du ministre. « Mais, ajoute-t-il, Boisguilbert, mandé « en revenant , essuya une dure mercuriale , et , pour « le mortifier de tous points, fut renvoyé à Rouen, « suspendu de ses fonctions , ce qui toutefois ne dura « guère. Il en fut amplement dédommagé par la foule « du peuple et les acclamations avec lesquelles il fut « reçu. » Pour que ce dernier détail fût admissible , il faudrait supposer un revirement bien complet chez les Rouennais , qui n'avaient guère apprécié jusque-là leur magistrat, ni son caractère, ni ses œu^Tes économiques. Ce qui n'est point douteux, c'est que le Factum de la France bénéficia de la proscription et eut un succès sans exemple dans l'histoire des livres prohibés. Sept éditions au moins parurent avant la fin de l'année 1707, dont trois portant le titre de Testament politique de M. de Vauban, avec un portrait du maréchal. 11 est fort probable que l'exilé de Brives n'était pas étranger à ces publications : sa seule concession aux ministres fut de supprimer les pages séditieuses

du Supplément au Détail, qui cependant n'avait pas été désigné dans l'arrêt du 14 mars. Cette apparence de repentir, ce ton contrit de toutes ses lettres , firent presque oublier tant d'offenses : quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis le retour à Rouen, que, la correspondance reprenait, entre Boisguilbert et Chamillart, aussi active que par le passé; bientôt, l'arrivée de Desmaretz au poste de contrôleur général acheva de donner un tel caractère de confiance à ces relations, que le donneur d'avis put, encore une fois , se croire maître de l'esprit du ministre et des destinées du pays. Illusions trop faciles et trop fréquentes pour que nous puissions les qualifier de généreuses !

Boisguilbert devait ainsi passer les dernières années de son existence dans des alternatives d'humilité et de triomphe puéril, toujours persiflé parles ministres qu'il accablait de ses conseils et lassait de ses redites. Me permettra-t-on, en finissant, de citer un dernier fragment de sa correspondance inédite, qui , seule , pourra, quelque jour, faire comprendre un si étrange caractère, où la dignité morale n'était guère à la hauteur du génie économique ? C'est en août 1711, et Boisguilbert écrit de Fontainebleau, où se trouve la cour.

Il a déjà obtenu plusieurs audiences du contrôleur général ou du chancelier; sa verve se ressent de ces faveurs, et la lettre est singulièrement longue et diffuse (1); mais je n'en donnerai que la dernière page, qui nous ramène à Vauban et à la Dîme royale.

« Il est à propos, Monseigneur, que je vous présente « le ministère de M. de Sully, surligné à feuillets plies, « en sorte que vous ferez le dépouillement de ce qui

(1) Lettre du 21 août (1711) à Desmaretz.

« est essentiel en moins d'une demi-heure. Vous « verrez qu'il trouva la France en plus pitoyable état « qu'elle n'est aujourd'hui , et qu'au milieu de deux « guerres, il la rétablit, paya toutes les dettes et « amassa trente millions d'argent quitte au roi, parce « qu'il rendit les peuples riches par la protection qu'il « donna au labourage et au commerce du dedans. « Vous apercevrez à même temps qu'il n'eut point de « plus grands adversaires dans sa route que le Conseil « du roi et les courtisans, jusques aux princes. Ce- « pendant, comme il eut le maître et les peuples de « son côté, il vint à la fin à bout de tout. . . De plus, « cette lecture fera connoître que ce n'est point le « projet du lieutenant général de Rouen que vous « suivez , qui ne s'estime point un assez grand auteur, « ni téméraire jusqu'au point de se donner pour guide « dans une pareille route, comme a fait, fort mal àpro- « pos, feu M. de Vauban, sauf le respect dû à sa mé- « moire, bien que je ne m'en sois pas caché dans mon « ouvrage de son vivant, et qu'il m'eût donné des « louanges dans le sien. Au fond, c'étoit la production « d'un prêtre d'une vie fort équivoque, à qui il avoit « bien voulu prêter son nom. »

Ainsi , aucune amertume ne fut épargnée à Vauban : mort pour ce livre de la Dîme royale, où se sont résumées toutes les plus nobles inspirations de son patriotisme, il fallait que la jalousie de.Boisguilbert, comme plus tard l'erreur obstinée de l'auteur du Siècle de Louis XIV, vînt lui dénier la paternité de son œuvre, et détourner la gratitude qui lui est due à tant de titres.

A. M. DE BOISLISLE.

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