‹ La prostitution à ParisChapitre 27 sur 64 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'inscription et la visite sanitaire n'auraient bien évidemment aucune utilité, si elles n'avaienl pour sanction la faculté de contraindre les prostituées d'habitude, reconnues malades, à entrer dans un hôiiilal oii elles recevront les soins qu'exige leur état, et d'où elles ne pourront sortir que lorsqu'elles n'offriront plus de danger de contagion immédiat.

Il ne faut pas se dissimuler que celte obligation

— la seule qu'à notre sens on ait le droit d'imposer aux femmes qui volontairement acceptent d'être inscrites sur les registres de la prostitution

— constitue une restriction à leur liberté. Mais est-ce là une raison qui doive nous arrêter, en présence du danger que fait courir à l'existence même de tant d'êtres inconscients, la diffusion

de lant de maladies dont il est d'un intérêt social primordial de refréner les incessants progrès?

Dois-je ici rappeler à quelles mesures draconiennes les nations, même les plus libérales, .xecouienl en cas d'épidémies de choléra, de vaxiole ou de fièvre jaune? Les internements, les lazarets, les intefdictions de pénôtrersurle territoire non atteint encore par la contagion, ne Bont-ils pas eux aussi des enLraves à la liberté.

Je n'ai pas à examiner la question au point de Tue philosophique et sociologique. J'ai seulement :i rechercher à quelles conditions il est possible .d'agir efficacement contre le danger que présente la prostitution, au point de vue de la diffusion ifles maladies vénériennes, laissant à d'autres le soin de mettre en harmonie avec la loi, les règles de l'hygiène publique sur lesquelles elle entend appuyer ses résolutions.

Ce droit d'interner dans un étabUsseraent hospitalier les filles soumises atteintes d'affections contagieuses, il est reconnu par tous les » législateurs de tous les pays d'Europe. Non seulement les nations monarchiques comme l'AUemagne, l'Italie, l'Espagne, l'Autriche-Hongrie, la Russie en font quotidiennement l'application, mais il a été tout récemment sanctionné par la législation de la République helvétique.

L'Angleterre elle-même a cru devoir corriger S'abolition des acts par l'adoption d'un biU pro-

158 héfouhes a. apporter au régime actuel

posé pai' le marquis Ilarlington, bill gui permat au cbef du service médical de tout l'hôpilal certifié de garder dans cet hôpitnltoute femme s'y trouvant atteinte d'une maladie contagieuse juaqu'à ce qu'elle en soit débarrassée.

L'expérience a démontré combien les prostituées d'habitude, auxquelles est laissée la liberté de sortir de l'hôpital, où elles sont venues spontanément se faire traiter, se font peu de scrupules d'aller au dehors porter le mal dont elles sont infectées, du moment qu'elles y irouvent ua espoir de gain.

L'exemple de l'hôpital de Lourcine est là pouinous édiiier ;

(■ En 1879, écrivait le docteur Martiaeau, sur 1,782 admises, 508 sont sorties non guéries, soit voloatairement, soit après refus de traitement par mesure disciplinaire; en 1880, sur 1,904 admises, 618se sont trouvées dans le même cas; il y en a eu 687 en 1881 sur 1,968 admises, 730 en 1882sura,235, ct6ô0 en 1883 sur 2,400(1).

« Le jour où il plaît à une femme de Lourcine, en pleine floraison syphilitique, dit encore le même auteur, de quitter l'hôpital pour aller reprendre en ville soiimétier, « doubler» uneamie qui a trop d'ouvrage, ou " faire » une fête ou un dimanche, elle sort tranquillement et va empoi-

(1) Martiniiau, Prastitution clandestine, p. 27,

HOSPITALISAT! OK

feonner sans scrupule ceux que leur malechaiice glui adresse.

llerevieut d'ailleurs le plus souvent, après leette « bordée », et on la reprend à l'hôpital, ce Iquî vaut encore mieux que la laisser multiplier yie nombre de ses viclimes (1). «

C'est surtout les samedis ou les veilles de fêtes Bque se multiplient ces dangereuses aorties, Or, Mfli l'on considère que les femmes qui se monrlrent aussi insouciantes de leur propre santé, et ' surtout de celle de leui's clients de rencontre, appartiennent presque toutes à la dernière catégorie des prosiiLuées : filles à soldats, pierreuses, nés de cabarets borgnes, on suppose les rava- Jfes qu'elles peuvent produire autour d'elles. Le ' Martineau cite l'observation d'une de ces les, qui, les samedis et dimanches de paye, 'Oyait jusqu'à 30 et 35 hommes. 11 est très commun d'en rencontrer à Saiut-Lazaie ou à Lour- B qui se vantent de faire les mêmes jours de 5 à 8 passes. Ces chiffres effrayants en disent slus que tous les raisonnements, contre l'excès rde sentimentalité en vertu duquel certaines perines voudraient qu'on laissât pleine liberté k ■d'aussi terribles syphiliféres.

D'autres raisons encore poussent ces filles à l.quitter l'hôpital : l'amour du changementj le

(1) Martiueau, Pio/liCution clamiest

160 RÉKORMES A APPORTER AO ilÉClUE ACTUEL

désir de se livrer à leur ordinaire iotempérance la jalousie, la craiate de se voir abaQdooaer par leur amant, et surtout les sollicitations des proxénètes et des souteneurs, privés de leur

gagne-pain.

Ou ne saurait compter sur la crainte qu'inspire la maladie à ces femmes pour les retenir. Ainsi que le fait très justement remarquer M. le D'Maii'eau : H La syphilis est ordinairement la plus commode, la moins gênante des maladies.

Bien rarement elle est, pour la prostituée, une entrave aux rapports sexuels, uue obligation à lii continence, et j'ajoute que la sypMliophobie n'existe pas et ne produit pas ses salutaires elTets en dehors des classes cultivées (1) n.

L'internement dans un hôpital se justifle donc amplemeut, en ce qui concerne les filles publiques. C'est du reste à cette conclusion qu'aboutit M. le D' Alfred Fournier, dans l'important travail que nous avons plusieurs fois cité :

u Les fliles inscrites reconnues affectées de maladies vénériennes seront internées, jusqu'à guérison des accidents contagieux, dans un asile sanilaire spécial.

« Cet asile sera exclusivement ce qu'il doit être, à savoir : une maison où l'on traite des is. Il n'aura pas seulement la disposition

cl prostituées, Ibi'^ae de doc-

matérielle d'un hôpital ; il en aura aussi l'esprit, la discipline et les mœui^,

" Les malades y seront traitées avec tous les égardï dus à tous les malades, quels qu'ils soient. Toute rigueur inutile, toute mesure ■vexatoire tendant à modifier le caractère de l'asile et à transformer un hôpital en maison de correction, y sera sévèrement prohibée.

a Offrir aux malades une assistance qui leur rende acceptable et enviable le traitement néces- . saire à leur guérison, tel est le but à réaliser par la création de cet asile. Pour atteindre ce but, il conviendrait presque de prendi-e le contrepied des mesures oppressives qu'au détriment del'iatérêt général une déplorable rouline continue à appliquer au traitement des vénériennes (1). » On ne saurait plus exactement formuler, à notre sens, la règle de l'asile où devront être internées les filles inscrites malades, que ne l'a fait dans ces quelques lignes le savant professeur. Un hôpital qui ne soit pas une prison, qui n'y ressemble ni par le régime, ni par la discipline; où, en dehors de l'obligation de suivre un traitement médical sévère, les pensionnaires jouissent de toutes les libertés accordées aux malades ordinaires, attirerait bien plus qu'il n'effrayerait ces malheureuses. La privation du

(I) A. Foiiruier, Projet de rtglemenlation sanitaire de la prostitution, p. 3-4.

RicBARD. " La Prostitution.

droil d'aller el de veuir serait compensée parle bien-être dont elles jouiraient, et peut-être même, avec une organisation rationnelle et humaine, pouiTait-ou, pendant ce séjoui- où elles seraient éloignées des influences du détestable milieu où elles vivent, ramener quelques-unes au moins de ces filles aux habitudes de travail qu'elles ont perdues, et exciter chez elles le désir de renoncer à une vie de désordres, qui n'a le plus souvent pour cause que la misère el l'abandon.

Oette création d'un asile spécial, destiné â remplacer l'odieuse maison de SaiQl-Lazare, apparaît comme la plus urgente des réformes à apporter au régime actuel de la prostitution réglementée.

Il semblerait bien difficile d'aller plus loin, et de demander, comme le D^ Fiaux, l'admission de cette catégorie de femmes dans les hôpitaux généraux. Les inconvénients de cette promiscuité apparaissent clairement à tous les yeux; un seul suffirait à faire écarter celte proposition. Presque toutes les prosliluées d'habitude sont en même temps proxénètes, ou ont contracté dans l'exercice de leur profession des vices de nature particulière, qui feraient, de leur présence au milieu d'une population fémiuine jeune et pauvre, comme celle qui vient chercher dans nos établissements hospitaliers les soins que réclame 8Li santé, les plus terribles ravage.

C'est là un côLé excessivement délicat de la question, sur lequel on nous permettra de ne pas insister, et dont l'indication seule suffit à motiver les raisons qui ont déterminé la Commission sanitaire municipale à réclamer un asile spécial pour les vénériennes inscrites.

Cette création exclut d'ailleurs la proposition de MM. Strauss et Levraud, qui voudraient con- Berver l'infirmerie de Saint-Lazare, pour les prostituées qui auraient commis des infractions graves aux règlements des établissements hospitaliers.

L'isolement, plus ou moins prolongé, dans des Cambres séparées, nous paraîtrait sulSsant 'pour répondre aux craintes les plus exagéixées.

Il convient d'ailleurs de se garder, comme l'a isi justement fait observer M. le D' Alfred Fournier, de ce préjugé qui veut que des rigueurs spéciales soient rendues exigibles par le caractère et l'indiscipline des malades spéciales auxquelles sera réservé cet asile. Il oppose avec ioâniment de raison, à ces théoriciens d'un autre âge, l'exemple de Lourciue :

« Certes, dit-il, le public qui compose Lourdne est à peu près comparable à celui de Saint- Lazare; je dirais même plue, les filles de Lourcine, recrutées pour laplupart dans la prostitution elandestine, et non encore soumises au moindre

16i RÉFORMES A APPORTER AD RÉGIME ACTCEL

frein, sont bien plus iadîtcipliiiées, bien plus intraitables que les ûlles soumises ; or, jamais à Lourcine nous n'avoDS vu de malades plus dociles, au dire même de nos surveillantes, très compétentes en pareille appréciation, que celles dont nous gratifie parfois le Dispensaire, loj^que Saint-Lazare est encombré. Or, est-ce que Lourcine est une prison? Est-ce que Lourcine a une discipline sensiblement dilTéreute de celle des autres hôpitaux? Esl-ce que Lourcine est orné d'une grille à sa porte, d'un écrou, d'un poste de soldats? Rien de tout cela n'empêche cependant qu'à Lourcine, même en l'absence de geôliers, on n'y traite efficaceœeot la vérole ; n'empêche que Lourcine ne rende au public parisien d'énormes, d'incalculables services au point de vue de la prophylaxie.

B II y a plus, et ce très petit détail peut avoir son prix dans l'espèce, Lourcine possédait un cachot, il y a quelques années. Ce cachot était considéré comme la sauvegarde, comme le palladium de la maison. Avec lui, et grâce à lui, disait-on, a Lourcine pouvait marcher » ; sans lui, tout devait être perdu. Cependant ce cachot vénéré n'esiste plus aujourd'hui, et j'en suis quelque peu coupable. Or, chose surprenante, Lourcine est resté, même sans ce cachot, aussi paisible que par le passé, Lourcine fonctionne comme devant, et, miracle plus étonnant, la

vérole continue à y guérir même sans le cachol{l).n

Les renseigaementa que m'a fournis le docteur Martioeau cooBrment l'opiuion du docteur Alfred Fouraier,

L'asile sanitaire devrait naturellement être placé sous la direction de l'administration de l'Assistance publique. Les chirurgiens et les médecins seraient pris dans le corps si distingué de nos hôpitaux. Les élèves internes et externes, les surveillantes, les iniîrimières, seraient également choisis parmi le personnel hospitalier.

Nous avons vu plus haut que le nombre des filles inscrites malades envoyées chaque année à Saint-Lazare est en moyenne de SJ90, chiffre un peu trop élevé, car il couvient d'en défalquer les iilies qui, après être simplement « blanchies », y reviennent quelque fois à deus ou trois reprises dans la même année.

Mais l'asile sanitaire recevrait également un grand nombre de disparues, qui se soustraient justement à la visite, par crainte d'être envoyées eu prison, et que n'effrayerait certes pas le .régime infiniment plus doux de cet hôpital. Il serait donc prudent de tabler sur une population Bcnuelie moyenne d'environ 1,200 malades, en y comprenant les filles inscrites, qui vont se faire

(IJ D' Alfred Fournier, loc. cit., y). 1.

aujourd'hui soigner eu fraude à Lourcine ou à Saint-Louis.

Si l'on estime que le séjour ordinaire des vénériennes, parmi lesijuelles les syphilitiques ne figurent que pour la moitié, n'eicédera pas en moyenne 4 mois, c'est donc 400 lits que devrait posséder l'asile sanitaire pour répondre à loua les besoins.

M. le D' Fournier estime que le nombre des malades confiés à un médecin, et composant ce qu'on appelle un service, ne devrait, sous aucun prétexte, dépasser 80. Il faudrait donc prévoir 5 services, composés chactia d'un médecin en chef, d'un interne, de quatre élèves e.ïternes, d'un interne en pharmacie et du nombre de aurveillanles et d'infirmières correspondant.

Ce sont là, d'ailleurs, de simples indications, et il conviendrait, au cas où le Conseil municipal adopterait sur ce point mon avis, de provoquer de la part de l'administration de l'Assistance publique l'étude d'un projet complet d'organisation d'un asile sanitaire, exclusivement destiné aux flUes inscrites.

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