DISPENSAIRE DE SALUBRITÉ
2° Affections vénériennes non syphilitiques :
Sous cette dénomination, je fais figurer toutes les maladies qui sonl la conséquence d'inflammations locales et qui sont éminemment contagieuses : uréthrites, vulvites, vaginites; j'y ajoute les érosions et les ulcérations du col de l'utérus, les catarrhes utérins purulents elles végétations.
Les traditions du dispensaire de salubrité ont toujours été d'englober toutes ces affections sous la môme dénomination de maladies vénériennes et de les rendre tributaires de l'infirmerie de Saint- Lazare.
Tout le monde ne partage pas les mômes impressions. Je dois citer notamment un médecin de Saint-Lazare, M. le Dr Le Pileur, qui pense que l'infirmerie devrait être réservée presque exclusivement aux accidents syphilitiques. Dans une brochure publiée en 1889(1), il dit ceci : « Au risque de paraître trop facile, mais persuadé que rhygiùne n'a à s'occuper que d'une seule chose, la prophylaxie de la syphilis, je voudrais que les seules femmes en puissance d'accidents contagieux syphilitiques ou chancreux fussent envoyées à l'infirmerie. La vaginite, sans doute, mais surtout les chancres mous dont la diffusion se fait avec une si effrayante rapidité et les accidents syphilitiques contagieux de la peau ou des muqueuses doivent être impitoyablement poursuivis et leurs récidives surveillées avec le plus grand soin. En est-il de môme des uréthrites, des métrites de tout genre, môme quand elles seraient d'origine blennorrhagique? certainement non. »
Ainsi les uréthrites blennorrhagiques, les métrites blennorrhagiques, les vulvites, affections essentiellement virulentes et contagieuses, ne devraient pas être soignées à l'infirmerie de Saint- Lazare! Le motif de cette exclusion, c'est que ces affections demandent des soins prolongés et qu'elles ne peuvent pas, par leurs conséquences, avoir d'action sur la race!...
J'éprouve quelque difficulté à comprendre la portée de cette argumentation. Il y a nécessité de dire, en premier lieu, que la mission du médecin du dispensaire aussi bien que celle des médecins de Saint-Lazare, ne consiste pas à se préoccuper de la durée de la maladie pour laquelle urws prostituée est envoyée à l'infirmerie ; elle
(1) De l'hospitalisation des prostituées vénériennes.
est atteinte d'accidents contagieux, qui exigent qu'elle soit retirée de la circulation; elle doit être soignée jusqu'au jour où elle ne sera plus en état de communiquer l'affection dont elle est atteinte; le reste importe peu. Combien l'opinion de M. le Dr Le Pileur parait hasardée, lorsqu'il dit n'attacher aucune importance à des affections qui peuvent déterminer, chez l'homme, des uréthrites blennorrhagiques avec leurs conséquences (rhumatismes blennorrhagiques, accompagnés souvent de métastases du côté du cœur, de cystite, néphrite et orchites). Le résultat des orchites ne fait-il pas plus que d'atteindre la race? Il la supprime, puisqu'il met un obstacle absolu à la procréation de l'espèce! Pour la femme elle-même, n'y a-t-il pas dans les complications de la blennorrhagie une cause d'infécondation?
L'étude de l'uréthrite blennorrhagique, chez la femme aussi bien que chez l'homme, a été trop minutieusement faite, dans ces dernières années, pour que des médecins puissent regarder cette affection comme une maladie anodine et sans importance! Un collègue de M. le Dr Le Pileur, M. le Dr Verchèrc, a soutenu avec talent et une rare vigueur une thèse diamétralement opposée. Dans une étude importante (la Blennorrhagie chez la femme) ce distingué confrère énumôre avec le plus grand soin les nombreuses complications de la blennorrhagie chez la femme. Il est utile de citer quelques-unes des opinions soutenues dans son livre. « La blennorrhagie de la femme est une affection grave, extrêmement grave, et elle peut atteindre toutes les femmes » (tome I, page 4). A la page 51 du môme volume, je trouve cette déclaration : « Au point de vue de l'hygiène générale, de l'hygiène sociale, la blennorrhagie doit être rangée parmi les affections autorisant l'internement des prostituées au même titre que la syphilis. » A la page 220 du tome II il dit encore : « On ne devrait plus considérer la blennorrhagie comme une affection sans importance et toute uréthrite devrait être tout aussi sévèrement recherchée que la plus sérieuse des syphilis. »
On a fait remarquer quelquefois que certaines affections du col de l'utérus ne méritaient pas constamment la dénomination de maladies vénériennes et que, par suite, le dispensaire de salubrité se montrait trop rigoureux en envoyant à Saint-Lazare les personnes qui en étaient atteintes. Cette observation pourrait avoir une certaine valeur si on avait affaire à des femmes qui vivent de la vie régulière
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des femmes honnêtes; mais l'argument n'a pas de portée, lorsqu'il s'agit des personnes qui passent au dispensaire de salubrité. Toutes ces femmes ou jeunes filles vivent, depuis plus ou moins longtemps, do la prostitution clandestine ; elles sont éminemment suspectes aux yeux des médecins hygiénistes; quelques-unes ont eu la syphilis, quelques autres pourront l'avoir plus tard et les affections constatées au dispensaire sont bien la conséquence, plus ou moins directe, des actes vénériens- Il est bien difficile, d'ailleurs, d'affirmer que telle femme qui a une ulcération du col n'est pas dangereuse. Ne peutelle pas avoir eu la syphilis antérieurement? Et, dans ce cas, l'ulcération ou l'érosion du col est-elle sans danger? Comment affirmer, en outre, que telle ulcération du col qui débute est une ulcération simple et qu'elle ne sera pas le point de départ d'une manifestation plus grave? L'expérience ne nous prouve-t-elle pas, tous les jours, que. dans les catégories des femmes examinées au dispensaire, les affections, en apparence les plus anodines au début, sont le plus souvent graves? Il ne s'agit donc pas, dans la mission qui incombe au médecin du dispensaire, de se laisser aller à une indulgence dangereuse: il doit être, au contraire, très rigoureux, de façon à ne laisser jamais passer un symptôme suspect, qui peut être le début d'une affection virulente et contagieuse. Je crois être dans la vérité absolue, en maintenant sous la dénomination de maladies vénériennes les affections que j'ai énumérées.
3° Affections parasitaires :
Sous cette dénomination, il est surtout question de la gale. Il est utile, ce me semble, au sujet de cette affection, de réfuter, en passant, l'objection fréquemment faite, à l'envoi des femmes atteintes de cette maladie à l'infirmerie de Saint-Lazare. Si on ne considère que la question du traitement, il est possible d'admettre qu'on pourrait obtenir une guérison plus rapide en envoyant les malades au traitement spécial de l'hôpital Saint-Louis, par exemple. Mais si j'examine la question au point de vue pratique, je devrai l'apprécier différemment, suivant qu'il sera question des filles inscrites ou des filles insoumises.
Pour ce qui concerne les femmes inscrites, peut-on supposer que le médecin obtiendrait facilement, si on les laissait en liberté, qu'elles prissent des soins spéciaux et qu'elles se résignassent à un
traitement ? Évidemment non. Libres d'agir à leur guise, elles ne se décideraient à se soigner qu'après avoir communiqué cette maladie à de nombreux clients. Les femmes atteintes de la gale n'attachent aucune importance à cette affection ; elles disent volontiers que les signes observés chez elles sont de simples boutons de sang, qui n'ont rien de sérieux. Il n'y a donc pas à compter sur leur bon vouloir pour arriver à ce qu'elles se soignent spontanément, d'une façon méthodique.
C'est bien autre chose, lorsqu'il est question d'une fille insoumise atteinte de la gale. Dans ce cas. on n'obtiendrait absolument rien, quels que fussent les conseils donnés, l'incurie des insoumises pour leur santé dépassant tout ce qu'on peut imaginer. Il s'ensuit que les filles inscrites ou non inscrites transmettraient sans scrupule une maladie parasitaire, si elles continuaient en liberté leur métier de prostituées inscrites ou de prostituées clandestines; il y a donc utilité à les mettre dans la nécessité de recevoir les soins qui leur sont personnellement nécessaires et d'empêcher la propagation de l'affection dont elles sont atteintes. Je dois ajouter qu'il arrive souvent qu'une fille arrêtée pour la gale se trouve sous l'influence de la syphilis à Tétat d'incubation. Nous avons, en effet, constaté bien des fois que des insoumises envoyées à Saint-Lazare pour la gale y ont fait un séjour de plusieurs mois, parce que les accidents syphilitiques se sont montrés et se sont développés peu de jours après leur entrée à Saint-Lazare (1). Dans ces cas n'y a-t-il pas eu une double utilité à envoyer les malades à l'infirmerie?
Après avoir montré l'utilité du classement adopté et la nécessité de continuer les traditions du dispensaire de salubrité; après avoir expliqué l'impossibilité d'apporter une modification quelconque aux diagnostics établis par le Dr Clerc pendant cette période, il me reste à étudier tout d'abord les maladies observées sur les insoumises mineures, pour passer ensuite aux détails qui concernent les insoumises majeures.
(1) L'insoumise M... envoyée à Saint-Lazare pour la gale, le 21 octobre 1887, a fait un séjour de sept mois à l'infirmerie, parce que des accidents secondaires se sont montrés peu de jours après son passage au dispensaire. La durée du traitement dit suffisamment la gravité des manifestations syphilitiques.