DEGRÉ D'INSTRUCTION DES INSOUMISES
les ressources que renseignement ne leur avait pas fournies. C'est là une des tristes constatations de l'étude que nous poursuivons.
On est peut-être trop disposé, de nos jours, à exagérer l'influence moralisatrice de l'école. « Ouvrez des écoles et vous fermerez les prisons », a-t-on dit, bien souvent. Malheureusement c'est fréquemment une illusion ; car dans beaucoup de pays où l'instruction est très répandue, la criminalité n'a pas diminué, mais s'est transformée.
L'influence de l'école, pour être moralisatrice, doit s'appuyer sur toutes les causes qui agissent sur l'enfant, notamment sur le sentiment du devoir, sur les leçons et les exemples des familles honnêtes qui créent autour de l'enfance une atmosphère de pureté et de vertu. On pourrait dire avec Massimo d'Azeglio : « Ce n'est pas l'école qui fait l'homme, comme ce n'est pas le gouvernement qui fait la société : c'est la famille bonne ou mauvaise qui fait les bons ou mauvais gouvernements. »
Un magistrat italien, M. Ferriani, a publié récemment un livre sur l'enfance criminelle. Il étudie longuement la criminalité sur les tout jeunes gens et examine le degré de leur instruction. Sur 2,000 enfants ou mineurs criminels, il a constaté que 1,336 d'entre eux savaient lire et écrire; 325 possédaient une instruction au-dessus de la moyenne; 129 avaient une instruction supérieure et 210 étaient illettrés.
Ce que l'on a dit pour la criminalité en général s'applique également à la prostitution, qui a gagné les toutes jeunes filles et même l'enfance.
Nous allons examiner le degré d'instruction des prostituées insoumises, bien qu'il soit difficile de dire, d'une façon précise, si l'instruction a apporté un frein' au développement de la prostitution.
Les renseignements sur l'instruction desuisoumises ont fait défaut dans beaucoup de circonstances et, dans d'autres cas, ils étaient très incertains. J'ai trouvé seulement des détails exacts, sur leur degré d'instruction, dans 6,308 des dossiers des insoumises malades.
Il y avait lieu d'étudier la question, non pas au point de vue d'une instruction perfectionnée, ce qu'il eût été impossible d'établir, mais seulement au point de vue d'une instruction rudimentaire. J'ai classé les prostituées clandestines en quatre catégories : 1° suivant que les femmes savaient lire et écrire; 2° dans la seconde catégorie, j'ai groupé celles qui, sachant lire, ne savaient pas écrire, mais pouvaient
cependant signer leur nom ; 3° dans le troisième groupe sont comprises celles qui sachant lire, ne peuvent ni écrire ni signer leur nom ; 4° dans la quatrième série se trouvent les insoumises complètement illettrées.
Cette classification donne :
1° Insoumises sachant lire et écrire 4,297
2° Insoumises sachant lire et signer 988
3° Insoumises sachant lire mais ne sachant ni écrire
ni signer Jeur nom 11
4° Insoumises ne sachant ni lire ni écrire 1,012
Ces chiffres montrent que 68 pour 100 des insoumises arrêtées et trouvées malades savaient lire et écrire; 15 pour 100 savaient lire et signer; 0,18 pour 100 savaient lire, mais ne savaient pas écrire, pas môjne pour signer leur nom ; 16 pour 100 ne savaient ni lire ni écrire.
11 y a lieu d'être surpris du nombre relativement considérable des jeunes femmes qui n'ont reçu aucune instruction et de celles qui n'ont reçu qu'une instruction fort sommaire, puisqu'elles peuvent à peine signer leur nom. Cette surprise devient plus grande lorsqu'on constate que, dans cette catégorie, se trouvent un grand nombre de jeunes filles originaires du département de la Seine. Tout récemment, le 6 juin 1895, j'ai eu à examiner au dispensaire deux sœurs âgées l'une de quinze ans et demi, et l'autre de dix-sept ans et demi, qui étaient malades toutes les deux. Elles avaient été arrêtées précédemment et envoyées en correction. Elles habitaient Clichy, chez leur mère, ce qui ne les empêchait pas de se livrer à la prostitution. Ni l'une ni l'autre de ces jeunes filles mineures, originaires du département de la Seine, où elles ont toujours séjourné, ne savaient ni lire ni écrire ! Il existe cependant une loi sur l'instruction obligatoire !
Le gouvernement républicain et la ville de Paris ont fait des sacrifices considérables pour que tous les enfants puissent recevoir une instruction suffisante. Beaucoup de parents ont négligé de profiter des avantages qu'on mettait à leur disposition et, au lieu d'envoyer les enfants à l'école, ils les ont laissés courir à l'aventure. Par suite de la négligence des parents, les enfants ont pris des habitudes de vagabondage et de paresse qui devaient, plus tard, les conduire, les uns à être des souteneurs, les autres à se livrer à la prostitution !