‹ La prostitution clandestine à ParisChapitre 69 sur 131 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

Profession antérieure des insoumises.

Il n'y a pas de corps d'état ou de profession qui n'ait fourni son contingent à la prostitution clandestine. Dans le tableau que nous avons dressé pour connaître les professions qui lui ont donné le plus d'éléments, nous avons une longue liste d'états bien différents; mais quelques-uns d'entre eux fournissent un contingent très important, au milieu des chiffres relativement minimes des autres professions. Nous trouvons en tète les domestiques, puis viennent les couturières et lingôres; au 3° rang, nous rencontrons les blanchisseuses, qui sont suivies par les journalières ou femmes sans profession déterminée ; nous notons au-dessous les fleuristes, suivies, à peu de distance, par les mécaniciennes; dans une catégorie moins nombreuse figurent les passementières, les plumassières, les cartonniôres, les boutonnières et les brunisseuses. Ce sont les ouvrières de l'aiguille et les blanchisseuses qui donnent le chiffre le plus important après les domestiques.

Dans le chapitre sur les causes de la prostitution, nous avons montré combien le salaire des ouvrières de l'aiguille était insuffisant pour leur permettre de vivre; il nous parait inutile d'y revenir. Après avoir donné le tableau des professions nous nous occuperons spécialement des domestiques. Voici le tableau des professions.

Àllumetières 1

Apprêteuses 2

Artistes 8

Balayeuses 2

Bandagistes 2

Batteuses d'or 12

Baleinières 1

Bijoutières 45

Blanchisseuses 614

Bonnetières 4

Bouquetières 1

Boutonnières 77

Bouchonnières 1

Brocheuses 66

Brossières 9

Bronzeuses 1

Brunisseuses 78

Brodeuses 31

Capitonneuses 2

Caissières 12

Casquettières 10

Garlonnièrcs 97

Cannières 7

Cigaretières 5

Cardeuses de laine. . . 1

Chapelières 17

Cotonnières 1

Chenilleuses 1

Chanteuses 6

Choristes 2

Chiffonnières... 5

Chemisières 20

Chaisières 4

Coloristes 1

Chaînisles 3

Colleuses 1

Culottières 8

Coiffeuses 1

Confectionneuses .... 9

Compositrices 3

Corselières 24

Confiseuses 1

Colporteuses 1

Couronnières 6

Couturières. Lingères 1.326

Cordonnières 2

Dame de compagnie. 1

Danseuses 9

A reporter 2.541

Professions. — 1878-1887

Report... 2.541

Dévideuses 19

Découpeuses 9

Domestiques 2.681

Doreuses 32

Employées de commerce 64

Encarteuses 1

Écuyères 4

Émailleuses 2

Encadreuses 1

Éventaillistes 4

Estampeuses 1

Feuillagistes 10

Frangistes 4

Fleuristes 207

Fruitières 2

Figurantes 4

Fille de place aux

Halles 1

Gouvernantes 3

Gauffreuses 1

Gilelières 39

Gainières 2

Gantières 7

Garnisseuses 1

Herboristes 1

Infirmières 1

Institutrices 8

Jardinières 2

Journalières et sans

profession 307

Marchandes 29

Marchandes aux liai" 3

Marchandes de fleurs 3

Maîtresses de piano.. 1

Matelassières 3

Manœuvres 2

Mécaniciennes 218

Modèles 16

Musiciennes 4

Modistes 80

.Nourrices 7

Passementières 99

Parfumeuses 7

Plumassières 81

Peintre en éventails. 1

Papetières 27

Perleuses 12

A reporter 6.553

Report... 6.553

Plisse uses 1

Porteuses de pain .... 3

Portefeuillistes 3

Placières 1

Piqueuses de bottines 20 Professeurs de langues 1

Polisseuses 54

Plieuses de journaux 1

Professeurs 1

Ouvrières en portemonnaie 6

Ouvre* en poupées 1

— chaussures. 11

— parapluies.. 5

— bijoux 1

— cravates 3

— imprimerie. 4

— jonc 2

— jouets 4

— fourrures... 1

— caoutchouc. 3

— dentelles.... 4

— cuir factice. 1

— soie 1

Ouvrières en cartes à

jouer 1

Ouvrières delà manufacture de tabacs.. 1

Ourdisseuses 1

Uaffineuses 2

Rempailleuses de

chaises 17

Régleuses de papier. 1

Relieuses 25

Repasseuses 27

Riveuses 24

Saltimbanques 1

Su cri ères 1

Tailleuses de cristal. 1

Talonnières 1

Tapissières 27

Tailleuses 2

Typographes 2

Tricoteuses..... 1

Teinturières 7

Tisseuses 6

Yernisseuses 10

Total 6.842

DOMESTICITE ET PROSTITUTION

Parmi les nombreuses professions qui ont fourni des recrues à la prostitution clandestine, il en est une qui tient un rang exceptionnel et hors ligne, c'est celle de domestique. Pendant la période décennale que nous étudions, sur 6,842 insoumises reconnues malades, on a trouvé 2.681 domestiques se livrant à la prostitution clandestine, ce qui donne 39,18 pour 100.

Ce chiffre est énorme et rend bien inquiet, car on peut avoir à son service une fille qui se livre à la prostitution clandestine et qui est syphilitique. Il est donc nécessaire d'examiner minutieusement cette question et de chercher à découvrir les causes principales de ce développement extraordinaire de la prostitution parmi les domestiques.

Dans l'étude à laquelle nous nous sommes livré, nous avons groupé, sous ce nom générique de domestiques, toutes les filles qui sont le plus souvent sans autre profession et se trouvent dans la nécessité d'entrer en place pour vivre. Dans cet ensemble se trouvent la domestique qui sert chez le marchand de vin, dans les restaurants et dans les brasseries, la bonne à tout faire, la bonne d'enfants, la cuisinière, la femme de chambre et même la femme de ménage.

Beaucoup de femmes, qui n'ont appris aucun état, se rendent à Paris, avec l'espérance de trouver facilement une place de domestique. Il semble que Paris, qui a pour la jeunesse une attraction des plus grandes, doit assurer le sort de toutes les jeunes filles qui quittent leur village, sans beaucoup de réflexion, souvent aussi malgré la volonté de leurs parents. Elles arrivent à Paris avec un modeste pécule, bien insuffisant pour attendre l'occasion favorable qui procurera une place convenable. Parmi ces filles, venues de leur pays, quelques-unes ont été attirées par une camarade d'enfance, qui est en service, et qui leur indique le bureau de placement où elles peuvent se faire inscrire ou le garni où elles peuvent loger à peu de frais. Au début, beaucoup de ces filles, qui ont plus de bonne volonté que de savoir, sont acceptées dans certaines maisons où elles ne séjournent pas longtemps, dès qu'on a reconnu leur insuffisance notoire; elles retournent dans leur garni, espérant une

chance meilleure et prochaine: mais le temps passe et l'argent apporté du village ou prêté par l'amie en place, s'épuise. Comment échapper aux difficultés qui grandissent à mesure que les ressources disparaissent? 11 faut trouver de l'argent pour payer le logeur et les aliments indispensables à la vie de tous les jours. C'est dans ces circonstances qu'une voisine de garni, paraissant émue du chagrin et des larmes de la jeune bonne lui offre de partager son diner; le repas terminé, elle lui propose une promenade au grand air, pour dissiper sa tristesse et l'entraîne insensiblement dans un bal du voisinage. Le mentor improvisé, qui guide les pas inexpérimentés de la novice dans ce milieu dangereux, parait être au courant des habitudes de l'endroit - elle connaît tous les danseurs et tutoie la plupart des femmes; elle présente sa nouvelle amie à ses connaissances, qui lui font le meilleur accueil. Bientôt la jeune villageoise se décide à danser; grisée par les boissons qu'on lui a copieusement versées, séduite par les promesses qu'on lui a faites, elle se laisse entraîner par un danseur aimable, à la parole mielleuse, qui lui promet d ùtre son protecteur et son ami. Le lendemain, elle se réveille dans les bras d'un souteneur, qu'elle avait pris pour un honnête ouvrier ou un modeste employé. A partir de ce moment, elle est rivée à la prostitution clandestine; il ne lui sera pas facile d'échapper au joug infâme qui lui est imposé.

Les filles inexpérimentées qui arrivent à Paris, sans avoir fait préalablement un stage dans les ménages bourgeois de la province, ne cherchent pas immédiatement des places où on exige un ensemble de connaissances qui leur font défaut; elles s'adressent, soit directement, soit par l'intermédiaire des bureaux de placement, à certains marchands de vin, propriétaires de garnis, qui n'exigent pas des connaissances culinaires, ne demandent que de la bonne volonté et de la vigueur pour servir les clients fort nombreux à certaines heures de la soirée. Les gages sont minimes, mais on fait espérer des gratifications de la part des buveurs, aussi la domestique, qui ne voit là qu'un stage provisoire, attend-elle une place meilleure, lorsqu'elle aura été dégrossie par ce service rudimentaire. Pendant quelques jours, voire même pendant quelques semaines, le marchand de vin n'exige qu'un service peu fatigant; mais, si la fille est jolie et qu'elle soit remarquée par les clients, il l'engage à s'asseoir progressivement à leur table et à pousser à la consomma-

tion. en faisant miroiter à ses yeux une rénumération plus élevée et des pourboires plus nombreux. La jeune fille résiste d'abord par timidité, elle s'enhardit insensiblement, lorsqu'elle voit les clients se montrer généreux et accepte de boire un verre avec ceux qu'elle a servis plusieurs fois; elle s'habitue à écouter les propos graveleux, qui l'avaient offusquée primitivement; encouragée par le patron de l'établissement, excitée par la boisson, elle accepte les propositions qui lui sont faites et reçoit dans sa chambre l'homme qui lui a paru le plus aimable et le plus généreux. C'est le premier pas qui la conduira, plus tard, à faire régulièrement de la prostitution clandestine : à ce premier amateur favorisé en succédera un second, puis un nouveau et peu à peu tous les habitués de rétablissement connaîtront le chemin de sa chambre et de son lit. Le patron est satisfait : il vend sa marchandise et exige une redevance de tous ceux qui montent dans la chambre de sa domestique ; il lui accorde désormais une liberté illimitée et si, à certaines heures, les habitués sont rares, si la boutique devient à peu près déserte, il lui permet de se mettre à la fenêtre du logis ou sur le seuil de la porte, pour appeler, du geste et de la voix, les passants timides.

Les cabarets de cette espèce, très nombreux dans certains quartiers, sont devenus des écoles de prostitution; c'est laque viennent échouer beaucoup de filles de province qui avaient espéré trouver à Paris une place convenable et vivre d'un travail honnête'

A coté de ces cabarets, nous pouvons citer certains restaurants et certaines brasseries où les servantes deviennent bientôt autre chose que des serveuses de bouillon et de bocks; mais, ce ne sont pas généralement les filles qui arrivent de la province qui fournissent le personnel principal de ces maisons; le plus souvent les femmes entrent dans ces établissements après avoir déjà fait leur éducation dans d'autres milieux; elles ont des connaissances très complètes et elles savent pertinemment que certaines brasseries ne sont que des maisons de prostitution clandestine, aussi ne sont-elles pas effarouchées lorsqu'on leur fait comprendre que le service principal ne consistera pas à servir des bocks ou à allumer une cigarette!

Certains bureaux de placement sont souvent une cause de démoralisation des domestiques. Ils fournissent l'adresse, ainsi que nous l'avons vu plus haut, de marchands de vin chez lesquels on doit trouver des places convenables, alors qu'ils savent que la jeune fille

qui entre dans ces maisons sera entraînée fatalement à se livrer à la prostitution clandestine, dans un temps plus ou moins éloigné. Quelques-uns de ces bureaux recrutent, pour le compte des proxénètes, des domestiques jeunes qu'elles enlrainent progressivement dans la prostitution clandestine. AI. Georges Berry (1), actuellement député de Paris, conseiller municipal en 1892, dans un très intéressant rapport sur la mendicité professionnelle, a étudié certains points de la prostitution clandestine et, à l'occasion de l'influence détestable de certains bureaux de placement, il dit :

« Les maisons clandestines se peuplent, encore, en attirant chez elles les bonnes venues à Paris pour y trouver une place et qui, grâce à la complicité de certains bureaux de placement, deviennent de véritables filles publiques.

« Une histoire, d'ailleurs entre mille, vous édifiera à ce sujet.

« L'année dernière, je faisais une visite à un asile de la ville de Paris où parmi les réfugiées se trouvent des filles-mères et des filles sur le point de le devenir.

« Apercevant une enfant, grêle et chétive. qui ne semblait pas avoir Page de puberté et dont la taille annonçait une grossesse de plusieurs mois, je m'approchai d'elle et je l'interrogeai. Voici ce qu'elle me raconta :

« Fille d'un ouvrier de Melun qui, devenu veuf, s'était remarié « avec une méchante femme, Emma s'enfuit un jour qu'elle avait été « frappée par sa marâtre plus violemment que d'habitude.

« Elle vint à Paris où une de ses tantes était vendeuse au carreau « des Halles. Celle-ci, qui avait déjà cinq enfants à son actif, ne « pouvait rien pour elle; aussi l'envoya-t-elle immédiatement dans ce un bureau de placement de son quartier.

« Le soir, Emma était casée dans une maison où elle servit « beaucoup de Champagne et où elle assista à des scènes peu faites << pour la rassurer. Elle aurait eu d'ailleurs grand tort de ne pas être « inquiète, car, pendant la nuit, un homme s'introduisit dans « son lit.

« Elle n'avait pas quinze ans. Le bureau de placement l'avait « livrée à des entrepreneurs de débauche.

(1) Rapport présenté en 1892 au Conseil municipal de Paris par M. Georges Berry. au nom de la Commission de la mendicité professionnelle, sur l'exploitation de l'enfance.

DOMRSTICITK ET PROSTITUTION 341

(( Elle resta cinq mois dans sa place, puis, comme elle commence çait à se déformer, elle fut jetée à la porte et vint échouer dans « l'asile où elle m'affirma qu'elle était bienheureuse.

« Le bureau de placement avait perdu cette enfant. »

N'est-ce pas là une histoire lamentable?

Dans certains cas, les bureaux de placement ne sont cause qu'indirectement de la démoralisation des domestiques. Une personne, qui semble honorable, demande une jeune domestique, au maintien modeste et à la ligure agréable. Cette personne n'est pas une proxénète de profession, elle est la femme d'un homme honorable, employé dans ufte grande administration; elle n'a qu'un but, c'est d'exploiter, à son profit, la jeunesse et les charmes de la domestique qu'elle prend à son service.

Parmi les faits de cette nature qu'il m'a été donné de connaître, il en est un particulièrement triste qu'il est utile de signaler:

R... Marie, est partie à quatorze ans et demi du département de la Creuse pour chercher une place de domestique à Paris. Pendant un an, elle est placée dans une famille honnête, qu'elle quitte pour un motif futile. Par l'intermédiaire d'un bureau de placement, elle entre chez, la dame D..., femme d'un employé honorable.

Cette misérable femme, qui veut avoir à sa disposition plus d'argent que son mari ne peut lui en donner, arrive, au bout de quelques mois, à force d'habileté et d'insinuation, à décider sa domestique à écouler les propositions d'un amateur qu'elle lui présente. Cette jeune fille,, qui était vierge, est déflorée, n'ayant pas encore seize ans, dans l'appartement et sous les yeux de sa maîtresse, qui touche, naturellement, le prix du marché honteux qu'elle a conclu.

Bientôt sa patronne ne se contente pas de la mettre en rapport avec des hommes dans son domicile ; elle la pousse à descendre dans la rue et lui enseigne la stratégie savante pour attirer l'attention des passants. Durant une année, Marie R... se livre régulièrement et quotidiennement à la prostitution clandestine, et c'est dans les garnis, voisins de l'habitation de ses maîtres, qu'elle conduit les hommes qui acceptent ses propositions. Elle a toujours soin de remettre à sa patronne tout l'argent qu'on lui donne.

Si Marie R... n'a retiré qu'un mince profit pécuniaire de la vie de désordre qu'elle a mené, elle a, en revanche, contracté la syphilis.

Arrêtée au mois d'avril 1878, à cinq heures du soir, boulevard Poissonnière, pour faits de prostitution clandestine, R... passe au dispensaire de salubrité le 8 avril. On constate une angine syphilitique grave et une roséole syphilitique. Envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare, le 8 avril, R... est guérie, au bout de cinq mois, des accidents mentionnés. Le 12 septembre 1878, elle quitte l'infirmerie de Saint-Lazare pour passer quelques mois au couvent du Bon Pasteur, désirant reprendre des forces avant de rentrer dans son pa\ s, chez ses parents qui lui avaient envojé l'argent nécessaire pour le voyage. L'état de santé de cette pauvre fille ne s'améliore pas; l'affaiblissement augmente progressivement M elle succombe au Bon Pasteur le 11 décembre 1878.

Cette malheureuse enfant est donc morte des suites de la débauche à laquelle elle a été poussée par sa patronne!

Une instruction fut ouverte contre la femme D... et celte abominable créature fut condamnée à six mois de prison pour avoir excité cette mineure à la débauche! Six mois de prison pour avoir entraîné à la honte et à la mort une pauvre créature qui était entrée innocente dans une famille qu'on lui avait dit être honnête! Est-ce vraiment une punition sérieuse du crime abominable accompli?

Les bureaux de placement peuvent, par contre, envoyer dans des familles fort honorables des domestiques ayant les meilleurs certificats et produisant les références les plus sérieuses, alors qu'elles sont profondément vicieuses. Des domestiques moralement gangrenées ont une habileté particulière à cacher certains actes de leur existence passée pour ne mettre en relief que les faits qui leur sont très favorables. Elles arrivent à dissimuler leurs instincts pervers et à capter, par leur maintien modeste, les bonnes grâces des personnes qu'elles servent; mais, au bout de quelques mois, les dispositions mauvaises reprennent le dessus. Elles s'ingénient alors à pousser au vice et à la prostitution les domestiques de la maison qui sont devenues leurs amies. Le premier résultat à obtenir, c'est d'entraîner ses compagnes au bal; le second, c'est de leur persuader de prendre un amant et comme résultat ultime, c'est de les amener à faire de la prostitution clandestine. II arrive fréquemment, en effet, que les domestiques dont les chambres sont éloignées des appartements de leurs maîtres, terminent le plus promptement possible leur besogne de la soirée et, sous prétexte de fatigue, elles remontent aux étages

supérieurs; elles descendent ensuite dans la rue pour faire soi-disant une promenade hygiénique, mais cette promenade devient bientôt une chasse en règle pour trouver des amateurs généreux ! Pendant que les maîtres dorment tranquilles, les domestiques courent les rues, rentrent fort avant dans la nuit et, naturellement, descendent fort tard pour leur service du matin. Ces manœuvres peuvent durer longtemps, sans que les maîtres soient avertis, pour peu que les concierges, trop souvent complices des domestiques, restent bien avec elles. Cette intimité sera durable, tant que les domestiques offriront généreusement une pièce do monnaie blanche à la rapacité de ces Cerbères peu scrupuleux !

Une des causes sérieuses de la prostitution des domestiques et, postérieurement, de la prostitution clandestine à laquelle elles se livrent, est la réunion, au même étage, des chambres des domestiques des deux sexes. Il y a là une promiscuité funeste qui entraîne fatalement au vice les femmes qui ont eu, jusqu'alors, une conduite régulière et des sentiments honorables. La femme qui se trouve, pour la première fois, avec les autres domestiques et dont la chambre est contiguë à celle des valets de chambre ou des maîtres d'hôtel, gardera souvent une certaine réserve; mais, après quelques mois de séjour dans la même maison, elle se départira de sa froideur; elle fera un bout de conversation; elle s'habituera à raconter ses impressions; elle écoutera tout le mal qu'on a l'habitude de dire des maîtres, et, s'il lui arrive de recevoir des reproches pour des fautes commises dans le service, elle fera sa partie dans le concert de calomnies débitées contre les patrons, trop souvent débonnaires, que Ton transforme en tyrans. Ce besoin de critiques rapproche l'intimité des serviteurs. Il arrive, dans ces conditions, que les soirées passées en causeries plus ou moins intimes se prolongent assez avant dans la nuit ; soit lassitude, soit entraînement, on reste dans la même chambre, on couche dans le même lit. La femme de chambre de Mme X... est devenue la maîtresse du valet de chambre de M. Y... Ces liaisons ne sont pas de longue durée, soit que l'homme se lasse pour courir à d'autres aventures, soit que les maîtres, informés de ce qui se passe, donnent un congé en règle à la bonne. L'éloignement des deux complices amène un changement notable dans leurs habitudes et, dans la nouvelle maison où elle sera placée, la femme ne tardera pas à prendre un nouvel amant; après ce

socond, il en viendra un troisième; le moment est proche où elle trouvera ridicule de se donner à des hommes, sans exiger de rétribution, et on arrive ainsi progressivement à descendre dans la rue pour se livrer à la prostitution clandestine et gagner de l'argent. Gagner facilement de l'argent est devenu un désir violent chez beaucoup de domestiques ! Les gages que les bonnes reçoivent, quelque bien payés que soient leurs services, leur semblent toujours audessous de leurs mérites ; aussi sont-elles entraînées facilement à mettre dans leur poche l'argent du ménage, en majorant le prix des objets qu'elles ont achetés. Les fournisseurs ont contribué à abaisser le sens moral des domestiques, en leur donnant un appoint sur les achats qu'elles font; elles sont habituées, par suite, à recevoir de l'argent qu'elles n'ont rien fait pour gagner. De là est venu l'appât du gain facile, sans travail. Aussi, lorsqu'à la lin du mois, les maîtres leur payent les gages, qui sont la juste rémunération de leur labeur, trouvent-elles cette somme fort modeste. Elles étudient les combinaisons les plus favorables pour augmenter, par des moyens licites ou illicites, des salaires qui leur semblent minimes, parce qu'ils sont le résultat d'un travail sérieux ; elles cherchent un amant qu'elles mettent à contribution et si celui-ci est insuffisant, au point de vue pécuniaire, elles en prennent un second, voire même un troisième et finissent, pour satisfaire leur rapacité, à chercher n'importe quel individu qui voudra d'elles, pourvu qu'il paye. Cet argent honteusement gagné ne les humilie pas ; c'est un supplément de gages, obtenu sans trop de fatigue; mais cette rémunération spéciale n'est pas sans danger, puisqu'elle peut avoir pour compagne assidue la syphilis, avec toutes ses conséquences!

Ce qui étonne et parait étrange, c'est la facilité avec laquelle certaines bonnes passent, d'une façon presque inconsciente, de l'état de domestique à la situation de prostituée clandestine et quelquefois de prostituée enregistrée, pour revenir, dans certaines circonstances, à leur première profession. Voici un curieux exemple de cette disposition spéciale, exemple que j'ai eu l'occasion d'observer en 1890 et qui m'a beaucoup surpris, en raison même de la résistance opiniâtre opposée par une jeune domestique aux conseils désintéressés qui lui étaient donnés pour l'empêcher de s'enrôler dans la prostitution :

Le 20 avril 1890, une fille de vingt-cinq ans se présente sponta-

nément dans les bureaux de la Préfecture de police pour demander à être inscrite sur les registres de la prostitution. L'employé chargé de prendre les renseignements nécessaires fut frappé do la bonne tenue et de F air réservé de cette personne. Il était facile de comprendre qu'on ne se trouvait pas en présence d'une fille se livrant habituellement à la prostitution, aussi sa démarche paraissait-elle plus étrange. Un interrogatoire minutieux démontra que cette jeune personne avait été femme de chambre dans plusieurs familles très honorables de Paris et les certificats qu'elle possédait fournissaient la preuve que tous ses maîtres avaient été enchantés de ses services et qu'ils n'avaient rien à lui reprocher, ni sous le rapport de la moralité, ni sous le rapport de la probité. Elle avait quitté sa dernière place, ayant l'intention de se marier avec un employé des postes, dont elle était devenue la maltresse. Après avoir vécu six mois avec elle, l'employé était retourné en province sans tenir ses promesses. Abandonnée par son amant, la jeune domestique ne cherche pas à retrouver une place de femme de chambre, ce qui lui aurait été facile avec les certificats excellents dont elle était munie, elle choisit le métier de prostituée ! On lui fait les observations les plus sérieuses sur les tristesses et les misères de la profession qu'elle embrasse et sur l'avenir qui l'attend, mais les conseils sont sans influence sur la détermination qui semble avoir été prise avec une exaltation nerveuse que rien ne peut fléchir. Impossible de comprendre les motifs qui la poussent à cet acte qui parait être un acte de désespoir; impossible de savoir sous l'influence de quelles personnes elle a pris cette résolution; les observations qu'on lui adresse semblent la toucher; elle pleure, mais elle persiste dans sa détermination! Il est probable que cette fille qui avait perdu l'habitude du travail, ayant éprouvé un violent chagrin et une grande déception, n'avait pas eu le courage, tout d'abord, de reprendre une vie laborieuse et trouvait plus simple de demander des ressources à la prostitution. Mais, par un de ces revirements étranges, comme il s'en produit souvent chez les personnes émotives, la résolution qui paraissait irrévocable n'eut qu'une courte durée. A peine cette jeune domestique est-elle inscrite sur les registres de la prostitution, qu'elle semble avoir renoncé à ses projets, puisqu'elle n'est pas entrée dans une maison de prostitution, comme elle en avait eu la pensée, et qu'elle n'a pas reparu au dispensaire de salubrité. A-t-elle

repris sa profession de femme de chambre», ou a-t-elle quitté Paris? C'est ce qu'il a été impossible de savoir. Peut-être quelques instincts honnêtes se sont-ils réveillés chez elle au moment où elle allait tomber définitivement dans le vice; peut-être remplit-elle aujourd'hui son rôle de domestique aussi convenablement qu'elle l'avait fait autrefois.

À côté de cet exemple, nous pouvons citer l'histoire d'une jeune nourrice qui, après avoir allaité l'enfant d'un médecin de Paris, trouve tout simple de se livrer à la prostitution clandestine, dès qu'elle n'a plus de place.

Cette personne, qui avait eu un enfant à l'âge de dix-huit ans, avait quitté le département de la Somme, où habitaient ses parents, pour venir se placer comme nourrice à Paris. Elle trouva une place chez un médecin connu de Paris et demeura chez lui depuis le commencement de 1885 à la (in de février 1887. Quelle a été sa conduite pendant cette période et pendant qu'elle nourrissait l'enfant de notre confrère? Nous l'ignorons; mais il est à craindre qu'elle ait déjà commencé à mener la vie de désordre dans laquelle elle s'est lancée complètement plus tard. Dès qu'elle n'est plus en place, elle se livre à la prostitution clandestine, contracte la syphilis et entre à l'hôpital de Lourcine, où elle fait un séjour de cinq mois; elle quitte l'hôpital sans être guérie et recommence aussitôt à se livrer à la prostitution; depuis le ;> septembre 1887, date de sa sortie de Lourcine, jusqu'au 17 octobre 1887. date, de son arrestation sur le boulevard de Grenelle, elle n'a pas cessé de se livrer régulièrement à la prostitution, bien que malade. Au dispensaire de salubrité, elle est trouvée atteinte d'accidents syphilitiques graves (angine syphilitique et plaques muqueuses de la vulve) et renvoyée en traitement à l'infirmerie de Saint-Lazare où elle fait un séjour de quatre mois. Elle quitte ensuite Paris et retourne dans sa famille qui Ta réclamée, en envoyant l'argent nécessaire pour le voyage. Voilà donc une jeune domestique qui, après avoir séjourné deux ans dans une famille honorable, passe, sans transition, de ce milieu honnête dans la prostitution clandestine ! Combien de fois n'a-t-on pas été indignement trompé et n'a-l-on pas gardé, sous son toit, des domestiques profondément vicieuses, alors qu'elles avaient fourni les meilleurs certificats et produit des références qui paraissaient sérieuses! Mademoiselle X..., personne des plus distinguées et des plus honorables, qui est un remarquable professeur de musique, a eu à son service,

DOMESTICITÉ ET PIIOSTITUTION 347

pondant deux ans, une bonne qui paraissait avoir toutes les qualités. Elle avait servi en province dans des familles honorables ; les certificats fournis étaient excellents et les renseignements demandés étaient des meilleurs; et cependant celte domestique, aux dehors convenables et à la tenue modeste, avait fait de la prostitution clandestine en province! Elle avait figuré dans un procès retentissant en compagnie do femmes galantes et d'hommes arrêtés dans une maison clandestine. On comprend facilement la violente émotion ressentie par M,,e X..., lorsqu'un hasard fortuit lui a permis d'être édifiée sur la valeur morale de cotte domestique. Elle avait pris cependant toutes les précautions nécessaires pour avoir à son service une femme honnête. Il arrive malheureusement trop souvent que des personnes qui ont eu chez elles des domestiques d'une moralité équivoque n'ont pas le courage de le déclarer et donnent, en définitive, des certificats et des renseignements mensongers.

C'est d'une façon analogue qu'une famille respectable de Paris a été indignement trompée. Elle avait pris à son service, en 1886, une veuve âgée de trente-cinq ans, originaire du département de l'Aisne. Les renseignements avaient été excellents: d'ailleurs, une personne qui a été mariée et qui est âgée de trente-cinq ans, semble présenter les meilleures garanties pour se trouver auprès d'une jeune fille de dix-sept ans, qu'elle devait accompagner à des cours de musique. C'était une erreur; sous des dehors convenables, cette misérable domestique cachait les instincts les plus pervers. Après avoir gagné la confiance des parents et celle de leur jeune fille, elle était arrivée progressivement à conduire sa jeune maîtresse dans certains cafés où elle rencontrait des étudiants qu'elle connaissait et parmi lesquels se trouvait un étudiant en médecine âgé de vingt et un ans, qui était son amant. MIIe X... commit l'imprudence d'écrire des lettres à un jeune homme rencontré dans cette société bizarre. Les parents ne purent rentrer en possession de ces lettres qu'après des démarches nombreuses et pénibles. Il y a dans cet exemple la preuve tristement éloquente de la nécessité, pour une mère de famille, de ne confier sa fille qu'à des serviteurs connus de longue date et de la moralité desquels on a des preuves indéniables. Les serviteurs dévoués à leurs maîtres deviennent de plus en plus rares et le domestique intègre, attaché à la famille dans laquelle il vit, depuis plusieurs années, sera bientôt cité comme

une exception, comme une curiosité des temps passés! La race des serviteurs attachés à leurs maîtres, qui s'intéressent à la prospérité de la maison, au développement physique et moral des enfants qu'ils ont vus naître, est en train de disparaître. Est-ce la faute des maîtres? Est-ce la fauté des domestiques?

Une femme de beaucoup de talent a publié dans un journal très répandu (1), un article important sur cette question des domestiques, question qui préoccupe, à juste titre, toutes les femmes qui s'occupent, d'une façon sérieuse, de la direction de leur maison. L'auteur, après avoir protesté contre la domesticité, qu'elle considère comme un état contre nature devant disparaître prochainement, admet volontiers que c'est de la faute des maîtres si les serviteurs sont devenus mauvais. Cet article ne manque pas d'un certain esprit; on sent que l'écrivain a soutenu une thèse avec une certaine passion et fait œuvre de dilettante; l'article du journal paraît avoir été rédigé avec cet entrain que certains musiciens mettent à jouer une fantaisie qu'ils accompagnent de variations brillantes et nombreuses. C'est joli, mais on cherche en vain l'argument topique et sérieux.

La thèse soutenue et les affirmations émises nous ont paru d'autant plus étranges que nous entendions, depuis longtemps, les doléances d'excellentes et dignes mères de famille qui se plaignaient, avec amertume, des serviteurs qu'elles gardaient encore, malgré les nombreux méfaits qu'elles avaient à leur reprocher. Ces plaintes étaient l'écho vibrant de tout ce qui se raconte de tous côtés sur la rapacité, l'indélicatesse, la paresse et l'ingratitude de beaucoup de domestiques. On nous a cité, à l'appui de ces plaintes, des faits nombreux démontrant que les maîtres, les meilleurs, ont été indignement trompés par des domestiques qui étaient à leur service depuis de nombreuses années, pour lesquels on avait eu beaucoup de bontés et auxquels on avait donné de nombreuses marques d'intérêt. Si l'adage « tel maître tel valet » avait quelque fondement, ceux-là avaient le droit de compter sur le dévouement et la gratitude de leurs serviteurs ! Des exemples, à l'appui de ce que nous avançons, auront plus de portée que les raisonnements les meilleurs. Voici, par exemple, la femme d'un de mes confrères et

(1) Journal l'Éclair du 5 avril 1893.

amis : ollo a, depuis huit ans, à son service, une femme de chambre qui a 616 plusieurs fois malade et a 616 soignée, chaque fois, avec un grand dévouement par sa maîtresse. Cette domestique, qui est bien nourrie et bien payée, habite dans un grand quartier et dans un hôtel où le personnel est nombreux ; son service est léger, puisqu'elle n'a à s'occuper que de sa maîtresse. Celle-ci, à qui tout le monde, médecins et clients, se plait à reconnaître un jugement exceptionnel, "une grande intelligence unie à une grande bonté et à toutes les qualités d'une excellente mère de famille, est dans le monde, comme elle est dans son logis, une femme accomplie dans toute l'acception du mot. Et cependant sa femme de chambre, qui a été bien choyée, bien payée et bien soignée, pendant huit ans, oublie tout ce qu'on a fait pour lui être utile ; un beau jour, sans motif sérieux, elle vient déclarer à sa maîtresse qu'elle quitte son service», parce qu'on lui offre 5 francs de plus à gagner par mois ! Elle ne demande pas une augmentation de gages qu'on aurait eu la faiblesse de lui .accorder; elle part et s'en va, dans on ne sait quel milieu, parce qu'on lui offre 5 francs de plus par mois !

Une autre personne également fort distinguée cpii, comme la précédente, était la femme d'un de mes confrères et amis, a eu une aventure non pas analogue, mais aussi bizarre.

Mme K..., avait à son service, depuis sept ans, une première domestique, cuisinière et bonne à tout faire, et une seconde, sœur de la première, qui remplissait l'office de femme de chambre. La cuisinière âgée de trente-cinq ans, originaire de la Suisse, était mariée ; elle paraissait être dans les meilleures conditions, puisque le mari, bon ouvrier, était reçu dans la maison et habitait avec sa femme une chambre qu'on mettait à leur disposition. Il y avait chez mon confrère deux enfants encore jeunes dont les parents se préoccupaient beaucoup ; mais, comme on croyait pouvoir compter sur le dévouement et la sollicitude du ménage qu'on laissait à la maison, on lui montrait une confiance complète en laissant les clefs des différentes armoires, lorsque des obligations de relations ou d'amitié forçaient les parents à aller dans le monde. On avait augmenté progressivement les gages; on avait donné de nombreuses preuves de l'intérêt qu'on portait à la famille de ces serviteurs ; on avait pris l'habitude d'envoyer, tous les six mois, des vêtements à leurs enfants, qui étaient dans leur pa\s. Ils paraissaient ravis de la situation qui

leur était faite; ils disaient sans cesse et ils espéraient qu'ils ne quitteraient leur place que pour rentrer définitivement dans leur village, pour retrouver leurs enfants et acheter une petite ferme, objet de leurs rêves. Ces domestiques comblés de bontés, de cadeaux et qui prétendaient être attachés h leurs maîtres, se sont conduits de telle façon qu'on a du se débarrasser de leurs services. Ils avaient pris l'habitude, leur service terminé, de se réunir, le soir, chez les autres domestiques de la maison ou chez les concierges pour dire du mal de leurs patrons ou des personnes qu'ils recevaient; ils inventaient des histoires de toutes pièces pour avoir l'occasion de critiquer leurs maîtres et de dénigrer les parents et les amis de la maison. Ces serviteurs ont cependant prouvé, parle désespoir qu'ils ont eu et les larmes qu'ils ont répandues, après la signification de leur congé, combien ils tenaient, non à leurs maîtres, mais à la place qui leur échappait. Cette disposition des serviteurs actuels à critiquer, à dénigrer ce qui se fait ou se dit chez leurs maîtres est devenu un besoin maladif qui a fait, depuis quelques années, des progrès étranges. Elle vient se joindre à la tendance qu'ils éprouvent à vouloir faire le moins possible, tout en demandant les gages les plus élevés. Leur paresse est telle qu'on est obligé de réfléchir, à deux fois, avant de leur demander de porter une lettre à la poste ou de faire la moindre commission dans le voisinage. Pour éviter des réponses désagréables ou des réflexions malséantes sur la lassitude qu'ils éprouvent à monter ou à descendre des escaliers, on se décide, le plus souvent, à faire soi-même lés courses qui semblent les plus simples. Comme j'ai vu de pareils faits se produire fréquemment dans le monde médical, j'ai bien le droit de dire que ces tendances sont déplorables. Beaucoup de mes confrères et de mes amis ont franchi le cap de la soixantaine et cependant ils ne se lamentent pas, lorsqu'ils sont forcés, dans la journée, de faire l'ascension de cinquante, soixante et même quatre-vingts étages. Il est bien permis, dans des conditions pareilles, de trouver grotesques les prétentions de certains domestiques qui ne veulent pas descendre plus de deux ou trois fois par jour les trois ou quatre étages du domicile de leurs maîtres! Il n'y a pas une femme s'oecupant sérieusement de. son intérieur et de son ménage qui ne fasse écho à ce qui se répète de tous cotés : « Les domestiques sont devenus impossibles! » Après tout ce que nous entendons affirmer d'une façon générale, nous pourrions

modifier ce que Beaumarchais disait des vertus exigées des serviteurs, et volontiers nous dirions : Aux qualités extraordinaires que les domestiques exigent de leurs patrons, y a-t-il beaucoup do serviteurs capables d'être des maîtres équitables? Mmc Séverine, dans l'article publié dans le journal l'Éclair, dont nous avons parlé plus haut, a écrit : « En principe, je juge que la servitude est une infamie, la transformation sournoise du servage, » et plus loin : « Je pense donc que la domesticité, en soi, est un état contre nature; un de ces monstrueux abus que Demain rayera du doigt. »

Voilà donc une opinion, qui n'est pas isolée : des écrivains estiment que la situation de domestique est dégradante; mais ils ne voient pas ou ne veulent pas voir que, dans la société, quelque élevée que soit la situation d'un individu, il est obligé de recevoir une rémunération pour les services qu'il rend. Est-ce que toute fonction, légitimement rémunérée et loyalement acceptée et remplie, ne constitue pas une servitude, fort honorable d'ailleurs, puisque le salaire est le prix du travail? Le chef do bureau ou de division, dans une administration, ne reçoit-il pas une rémunération pour remplir certaines fonctions et pour accomplir un labeur imposé et qui l'oblige à une assiduité absolue à certaines heures déterminées? Si nous examinions les professions dites libérales, ne constaterions-nous pas que l'avocat accepte de plaider dans une affaire, qui lui plaît plus ou moins, pour remplir les devoirs de sa profession? Est-ce que le médecin hésite à monter, plusieurs fois par jour, des étages nombreux pour porter, à de malheureux souffrants, les secours de son art? Il n'est môme pas certain, lui. de toucher des honoraires et cependant il va de l'avant, à l'heure môme où il aurait le plus besoin de repos. Le serviteur est rémunéré pour les services qu'il rend à ses maîtres; en quoi sa dignité peut-elle être froissée, puisqu'il accomplit simplement la besogne qu'il a acceptée et pour laquelle il est entendu qu'une rémunération mensuelle lui sera accordée»?

Les dispositions actuelles des serviteurs tiennent, pour beaucoup, à la jalousie native qui existe dans les démocraties, chez le moins élevé dans l'échelle sociale, vis-à-vis de celui qui est perché sur un échelon supérieur. Cette tendance, il faut avoir le courage de le dire, on n'a pas cherché à la réfréner, au contraire : au lieu d'exalter le côté supérieur de la démocratie, on s'étudie à mettre en avant les bas côtés; on laisse à l'écart l'idéal, et on flatte le côté brutal; on

parle dos droits de la démocratie et on néglige de laisser soupçonner que, dans cette démocratie, on peut avoir aussi quelques devoirs à remplir! Comment s'étonner que des individus que Ton flatte constamment, à qui, par principe, on donne toujours raison contre le patron, lorsqu'il s'agit de l'ouvrier, contre le maître, quand il s'agit du serviteur à gages ; comment s'étonner alors que ces ouvriers et ces domestiques voient des exploiteurs dans ceux qui les emploient? Comment s'étonner qu'ils estiment toute besogne ennuyeuse et fatigante et qu'ils trouvent normal de s'approprier ce qui appartient aux maîtres, do faire le moins de travail possible et de se faire rémunérer dans de larges proportions?

La tendance des serviteurs modernes est bien connue de toutes les directrices des bureaux de placement qui avouent trouver rarement le sentiment du respect et de la gratitude oboz les domestiques, alors môme qu'ils sont restés pendant de nombreuses années dans une morne maison. 11 est, du reste, facile de contrôler cette opinion et d'acquérir cette expérience, en se mettant soi-même on rapports directs avec les serviteurs qui font, dans les journaux répandus, des insertions, pour dire les qualités qui les distinguent et faire connaître qu'ils accepteraient volontiers une place présentant des avantages déterminés. C'est dans des conditions analogues qu'il a été possible à des personnes du meilleur monde do faire une étude spéciale sur les types étranges qui se sont présentés à elles. Voici, par exemple, une femme de chambre. Elle dit être âgée de vingt-huit ans; c'est l'âge adopté de préférence, et toutes les domesliques, cuisinières ou femmes do chambre, avouent avoir vingt-huit ans, jamais plus, jamais moins. Elle trouve la place à sa con\enance, mais elle fait remarquer qu'elle ne veut faire que certains travaux spéciaux; elle désire savoir, en outre, si madame voyage, l'été, ou va à la campagne, parce qu'elle a elle-même l'habitude d'aller passer un mois dans sa famille et, pendant cette période, on doit lui continuer ses gages et lui payer sa nourriture! Le même jour et chez la même personne, se présente une cuisinière. Elle a aussi vingt-huit ans. Elle déclare savoir tout faire et n'être embarrassée par rien dans le service; mais elle doit déclarer à madame qu'elle ne fait ni l'argenterie, ni la verrerie, ni les couteaux, ni les lampes, etc., etc. Apres une énumération fort longue, la dame impatientée lui répond fort spirituellement : « Après cette série de choses que vous ne voulez pas

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faire, je ne vois pas beaucoup ce que vous consentez à accomplir, à moins que vous ne supposiez que je vais vous prendre pour jouer du piano; dans ce cas, je dois vous prévenir charitablement que je connais un peu la musique et que je n'ai pas besoin de vos services! »

Dans Tlnde, lorsque certains domestiques ne veulent pas faire la besogne qu'on leur commande, ils prennent pour prétexte que la religion leur défend le genre de travail qu'on leur indique ; mais, dans Tlnde, on peut se donner le luxe d'un personnel nombreux appartenant à des sectes religieuses différentes et se faire servir convenablement. Les domestiques vivent de peu, puisqu'ils se contentent d'une poignée de riz pour leur nourriture et de quelque menue monnaie pour leurs gages. Ce qui est possible dans l'Inde est impraticable à Paris où les domestiques sont nourris comme les maîtres et où les gages ne se composent pas de quelques sous par jour. Les ménages de braves gens simples et à fortune modeste ne peuvent adopter ni cette division du travail ni cette multiplicité des serviteurs !

Cette question des domestiques préoccupe le nouveau monde autant que l'ancien. Elle a été étudiée, en Amérique, dans de nombreux articles de revues pendant les années 1892 et 1893. II me parait utile de faire connaître quelques-unes des idées émises à ce sujet. Pour arriver à ce résultat, il me suffira de donner des extraits de trois articles parus dans une revue mensuelle d'Amérique, The Nineteenth Century, pendant les mois de janvier, février etmars 1893. Ces articles sont dus à la plume de trois auteurs différents, dont deux sont du sexe féminin.

Dans l'article publié en janvier 1893, Mrs. Lewis s'exprime ainsi :

« En étudiant les articles publiés sur les domestiques, sur notre manière de les traiter et sur la manière dont ils nous traitent, on arrive à cette conclusion : que nous sommes face à face avec la question de savoir si le service domestique ne nécessite pas une réforme et des modifications considérables, pour ramener la paix et la tranquillité dans nos existences à l'époque où elles doivent se dérouler. Nous sommes dans un siècle où le courant a renversé le système patriarcal et où chaque individu s'élève ou tombe d'après ses propres mérites...

« Le jour n'a pas lui encore où nous, Anglais, nous nous

tiendrons pour satisfaits avec le système des hôtels d'Amérique. » Et plus loin : « Nous n'avons pas l'intention de faire revivre le temps passé ; nous voudrions seulement essayer d'améliorer l'état actuel des choses et mettre le système de domesticité sur un pied nouveau et pratique, nous rappelant toujours que ce qui est ancien n'est pas nécessairement bon, parce que c'est ancien, pas plus que ce qui est nouveau n'est bon parce que c'est nouveau... » et plus loin encore : « Le cérébral et le manœuvre sont deux travailleurs, chacun à sa façon, et d'après ses aptitudes, et l'ouvrage de chacun est bon, quoique différent. Car tout labeur manuel a sa noblesse, et l'on ne saurait assez blâmer ceux qui ont écrit que le travail dos mains est une misérable et dégradante nécessité...

« Notre système domestique actuellement en vigueur est très vieux et suranné. Ne devrions-nous pas renoncer aux exhibitions vaniteuses d'un personnel nombreux et diminuer nos responsabilités et nos soucis en réduisant nos serviteurs au strict nécessaire? Il est prouvé que si nous entretenons un certain nombre de serviteurs, plus ils sont, moins ils font. Plus nous leur accordons de douceurs, de repos et de congés, moins ils sont contents. Cependant leur manière de vivre chez nous est infiniment supérieure à l'existence qu'on leur faisait autrefois. Il nous serait désagréable de penser que quelqu'un vivrait sous notre toit sans être sainement et confortablement logé. Nous admettons, en somme, des gens inconnus dans le cœur de nos maisons; vivant dans notre intimité, ils ont la facilité d'entrer dans tous les détails de notre vie, ils partagent notre bienêtre, et nous ne les sentons pas à nous. Nous ne savons pas où ils vont et qui ils fréquentent, et comme ils changent continuellement de situation, leurs amis inconnus peuvent devenir un danger pour nousmêmes et pour la sûreté de nos maisons. »

Ces dernières réflexions montrent que Mrs. Lewis devine les dangers que font courir à leurs maîtres les domestiques qui se livrent à la prostitution et c'est en cela que son étude rentre dans le cadre de nos observations. Nous devons reconnaître qu'elle a émis des idées fort justes sur la question de la domesticité; mais, nous doutons que la conclusion à laquelle elle arrive soit bien en rapport avec nos mœurs. Elle demande la suppression de la domesticité à domicile et propose l'établissement d'un dépôt culinaire dans chaque rue, envoyant à domicile, et par des serviteurs ad hoc, non

seulement le repas tout préparé, mais la vaisselle nécessaire pour le nombre de personnes indiqué. Chaque matin, la commande serait faite, à l'aide du téléphone, par la maîtresse de la maison qui assurerait, ainsi, la tranquillité de la journée.

Dans le numéro de février 1893 de la Nineteenth Century M. Georges Layard étudie la destinée de la cuisinière moderne et des préoccupations constantes qu'elle cause à toutes les maîtresses de maison qui s'occupent, d'une façon sérieuse, de leur intérieur. Il s'exprime, à ce sujet, d'une façon fort sensée et très humoristique: « Nous sommes d'accord, dit-il, pour convenir que la parfaite, économe et habile cuisinière de nos rêves est plus difficile que jamais à trouver, et que si, par hasard, on la rencontre, elle demande et obtient des gages de plus en plus élevés. Ces prétentions amènent chaque jour la désorganisation de nos intérieurs, et, en un mot, si nous pouvions obtenir notre alimentation mieux préparée, sans la présence d'une cuisinière chez nous, la maîtresse de maison remercierait le ciel de la délivrer d'une cause de souci constant, et de faire disparaître l'origine la plus commune de trouble et de malentendus

conjugaux Jusqu'à présent, nous avons préparé nos aliments

dans nos demeures. Ce système devient de plus en plus coûteux chaque année. La question qui se pose est celle-ci : n'est-il pas extravagant d'augmenter incessamment les dépenses d'un mauvais service quand on pourrait obtenir une alimentation de meilleure qualité, mieux préparée, en dehors de chez soi, et sans crainte d'augmentation de prix? Les conditions de production seront au contraire réduites à leur minimum par le seul fait d'une vaste coopération. »

L'auteur conclut en proposant d'établir un « office de cuisine » dans chaque quartier des grandes villes.

Miss Clémentine Black, dans le numéro de mars 1893 de la môme revue, exprime des idées analogues à celles qui ont été développées par Mme Séverine, dans l'article de YEclair; cet article avait été la conséquence de l'étude de miss Clémentine Black. Nous aurons fait connaître la manière de penser de cet auteur, en citant les quelques lignes suivantes de son travail : « Le domestique, en somme, vit encore sous un système de dépendance personnelle totale. Le sentiment est venu, de nos jours, que cette dépendance est intolérable et dégradante, et c'est ce sentiment qui est cause que le service domestique est tenu en basse estime par des femmes qui travaillent

plus rudement et pour un salaire beaucoup moindre que beaucoup de servantes. La servante est méprisée, non parce qu'elle fait la cuisine ou le ménage, ou nourrit un enfant, encore moins parce qu'elle doit obéissance à des ordres — tout mercenaire a la même obligation dans ses heures de travail — mais parce qu'elle consent à se mettre elle-même, d'une manière permanente, à la disposition d'une autre personne. »

Comme Mrs. Lewis, et pour des raisons différentes, l'auteur demande la suppression de la domesticité à domicile; il ajoute : « 11 serait nécessaire qu'une agence de services nombreux et expérimentés fut établie pour fournir des domestiques capables et honnêtes, ayant chacun une spécialité et pouvant servir un nombre d'heures plus ou moins limité. »

Quelles que soient les conclusions des différents auteurs que nous venons de citer, il ressort clairement de tout ce qu'ils ont écrit que la question des serviteurs est l'objet d'une préoccupation aussi générale dans le» nouveau continent que dans l'ancien.

Après avoir étudié les causes multiples de la démoralisation des domestiques, il nous reste à montrer les maladies que nos servantes ont contractées et les dangers qu'elles ont fait courir aux personnes chez lesquelles elles ont été en service.

Nous suivons la méthode admise précédemment en adoptant, pour cette étude pathologique, la classification, par années successives, des domestiques trouvées malades et des manifestations constatées.

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