‹ La prostitution clandestine à ParisChapitre 95 sur 131 · P CN · texte numérisé non relu

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Eu regard de ces différents tableaux, il est utile de donner quelques renseignements sur la façon dont se pratique la surveillance de la prostitution dans ces différents pays.

A Moscou, ainsi que Ta dit le professeur Pospelow au Congrès de dermatologie et de syphiligraphie de Paris en 1889, la prostituée est obligée de se rendre au bureau sanitaire, deux fois par semaine, pour subir l'examen médical.

A Saint-Pétersbourg, les filles de maison sont soumises à la visite tous les trois jours. Celles des prostituées, qui ont un domicile particulier, doivent, toutes les semaines ou deux fois par mois, suivant la décision du Comité, se présenter à l'hôpital Kalinkine ou au commissariat de police de leur quartier, pour être visitées.

En dehors de ces femmes, il y a les prostituées vagabondes, que le Comité de police sanitaire recherche activement, parce qu'elles ont surtout des rapports avec les soldats de la garnison. Parmi ces prostituées vagabondes, il y a celles qui, ne possédant pas de domicile fixe, fréquentent les cabarets, les asiles de nuit, les gargotes et autres établissements analogues ; il y a, en outre, une autre catégorie de femmes qui exercent la prostitution dans des maisons secrètes dirigées par des entremetteuses, ou encore qui ont un domicile particulier où elles reçoivent les visiteurs. Le Comité de police sanitaire fait exécuter régulièrement des perquisitions, au moins une fois par semaine, dans ces différents endroits. Les femmes sont soumises à la visite et envoyées à l'hôpital Kalinkine, si elles sont malades.

Le Comité de police sanitaire exerce une surveillance des plus actives sur les maisons de prostitution clandestine. Les tenancières de ces maisons sont soumises à un règlement spécial.

En Roumanie, il y a quatre classes de prostituées. Il y a, au moins, une visite par semaine, quelle que soit la classe à laquelle appartienne la prostituée.

Les femmes de la lre classe sont celles qui demeurent seules et préfèrent être visitées chez elles, en payant la visite ; dans la 2e classe sont comprises celles qui demeurent dans une maison publique de prostitution de 1™ classe et qui préfèrent être visitées par les médecins de ces maisons. Toutes les femmes demeurant dans une môme maison appartiennent à la môme classe. La 3e classe comprend les femmes publiques qui demeurent seules et sont visitées au dispensaire, sans payer de rémunération. La 4° classe, enfin, comprend les femmes qui demeurent dans une maison publique de prostitution, sous la direction d'une tenancière et sont visitées au dispensaire, sans payer.

En Allemagne, la réglementation a varié, de 1882 à 1890, suivant les États et suivant les villes.

En Prusse, les maisons de prostitution sont officiellement défendues; elles sont tolérées cependant dans quelques villes, comme Aix-la-Chapelle, Altona- Hambourg, Magdebourg, Brunswig, Heidelberg, Francfort-sur-Mein, Leipsig. En Alsace-Lorraine, il y a encore des maisons de tolérance à Metz, Mulhouse, Sarrebrouck et Strasbourg, pendant qu'elles sont proscrites, par ordre du maire, & Colmar. Partout ailleurs, les filles inscrites sont des filles en carte, isolées. Ces filles en carte sont visitées, une fois par semaine, à Berlin, Cologne, Dantzig, Dresde, Leipsig et Stettin. Elles sont visitées deux fois par semaine à Altona-Hambourg et Posen. Elles sont visitées quatre fois par semaine k Hanovre. A Francfort-sur-Mein, il y a deux classes de filles : l'une est visitée une fois et l'autre deux fois par mois. A Strasbourg, les filles isolées sont visitées une fois par semaine et les filles en maison deux fois par semaine. Les filles isolées sont visitées à l'hôpital civil et les filles en maison dans les maisons mômes. A Berlin, les visites sont faites au dispensaire de la Préfecture de police. La prostitution clandestine est l'objet de mesures très rigoureuses. En Autriche, notamment à Vienne et à Budapesth, les filles isolées inscrites sont beaucoup moins nombreuses que les filles de maison, surtout depuis 1882. Les unes et les autres sont visitées deux fois par semaine. La prostitution clandestine, comme nous le dirons plus loin, dans une note particulière, est très répandue. On a essayé de toutes les

L'examen du tableau comparatif n° IX montre que l'armée anglaise fournit les chiffres les plus élevés, et dans des proportions exceptionnelles, dans la statistique des maladies vénériennes et syphilitiques. L'armée austro-hongroise vient au second rang, mais notablement distancée par l'armée anglaise.

Prenons les proportions les plus élevées dans l'armée austrohongroise, qui sont de 65,4 pour 1,000 en 1888, de 65,3 pour 1,000 en 1889, de 65,4 pour 1,000 en 1890.

Que donne l'armée anglaise pendant ces trois mêmes années? 224,5 pour 1,000 en 1888, 212,1 pour 1,000 en 1889, et 214,4 pour 1,000 en 1890.

Ce qui montre qu'il y a trois fois plus de maladies vénériennes dans l'armée anglaise que dans l'armée austro-hongroise.

Au point de vue syphilitique, les chiffres les plus élevés dans l'armée austro-hongroise sont : 18,97 pour 1,000 en 1888, 19,78 pour 1,000 en 1889 et 19,11 pour 1,000 en 1891. Comparativement, nous trouvons en Angleterre : 40,3 pour 1,000 en 1888, 35,7 pour 1,000 en 1889 et 32,2 pour 1,000 en 1891.

II y a donc deux fois plus de maladies syphilitiques dans l'armée anglaise que dans l'armée austro-hongroise (1).

méthodes pour faire la guerre à la prostitution clandestine. Le moyen qui a paru le plus pratique pour obtenir un résultat salutaire a été de poursuivre très rigoureusement les proiénètes et les entremetteurs qui sont tous effectivement connus de la police.

(1) Il peut être très instructif d'étudier comment on arrive à des chiffres relativement élevés en Autriche-Hongrie, comparativement, par exemple, à ce qui se produit en Allemagne. M. le Dr Vaquez a publié dans le Bulletin médical (5 et 8 février 1888), deux articles qui me fourniront des renseignements intéressants sur ce qui s'est fait en Autriche, au point de vue de la réglementation. Pendant une trentaine d'années, il y a eu une grande incertitude et une hésitation incontestable dans les mesures à prendre. En 1873, pour la première fois, on organise une surveillance légale de la prostitution et on remet k Vienne un carnet de santé aux filles inscrites; ce sont les médecins attachés aux commissariats de police qui ont seuls l'autorisation de constater l'état de santé de leurs clientes. En 1875 et en 1878 on décréta des prescriptions nouvelles. En 1882, il y a eu un changement dans la direction de la police; ce changement a eu pour conséquence plus de régularité dans la visite des femmes. En 1885, une loi spéciale sur la répression du vagabondage a été publiée et, comme les prostituées tombent sous le coup de cette loi, il y a eu une surveillance plus grande de la prostitution et une soumission plus marquée, de la part des filles inscrites, à observer les règlements. Comme nous le verrons plus loin, il y a eu, depuis cette époque, une diminution marquée dans la statistique des maladies.

De 1870 à 1882, la garnison de Budapesth comptait 91 syphilitiques sur 1,000 hommes.

En Autriche, sur un effectif moyen de 261,632 hommes, de 1870 à 1884, on a

L'armée roumaine, qui a la proportion la plus élevée de maladies, après l'armée austro-hongroise, compte quatre fois moins de maladies vénériennes et deux fois et demie moins de maladies syphilitiques que l'armée anglaise. En étudiant le tableau comparatif , nous voyons que si, en Allemagne, le nombre des soldats hospitalisés, pour la syphilis, est le 1/6 du nombre des soldats anglais entrés dans les hôpitaux pour la même affection, il est en France quatre fois inférieur au chiffre anglais; en Bavière, le chiffre des syphilitiques est, à peu près, analogue à celui qui est observé dans l'armée française; en Russie, le nombre des syphilitiques est, à quelques fractions près, le 1/3 du nombre des syphilitiques de l'armée anglaise; en Roumanie, ce chiffre est deux fois et demie moins élevé qu'en Angleterre ; enfin en Autriche-Hongrie, il y a deux fois moins de syphilitiques que dans l'armée anglaise. Nous devons faire observer que, dans les statistiques anglaises, on signale les accidents syphilitiques secondaires, mais on passe sous silence les accidents syphilitiques primitifs ; il est donc probable que les chiffres mentionnés ne donnent pas la totalité des hommes atteints de la syphilis.

Quoi qu'il en soit, nous trouvons dans l'examen minutieux de ce qui existe en Angleterre, pays de la liberté de la prostitution, avec ce que nous constatons chez six autres nations, où la réglementa-

compté 18,324 soldats atteints de syphilis, ce qui donne une moyenne de 70 pour 1,000.

Dans la garnison de Vienne, la proportion des syphilitiques a été de 56 pour 1,000 de 1870 à 1882.

Le chiffre le plus élevé de syphilitiques trouvés dans l'armée austro-hongroise, dans notre tableau comparatif, est celui de l'année 1889, qui donne 19,78 pour 1,000.

On voit donc le résultat favorable des mesures prises depuis 1885, puisque la diminution est des 2/3.

Si les chiffres des maladies vénériennes dans l'armée austro-hongroise restent élevés comparativement aux armées des autres nations, — l'Angleterre se trouvant toujours à part, dans une situation prédominante, — cela tient au développement considérable de la prostitution clandestine en Autriche comme en Hongrie. A Vienne, la prostitution clandestine se fait sur une vaste échelle et les commissaires de police ne la répriment qu'à leur corps défendant. A Budapesth, il existe de nombreuses maisons de passe, malgré l'arrêt de police de 1885 qui les interdit. Beaucoup d'établissements de bains chauds, si nombreux dans celte ville, sont de véritables maisons de prostitution clandestine. Après le bain, on offre généralement une compagne agréable, et si le client accepte, on lui amène une jeune fille, ordinairement jolie, qui se met à sa disposition. N'est-ce pas ce qui se produit, d'ailleurs, dans les hôtels les plus achalandés et les mieux tenus? Au voyageur qui arrive dans un de ces hôtels, on demande s'il désire avoir un lit complet, et si la réponse est affirmative, il trouve, à son retour à l'hôtel, une jeune personne installée dans sa chambre et attendant sa venue.

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tion a été maintenue d'une façon plus ou moins régulière, la preuve indéniable que la liberté de la prostitution amène un développement considérable des maladies vénériennes et syphilitiques.

A l'appui de cette démonstration, il me semble utile de prouver, par ce qui se passe dans l'armée française, l'influence de la prostitution clandestine sur l'augmentation des maladies vénériennes parmi les différents corps d'armée. Il suffit, pour arriver à ce résultat, d'examiner les trois derniers volumes publiés sur la statistique des maladies observées dans l'armée pendant les années 1890, 1891 et 1892.

Au point de vue des maladies vénériennes, le Dr Longuet fait observer, avec beaucoup d'à-propos, que les différents corps d'armée restent atteints, dans des proportions presque identiques : ce sont toujours les corps d'armée du midi, de l'Algérie et de la Tunisie, le 3e corps d'armée et celui du gouvernement militaire de Paris qui ont le plus de malades.

L'examen successif des observations faites pondant ces trois dernières années nous fournit un enseignement précieux.

En 1890, les maladies vénériennes fournissent, pour l'ensemble de l'armée, une morbidité totale de 43,8 pour 1,000; la moyenne la plus forte appartient au 3e corps d'armée qui a 84 pour 1,000 soldats hospitalisés pour affections vénériennes.

Après le 3e corps, c'est la division d'Alger qui a la moyenne la plus élevée, puisqu'elle compte 82,9 pour 1,000 de soldats atteints.

La moyenne la plus faible appartient au 11e corps, qui n'a que 26,3 pour 1,000 de soldats malades.

En 1891, les maladies vénériennes donnent, pour toute l'armée, une morbidité générale do 43,7 pour 1,000.

La moyenne la plus forte appartient à la division d'Alger qui compte 83,9 pour 1,000 de soldats malades.

Le 3e corps fournit une moyenne de 67,4 pour 1,000.

Le 8e corps, qui a la moyenne la plus faible, figure dans le total général pour 26,6 pour 1,000.

En 1892, les soldats atteints de maladies vénériennes sont au nombre de 32,107 sur un effectif de 524,719 hommes, ce qui donne une moyenne générale de 44 pour 1.000.

La division d'Alger fournit une moyenne de 98,6 pour 1,000.

Le 3e corps a une moyenne de 74,2 pour 1,000.

Le gouvernement militaire de Paris est représenté par une moyenne de 54,8 pour 1,000.

Le 11e corps a la moyenne la plus faible, elle est de 26.5 pour 1,000.

Cette grande diversité, dans les proportions des maladies vénériennes, tient à la facilité, plus ou moins grande, que les différentes garnisons fournissent aux soldats qui cherchent aventure.

En Algérie, comme à Paris, la prostitution clandestine étant très répandue, la proportion des soldats atteints est très grande; il en est de même pour le 3e corps (1) qui occupe une région où les villes manufacturières sont très nombreuses et où les jeunes fdles se livrent facilement à la débauche.

Le 11e corps (2), qui a une moyenne très faible de maladies vénériennes, occupe la Bretagne où les mœurs sont moins dissolues.

En poussant plus loin nos investigations, nous voyons que les différentes garnisons sont inégalement atteintes par les maladies vénériennes. En prenant, par exemple, Tannée 1892 et le 3e corps d'armée, nous constatons une très grande variété dans la morbidité générale; nous trouvons, en effet, un contraste extraordinaire, suivant les garnisons, dans les proportions des maladies vénériennes. Voici la morbidité suivant les garnisons. Elbeuf 6,84 pour 1,000, Vernon 6,75 pour 1 ,000, Lisieux 35,70 pour 1 ,000, Falaise 62,78 pour 1 ,000. Dieppe 73,71 pour 1 ,000, Caen 78,56 pour l ,000, Évreux 83,95 pour 1,000, Bernay 89,51 pour 1,000, Le Havre 97,27 pour 1,000, Rouen 98,32 pour 1,000.

Si Le Havre et Rouen, qui fournissent à la prostitution clandestine de si nombreuses recrues, ont, parmi les soldats, une proportion si élevée et à peu près identique de maladies vénériennes. 97,27 pour 1,000 d un côté et 98,32 pour 1,000 de l'autre, combien parait rudimentaire le chiffre des vénériens trouvés dans la garnison d'Elbeuf, puisqu'il n'est que de 6,84 pour 1,000! C'est que la progression ascendante est bien en proportion avec le développement de la prostitution clandestine.

Ce que nous avons observé en France doit se produire dans les

(1) Les garnisons occupées par le 3e corps sont les suivantes : Elbeuf, Vernon, Lisieux, Falaise, Dieppe, Caen, Évreux, Bernay, Le Havre, Rouen.

(21 Le 11e corps est en garnison dans les localités suivantes : Nantes, Angers, Saint-Nazaire, La Roche-sur- Yon; Fontenay-le-Comte, Les Sables (TOlonne, Noirmoutiers, Vannes, Lorient, Auray,Belle-Isle,Pontivy, Brest, Quimper, Morlaix, Landerneau.

autres pays, sous l'influence des mêmes causes. En examinant les statistiques de l'armée allemande suivant les différents corps, nous remarquons qu'en 1891 et 1892, en ce qui concerne les maladies vénériennes, le 16e corps a 38,2 pour 1,000 et 32,2 pour 1,000; le 17e a 46,7 pour 1,000 et 36,7 pour 1,000. Si nous mettons en regard les IIe et 13e corps, nous avons une proportion beaucoup moins forte puisqu'il y a, pour le 11e corps, 15,3 pour 1,000 et 19,4 pour 1,000 d'un côté; pour le 13e corps la proportion est de 15,8 pour 1,000 en 1891 et 14,8 pour 1,000 en 1892.

Au point de vue de la syphilis, nous trouvons des ressemblances analogues.

Le 11e corps a 3,1 pour 1 ,000 d'accidents syphilitiques en 1891 et 4,2 pour 1,000 en 1892; le 17e corps, au contraire, a 12,5 pour 1,000 d'accidents syphilitiques en 189 1 et 9,9 pour 1 ,000 d'accidents syphilitiques en 1892.

Cette longue et minutieuse étude montre bien ce que valent les arguments des adversaires de la réglementation, lorsqu'ils préconisent ce qui s'est produit en Angleterre et lorsqu'ils nous vantent les avantages de la liberté de la prostitution.

Il nous reste à étudier ce qui s'est passé en Italie, sous l'influence de la loi Crispi et de la liberté de la prostitution.

Avant d'aborder la question qui touche à la liberté de la prostitution en Italie, comme conséquence de la loi Crispi, et des résultats qui en ont été la suite naturelle, il m'a paru utile d'analyser et de donner quelques extraits d'un travail publié, il y a quelques années, par le Dr Sormani. Dans un rapport présenté à la réunion des hygiénistes italiens, à Milan, le 3 septembre 1881, notre savant confrère est arrivé, après des recherches nombreuses, à conclure à la nécessité de la réglementation.

Dans son travail très important, le Dr Sormani (1) rappelle que la session d'hygiène du congrès de Genève (septembre 1877) repoussait tous les systèmes de police des mœurs basés sur la réglementation et appuyait sa prétention sur les motifs suivants : « La visite

(1) Revue d'hygiène el de police sanitaire, 1881-1882.

obligatoire des femmes est révoltante pour la nature humaine ; elle ne peut atteindre qu'un certain nombre de prostituées; elle ne donne pas la certitude de découvrir la syphilis constitutionnelle et, par conséquent, elle donne une fausse sécurité en ce qui concerne les femmes visitées (l). »

II répond à cette argumentation de la façon suivante : « La visite a été instituée pour que les maladies vénériennes ne deviennent pas tellement fréquentes dans la classe des débauchés des deux sexes, qu'elles puissent se répandre sur la population innocente, contaminant les familles et la société tout entière. »

Il examine ce qui se produisait dans l'armée française, au point de vue des maladies vénériennes ; je puis citer ses chiffres, puisque mes recherches n'ont pas porté sur cette période :

« L'armée française en Algérie, par le défaut de surveillance sanitaire et à cause de l'abondance de la syphilis parmi les Arabes, a toujours des proportions de vénériens bien supérieures : dans les deux années 1872-1873, ce rapport a été de 150 pour 1,000.

« L'armée française de service à l'intérieur, dans l'année 1864, avait 113 vénériens pour 1,000; dix ans après, grâce à une meilleure surveillance des prostituées, la proportion n'était plus que de 73 pour 1,000. »

En parlant de l'armée anglaise, il dit : « L'armée anglaise de service at home, dans les cinq années qui ont précédé la publication des Acts, de 1859 à 1864, eut 312 malades vénériens sur 1,000 hommes d'effectif. »

Il signale la diminution progressive de ces maladies pendant l'application des Acts et il ajoute : « C'est là surtout où la prostitution est libre et non surveillée que pullulent les maladies vénériennes et spécialement la syphilis; mais, et cela semble un paradoxe, ces maladies pullulent et s'aggravent aussi dans les pays où la prostitution est persécutée, et, si l'on en juge par les apparences, abolie.

« Un exemple nous en est fourni par la ville de Munich :

« En 1861, le Parlement bavarois vota une loi qui infligeait des peines sévères (d'un mois à deux ans de prison) à toutes les femmes qui se livraient à la prostitution. On ferma immédiatement toutes

(1) Actes du congrès de Genève, tome II.

les maisons de tolérance ; on cessa toute visite médicale ; qu'arrivat-il? Dans les deux années précédentes, les vénériens , hommes et femmes y admis dans les hôpitaux delà ville, avaient été de 1,006 en moyenne par année; dans les cinq années suivantes, leur nombre s'éleva jusqu'à 1,500 en moyenne, et, en 1866, il atteignit le chiffre de 1,835. Presque le double des malades, et cependant les maisons de tolérance étaient fermées et les visites suspendues !

« Ces faits nous offrent un autre enseignement, qui se rapporte à la proportion des vénériens des deux sexes. Pendant la période de tolérance et de surveillance de la prostitution, 203 hommes ont été reçus dans les hôpitaux, comme vénériens, sur 100 femmes, tandis que pendant la période de l'absence de toute visite, on nota 335 hommes pour 100 femmes. Ce qui veut dire que les femmes, même malades, ne se rendent pas à l'hôpital, mais restent en dehors et répandent la contagion, sans se soucier le moins du monde des tristes conséquences qui en résultent.

Le Dr Sormani termine l'exposé des faits qu'il a étudiés en disant : « Des considérations et des recherches qui précèdent, je crois devoir conclure que, dans l'intérêt de l'hygiène, la surveillance sanitaire des prostituées et de ceux qui les fréquentent, surveillance exercée dans les limites du possible, constitue un moyen très apte à limiter la diffusion des affections vénériennes, et surtout de la syphilis. » Il termine son travail par les lignes suivantes qui sont bien caractéristiques.

« Lorsque j'ai commencé cette étude, je suis resté longtemps incertain sur la résolution à prendre. Les théories de la Fédération m'avaient séduit, mais au fur et à mesure que je recueillais et étudiais les faits eux-mêmes et non les déclamations retentissantes, j'ai du me convaincre que les théories de la Fédération, si elles ont le mérite de rappeler l'attention des philanthropes sur l'état misérable de la plus malheureuse catégorie sociale, ont cependant le tort de prétendre que la société se dépouille de toute sauvegarde contre les dangers dont cette classe nous menace sans cesse. La Fédération britannique veut bien abolir les règlements, mais nous laisser les prostituées; je me permettrai de lui conseiller une œuvre plus utile ; quelle nous délivre des prostituées et leÈ règlements tomberont d'eux-mêmes ! »

Comme le Dr Balfour dont j'ai cité, plus haut, la lettre si

instructive, le Dr Sormani est obligé de reconnaître que la réglementation est indispensable. Ce double aveu de deux partisans de la liberté de la prostitution, qui sont obligés de confesser leur erreur devant l'examen des faits, n'est-il pas bien éloquent et bien démonstratif?

Ce qui s'est passé récemment en Italie où on a essayé, pendant trois ans, de la liberté de la prostitution, et où on a été forcé de revenir aux errements antérieurs, vient à l'appui des résultats constatés en Angleterre. Nous n'avons qu'à résumer ce qui a été déjà publié pour faire connaître la situation exacte de la question.

M. le professeur Tarnowski de Saint-Pétersbourg a communiqué à la Société russe de dermatologie et de syphiligraphie le résultat d'une enquête faite en Italie, au sujet de l'application de la loi Crispi; cette communication a été publiée dans la gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie de Paris (1). Il nous semble nécessaire d'en donner un résumé : sous le ministère Crispi, en mars 1888, la réglementation de la prostitution fut supprimée, d'abord dans neuf provinces, puis bientôt après (10 juillet 1888) dans toutes les villes de l'Italie sans exception. A partir de juillet 1888, il n'y eut plus officiellement en Italie des prostituées inscrites. 11 y eut simplement un peu plus de femmes dépravées, qui n'étaient responsables de leur conduite que devant leur conscience. Aucune liste de ces femmes n'est plus établie désormais; elles ne sont plus soumises à aucune visite obligatoire. Chaque femme a le droit de se faire examiner par un médecin, si elle le veut, mais elle n'y est pas forcée, si elle ne veut pas. En cas de maladie elle peut, à son gré, aller à l'hôpital ou se faire soigner à domicile, ou rester sans traitement, si cela lui convient. Si plusieurs de ces femmes, qui font du vice un métier, vivent en commun sous la tutelle d'un hôtelier ou d'une hôtelière, cela est considéré comme une maison publique. Le propriétaire ou la propriétaire de cette maison ont le droit de veiller sur la santé de leurs locataires, comme ils le jugent bon, c'est-à-dire qu'ils peuvent faire examiner les prostituées par un médecin de leur choix, mais jamais contre la volonté de ces dernières; ils peuvent aussi, quand ces femmes sont malades, leur conseiller d'aller à l'hôpital, mais, en aucun cas, ils n'ont le droit de les y conduire contre leur propre gré.

(1) Gazette hebdomadaire, 11 décembre 1892, 24 décembre 1892.

INSCRIPTION ET REGLEMENTATION 547

Los propriétaires ont le devoir, dans leur maison, de soustraire les femmes malades aux rapports sexuels. Si un médecin, lors de sa visite, trouve une femme infectée, il doit lui conseiller d'aller à l'hôpital ; si elle n'y consent pas, il doit conseiller au tenancier de cette maison de ne pas la laisser approcher d'un visiteur. Mais si la prostituée et le tenancier ne tiennent aucun compte du conseil du médecin, l'affaire en reste là.

La prostituée continuera à infecter ses visiteurs, et le médecin qui la visite... à lui conseiller de se faire soigner. Toutefois le gouvernement s'est réservé le droit de soumettre les maisons, de temps en temps, à une inspection, pour se rendre compte de l'état sanitaire des femmes qui s'y trouvent.

Les maisons qui, lors de la visite de l'autorité compétente, renferment des femmes malades, peuvent être fermées immédiatement. Mais cette mesure est illusoire ; en effet, l'ouverture d'une maison publique n'a nul besoin d'autorisation, de telle sorte que, fermée aujourd'hui, elle peut se rouvrir le lendemain dans le voisinage.

Si une prostituée entre à l'hôpital pour s'y faire soigner, elle conserve le droit de le quitter aussitôt que cela lui plait. Le médecin de l'hôpital n'a pas qualité pour la retenir, même un jour, contre son gré, quittât-elle l'hôpital avec des lésions évidemment contagieuses, pour retourner dans une maison publique.

Ainsi, pour la prostituée, liberté complète de sa personne sans la moindre entrave !

Le règlement Crispi avait été accepté avec beaucoup d'enthousiasme par les abolitionnistes et par beaucoup de médecins de la péninsule. Mais après trois années de cette liberté absolue de la prostitution, une réaction se produisit en présence des résultats constatés par les médecins.

Dès la première année qui suivit la suppression de la réglementation, en 1889, le nombre de soldats atteints de maladies vénériennes et traités dans les hôpitaux des divisions, qui se trouvent dans les grandes villes d'Italie, avait augmenté de 62 pour 100, bien que le nombre des soldats de chaque division fut resté le même que celui des années précédentes.

Dans toute l'armée italienne, le nombre des malades vénériens augmenta rapidement dans les mêmes proportions.

La dernière année du régime de la réglementation en Italie,

c'est-à-dire de mars 1 887 à mars 1 888, le nombre des soldats atteints de maladies vénériennes, dans Tannée italienne, était de 4,25 pour 100. Dès la première année de la suppression de la visite médico-policière, c'est-à-dire de 1888 à 1889, le nombre de ces malades était plus que doublé, puisqu'il atteignait 10,25 pour 100.

Dans les neuf mois suivants de Tannée 1890, le nombre des malades resta dans les mômes proportions, c'est-à-dire qu'il atteignit 10 pour 100 des soldats.

L'autorité militaire fut effrayée par cette augmentation rapide des maladies vénériennes dans Tarmée, et eut le courage de faire au gouvernement un rapport d'une scrupuleuse vérité.

Du 1er octobre 1887 au 1er octobre 1888, c'est-à-dire dans la dernière année du maintien de la prostitution réglementée, il y eut dans les hôpitaux de Milan 5,916 malades vénériens en traitement, dont 816 pour la syphilis.

Du 1er octobre 1888 au 1er octobre 1889, c'est-à-dire la première année de la liberté de la prostitution, le nombre des malades vénériens à Milan atteignit 7,570, dont 1,323 syphilitiques. Ainsi, dans le courant d'une seule année, le nombre, dos vénériens à Milan avait augmenté de 1,651 dont 504 syphilitiques.

L'année suivante, du 1er octobre 1889 au 1er octobre 1890, l'accroissement du nombre de malades vénériens continua et atteignit 7,764; le nombre des syphilitiques avait encore plus augmenté relativement, puisque, sur 7,764 vénériens, on comptait 1,555 syphilitiques.

Ainsi à Milan seulement, pendant ces deux années de prostitution libre, le nombre des syphilitiques était augmenté de 1,343 hommes et celui des malades atteints d'autres maladies vénériennes de 3,503 comparativement, à la période précédente.

La môme augmentation de syphilitiques fut constatée chez les malades qui se présentaient dans les hôpitaux de toutes les villes d'Italie.

Le nombre des hommes en traitement dans les hôpitaux, pour des maladies vénériennes et particulièrement pour la syphilis, a doublé au minimum dans toute l'Italie, alors que le nombre des femmes admises dans les hôpitaux, pour les mêmes maladies, est devenu deux fois moindre.

Cela veut dire, en d'autres termes, que le nombre réel des femmes

se livrant à la prostitution a considérablement augmenté, d'où augmentation de la morbidité chez les hommes. Mais tandis que ces derniers viennent à l'hôpital comme auparavant, les femmes, jouissant de leur liberté, évitent les hôpitaux; elles se font traiter à domicile et continuent leur métier de prostituées. Cela explique pourquoi la propagation progressive de l'infection par la liberté de la prostitution a eu pour résultat d'augmenter constamment le nombre des hommes venant à l'hôpital pour les maladies vénériennes, et de diminuer celui des femmes pour les mêmes maladies. A ce point de vue, les inspections faites deux ou trois fois par an, dans les maisons publiques de quelques villes d'Italie, sont des plus démonstratives.

A Milan, ces visites, faites par des médecins compétents, permirent de constater dans les maisons publiques d'abord 30 pour 100, puis, plus tard, 77 pour 100 de femmes malades, c'est-à-dire des femmes présentant des lésions contagieuses, en majeure partie syphilitiques, mais aussi blennorrhagiques et chancreuses. Ainsi un homme qui entrait dans une de ces maisons avait trois chances contre une d'y contracter une* maladie vénérienne. Et, c'est là l'importance du fait, le nombre des femmes en traitement dans les hôpitaux pour les maladies vénériennes diminuait. Ces femmes ne restaient point dans les hôpitaux, mais dans leurs demeures et dans les maisons publiques et continuaient la propagation des maladies vénériennes.

Après avoir signalé les conséquences de la liberté de la prostitution en Italie, M. le professeur Tarnowski fait remarquer que la Société médicale de Milan réclama, en 1890, la surveillance sanitaire des prostituées.

L'enquête faite en Italie par M. le professeur Tarnowski et les résultats qu'il indiquait, produisirent une grande impression; aussi a-t-on cherché à atténuer la portée des documents publiés par le savant médecin russe. M. le professeur Celzo Pellizari (1)' s'est attaché spécialement à réfuter les opinions du professeur Tarnowski en ce qui concerne la réforme crispienne et ses conséquences ; il discute la valeur des documents fournis à M. Tarnowski et conteste l'importance des chiffres cités au sujet des hôpitaux de Milan; il ajoute que le règlement Crispi n'a jamais été mis en pratique, par

(1) Gazette hebdomadaire de iihédecine et de chirurgie, du 20 janvier 1894.

la négligence des uns et le mauvais vouloir des autres. Pour faire connaître exactement la pensée de ce médecin distingué, il est équitable de citer textuellement ce qu'il dit à ce sujet : « Je sens le découragement m'envahir quand je vois une expérience qui aurait dû se faire avec tant de droiture et de bonne volonté échouer par l'indifférence des uns, le mauvais vouloir du plus grand nombre, et ne servir, en définitive, qu'à convaincre les gens sérieux qu'il n'y a plus de salut hors de la prostitution d'État. »

Après avoir exprimé son découragement, le professeur Pellizari cherche à démontrer que l'augmentation des maladies vénériennes et syphilitiques, augmentation attribuée au règlement Crispi, peut tenir à des causes multiples, notamment à des oscillations brusques constatées dans la marche de ces affections dans beaucoup de pays. Pour diminuer, en outre, l'importance des faits signalés en Italie, le professeur Pellizari ajoute : « J'ai écrit aussi, et je le répète, qu'à mon avis la dernière période de recrudescence peut très bien s'expliquer par l'épidémie d'influenza qui a frappé une si grande partie de notre population. »

Ces différentes raisons ne nous paraissent pas avoir l'importance que notre confrère d'Italie veut leur attribuer; mais terminons la citation empruntée à son travail.

« Telles sont les principales raisons pour lesquelles je maintiens que, môme si le règlement Crispi a contribué, dans une certaine mesure, à V augmentation des maladies vénériennes et spécialement de la syphilis, il n'est pas établi que tout le mal doive lui être attribué. »

Ne trouvera-t-on pas, dans cette phrase, comme un aveu fait, à regret, du mal produit par le règlement Crispi? Il y a incontestablement une concession importante accordée aux adversaires de cette législation; ce n'est pas, dans tous les cas, le langage d'un partisan bien enthousiaste de ce règlement !

Plus loin, M. le professeur Pellizari s'occupe du soin que les femmes ont de leur santé; il semble persuadé que c'est un de leurs grands soucis; il pense qu'avec le régime de la liberté de la prostitution, elles ne tarderaient pas à reconnaître elles-mêmes qu'elles devraient se faire examiner et se faire soigner. Je cite encore :

« Les lois inéluctables de la concurrence — puisque les rapports sexuels en sont venus à être considérés dans certains milieux

comme un commerce pur et simple — auraient fini par amener les femmes qui vivent hors des maisons à solliciter spontanément, non seulement la visite, mais aussi le certificat de santé. »

Il y a là une profonde illusion que ne peuvent partager, en aucune façon, ceux qui savent comment agissent les femmes qui se livrent à la prostitution clandestine !

J'ai dit toute ma pensée, à ce sujet, dans le chapitre V de ce livre; il me paraît inutile d'insister, de nouveau, sur ce point.

Si M. le professeur Pellizari plaide les circonstances atténuantes en faveur de la réforme Crispi, un de ses éminents compatriotes et collègues se montre, au contraire, l'adversaire énergique de cette mesure qu'il juge avec la plus grande sévérité.

Dans un livre remarquable (1), M. le professeur Guiseppe Profeta s'exprime ainsi :

« Mon expérience et les statistiques recueillies me permettent d'affirmer que la réforme Crispi a amené une augmentation des maladies vénériennes, dans la population militaire comme dans la population civile. Ce fait d'observation a évolué avec une précipitation extrême, les maladies vénériennes étant comme les cerises de l'ancien adage, l'une d'elles entraînant beaucoup d'autres cerises; de telle sorte que, même aujourd'hui avec la réforme Nicotera, il n'est pas étrange de prédire, si l'on ne remédie pas sérieusement à la situation, que nous finirons, à une époque plus ou moins éloignée, par marcher de pair, avec FAbyssinie notre amie, nation chez laquelle les médecins européens sur 100 malades trouvent 90 syphilitiques.

« Je commence par quelques questions préliminaires. Puisque depuis quelques mois la preuve n'est pas faite, les quelques fauteurs de la loi Crispi iront répétant à Montecitorio et en dehors, jusqu'au congrès médical de Sienne, depuis trois ans (août 1891) et peut-être jusqu'à la consommation des siècles, que le temps n'était pas suffisant pour avoir des faits démonstratifs; j'oppose, fort des enseignements de la pathologie et de la clinique, que la preuve fut faite en très peu de temps, et que très vite les résultats furent palpables pour tous ceux qui n'avaient pas de parti pris. Du reste, l'incubation, à moins de cas exceptionnels, manquant pour l'ulcère non infectieux,

(1) Igiene publica e privala délie malattie venere, Palermo 1893, pages 128-129.

voit les premiers symptômes se manifester après environ vingt-quatre heures ; l'incubation variant entre deux, cinq et sept jours pour la blennorrhagie, entre dix et vingt-huit jours pour la syphilis, moins quelques cas de plus longue incubation, il est clair que depuis le 1er août 1888, il y eut le temps de voir se produire de nombreuses générations de maladies, sans qu'il fût nécessaire d'attendre des années pour voir l'Italie devenue un hôpital de vénériens et une place forte de la syphilis. J'ajoute que la récente loi italienne de sécurité publique, dans l'esprit de son article 319, consacre le sage principe qu'une année suffit pour se former une opinion sur ce que vaut un règlement sur la prostitution.

« Et puisque dans la Chambre des députés on répète sans cesse, pour atténuer la valeur des statistiques contre la réforme Crispi, que ces nombres ne sont pas officiels, je déclare tenir peu de compte de la statistique officielle ou non officielle, la vérité étant une, et la statistique représentant, en chiffres, la vérité.

« Si Ton veut ensuite, de chaque côté, mettre des points d'interrogation sur les faits invoqués pour la défense d'une thèse, nous les mettrons sur ce qu'on affirme dans certains documents officiels, estimant que la raison d'État peut conseiller quelques retouches auxquelles ne consentirait pas l'homme de science. »

Après ces déclarations, le professeur Profeta montre ce qui s'est produit dans l'année, avant et après la réforme Crispi. Il compare, à ce sujet, la statistique des hôpitaux militaires pendant Tannée 1888. qui a précédé la réforme, à la statistique de l'année 1889, pendant laquelle la réforme a été en vigueur.

Il montre que le nombre des malades s'est élevé (1) :

A Florence de 250 malades en 1888 à 308 en 1889

A Messine

de

A Parme

de

A Rome

de

A Bologne

de

A Gênes

de

A Livourne

de

A Naples

de

En additionnant les chiffres recueillis dans les huit hôpitaux, on (1) Loco cilato, page 131.

trouve 1,000 malades pour la période antérieure à la réforme, tandis que dans Tannée qui suit la réforme, on voit le nombre des malades s'élever à 1,625.

En examinant ce qui s'est produit parmi les troupes de la marine, le professeur Profeta constate (l)que le nombre des malades qui était de 128,47 pour 1,000 en 1888, arrive, en 1889, à 140,86 pour 1.000, en 1890, à 199,25 pour 1,000 et dans les huit premiers mois de 1891,1a progression ascendante devient «vertigineuse », puisqu'elle arrive à 284,33 pour 1,000.

Les faits signalés dans la population civile sont analogues.

A la salle de consultation annexée à la clinique de l'hôpital Saint-Lazare, à Turin (2), on reçoit 375 hommes dans le dernier trimestre de 1888. Le chiffre s'élève à 567 dans le premier trimestre 1889, et à 635 dans le second trimestre. A Turin la syphilis a augmenté de 92 pour 100 et les autres maladies vénériennes de 61 pour 100.

Les statistiques du professeur Profeta sont aussi éloquentes que celles qui ont été publiées par M. le professeur Tarnowski et démontrent bien le résultat déplorable de la loi Crispi.

Après la chute du ministère Crispi, la Direction générale de la santé soumet au conseil supérieur de la santé un nouveau règlement pour la surveillance de la prostitution.

Le conseil supérieur de la santé (3) étudie et discute ce règlement dans ses séances des 5, 8, 9, 10 et 11 octobre 1891 et de ses délibérations sort un règlement en 56 articles qui modifie ce qui avait été fait par le règlement Crispi.

Ce nouveau règlement, inséré dans le Recueil officiel des lois, reçoit la sanction royale le 21 octobre 1891. Le Ministre Nicotera décrète l'abolition des règlements des 29 mars 1883 et 29 mars 1888 et approuve le nouveau règlement à la date du 27 octobre 1891.

En présence des mesures que l'Italie désabusée a dû prendre, dans l'intérêt de la santé publique, après une triste expérience de la liberté de la prostitution, il est nécessaire de citer l'opinion d'un adversaire énergique de la réglementation.

(1) Loco cilalo, page 133.

(2) Loco citato, page 138.

(3) Ce conseil était composé de MM. Moleschott, président; Pagliani, Nocito, loghillerî, Corradi, Gomandu, Bizzozero, Carnellutti, Panizza, Carito, Nazzani, Gucca, Bartoli, Piuttj, Gui, Barofûo.

M. le Dr Fiaux (1), en parlant de la commission d'enquête nommée par M. Depretis, le 23 août 1883, pour étudier la question de la prostitution et qui, dans sa séance du 5 juin 1884, s'était prononcée contre toute visite coercitive et tout traitement obligatoire, dit : « Ce jour-là, la liberté de la personne humaine, même sous sa forme socialement si méprisée de femme publique, a été enfin officiellement, gouvernementalement reconnue sur le vieuxcontinent. Après l'Angleterre, l'Italie scientifique, juridique et parlementaire, poussée par une démocratie d'élite, a eu cet enviable mérite. »

A ce chant d'allégresse politique, qui semble si étrange, il n'y a qu'à opposer le tableau des désastres causés par la liberté de la prostitution en Angleterre et en Italie. Aux mécomptes éprouvés dans ces deux pays, on reconnaîtra facilement ce qu'exigent l'hygiène sociale et l'intérêt de la santé publique, même dans les démocraties.

(1) Lapolice des mœurs, 1888, page 631.

Arrivé au terme de la tache que je m'étais assignée, j'ai le devoir de jeter un regard en arrière pour examiner le chemin parcouru. J'ai essayé de montrer la physionomie particulière, la caractéristique de ces femmes qui vivent de la prostitution comme si elles s'acquittaient du travail le plus honorable et le plus régulier. J'ai mis tous mes soins à rechercher la prostitution clandestine dans ses évolutions diverses ; je l'ai étudiée sous ses différentes manifestations, chez les filles de l'âge le plus tendre jusqu'à une époque plus avancée de leur vie. En suivant l'insoumise dans les multiples transformations qu'elle subit, j'ai signalé son état mental, ses habitudes, ses mœurs que l'on est si impuissant à modifier. Laissant de côté toutes les spéculations philosophiques, pour ne voir que le caractère tristement brutal de la réalité, il a bien fallu se convaincre qu'il y a, dans ce milieu, une population spéciale de femmes qui ne ressemblent en rien à la femme, dans la saine acception du mot. Elles font sciemment beaucoup de mal; on doit donc forcément les mettre dans l'impossibilité de nuire, autant que faire se peut.

En constatant les misères morales et physiques rencontrées à chaque pas, je me suis trouvé porté, tout naturellement, à signaler les conséquences si graves de la maladie qui vient rappeler à ses victimes qu'elle est toujours menaçante, malgré des années de tranquillité apparente. M. le Dr Fournier a mis un soin particulier à prouver la gravité des étapes multiples de la syphilis. Dans une leçon professée à l'hôpital Saint-Louis et reproduite dans un journal de médecine, il dit (1) :

« Un des faits surprenants de la syphilis, c'est la durée consi-

(1) Bulletin médical du 25 avril 1894.

dérable pendant laquelle elle peut attester sa permanence dans l'économie par des manifestations spécifiques non équivoques.

« Durée considérable, ai-je dit. Et, en effet, il est de notion vulgaire que lïnfection syphilitique s'est maintes fois attestée, par des accidents propres, à longue, très longue échéance de sa prise de possession de l'organisme, à savoir : non pas seulement, dix, quinze, vingt ans au delà du chancre, mais vingt-cinq, trente, trentecinq, quarante, cinquante ans et même davantage après le chancre. J'ai vu, pour ma part, un cas très authentique où une syphilis, datant de cinquante-cinq ans, a déterminé une volumineuse gomme de la cuisse. »

N'y a-t-il pas lieu de surveiller et de combattre une affection qui manifeste sa prise de possession de l'individu après des périodes d'état si lointaines ? Y a-t-il quelque chose de plus lamentable que l'existence de ce syphilitique constamment préoccupé des accidents qui peuvent l'atteindre, alors môme que la maladie aura eu, depuis son début, une longue période de silence? Après avoir, pendant plusieurs années, suivi un traitement méthodique et régulier, il a, sur la foi des médecins, lui affirmant sa guérison, contracté un mariage; il a eu des enfants, et puis, après une série d'années d'une santé relativement bonne, il est pris d'accidents que l'on met sur le compte de la syphilis. A partir de ce moment, sa vie n'est que tristesses ! Qu'un de ses enfants soit malade, il sera obsédé par la pensée que l'affection qui relient son enfant au lit peut se trouver sous l'influence, plus ou moins directe, de la syphilis; c'est une préoccupation et une appréhension quotidiennes ! S'il contracte lui-même une maladie, telle éloignée soit-elle de la syphilis, il cherchera dans les auteurs, pour découvrir si la syphilis n'a pas été signalée comme une des causes de la maladie nouvelle ! La vie de cet homme sera empoisonnée par cette idée fixe, qu'il doit subir l'influence néfaste de cette triste affection, et que ses enfants en seront, peut-être, les innocentes victimes. Cette préoccupation constante a, par beaucoup de côtés, une analogie frappante avec l'état mental de celui qui, après avoir été mordu par un chien, alors même que ce chien n'est pas atteint de la rage, est constamment obsédé par la pensée qu'il sera victime du virus rabique ! N'est-ce pas une torture morale lamentable? Combien la situation sera encore plus digne de commisération, si cet homme a contracté la syphilis, en dehors de tout rapport

sexuel, et par une de ces fatalités professionnelles ou autres qui ont fait, comme nous l'avons démontré, tant de nombreuses et malheureuses victimes !

De pareils désastres ne réclament-ils pas des mesures de sauvegarde sociale? On a trouvé naturel de réglementer le travail des femmes et des enfants, dans les manufactures et les ateliers; il a paru logique de prendre des arrêtés spéciaux contre les établissements insalubres ; on a fait une loi contre les accidents dont sont victimes les ouvriers; on a pris des précautions particulières contre les épidémies, contre les maladies contagieuses, et on n'aurait pas le droit d'agir contre la syphilis, maladie contagieuse au premier chef !

J'ai examiné avec le plus grand soin les opinions des partisans de la liberté de la prostitution; j'ai discuté tous leurs arguments; je crois avoir démontré la fausseté de leur thèse. J'ai fait un tableau aussi complet qu'on pouvait le souhaiter de tous les maux engendrés par les prostituées insoumises. De cet exposé ressort très clairement la nécessité de poursuivre, avec la dernière rigueur, la prostitution clandestine, si nombreuse à Paris; c'est contre elle quïl faudrait faire une guerre énergique de tous les jours, de tous les instants. En dévoilant ses agissements, j'ai montré les périls qu'elle faisait courir à la santé publique, en propageant, de tous côtés, les germes de la syphilis. Je voudrais qu'on parvint à atteindre la prostitution partout où elle s'exerce.

On a pu dire, avec un semblant de raison, qu'il y a une certaine inégalité dans les rigueurs que l'on déploie. On n'atteint pas la prostitution élégante aussi facilement que la prostitution de bas étage. Dans notre pays, où l'amour de l'égalité est une vertu intransigeante, on est choqué de l'inégalité des mesures prises à l'égard de la prostitution, suivant qu'elle est plus ou moins affinée. Cela tient en partie à ce que cette prostitution élégante est moins brutale, et se dissimule davantage que la débauche de la rue. On peut la retrouver cependant, et on la saisit encore dans les maisons clandestines, chez les proxénètes de haut parage, où elle ne dédaigne pas de se produire. On doit donc la frapper, comme on frappe la prostitution des régions inférieures. De cette prostitution spéciale, ce sont les hommes appartenant à ce qu'on appelle les classes élevées, les hommes plus ou moins riches, qui sont les tributaires. Ceux-là sont mieux en

état de se défendre et de choisir, tandis qu'il n'en est pas de même dans les sphères de bas étage. Quoi qu'il en soit, il convient de réagir, dans toutes les classes, contre cet empoisonnement qui sévit sur les générations présentes, qui menace l'avenir du pays en diminuant la natalité, en rendant l'homme impuissant et la femme inféconde! J ai une profonde pitié pour les malheureuses qui sont tombées dans la prostitution, quel que soit le chemin parcouru, quels que soient les motifs de leur chute; mais ma pitié est plus ardente et ma sympathie est plus vive, lorsqu'il s'agit de toutes ces infortunées victimes innocentes que la syphilis est venue atteindre!

La prostitution doit être surveillée, pour diminuer les dangers qn'elle fait courir à la santé publique. Je n'ai jamais compris pourquoi on a voulu rattacher à une question politique ou à une question religieuse, ce qui touche à la prostitution. Pourquoi mêler la politique ou la religion à des mesures qui ne doivent ressortir que du domaine de la prophylaxie? Le médecin doit avoir une préoccupation constante et exclusive, l'intérêt de l'hygiène publique, la conservation de l'espèce et son développement dans l'état de santé parfaite. L'inscription, a-t-on dit, est une déchéance pour la femme. Estce bien l'inscription qui constitue la déchéance ? On ne saurait assez le répéter, la déchéance morale et physique, pour la femme, a commencé le jour où elle a vendu son corps, comme elle aurait vendu une marchandise quelconque. La personnalité humaine a disparu, puisqu'il ne reste plus rien de ce qui en constitue l'essence. L'inscription vient-elle aggraver celte déchéance? Je ne le crois pas. J'ai la ferme conviction d'avoir démontré qu'il n'y a, dans cet acte, qu'une obligation d'hygiène imposée. Cette mesure force la femme, qui exerce une profession malsaine, à se soumettre à une visite sanitaire. C'est le seul changement à sa situation antérieure. L'insoumise qui se livrait, sans vergogne, à la prostitution, avant l'inscription, continuera probablement à s'y livrer après ; mais l'inscription ne lui en fait pas une obligation ; elle peut, si elle le veut, reprendre une vie honnête. L'inscription n'imprime au front de la fille soumise aucun caractère spécial, qui puisse faire penser, comme quelques-uns l'ont écrit, qu'elle a le droit de se réclamer de la prostitution d'État, et qu'elle est rangée dans la prostitution officielle. Il n'y a rien de semblable dans la mesure adoptée. On ne pousse pas les femmes à faire de la prostitution; on les oblige

à se soumettre à des mesures hygiéniques, lorsqu'elles s'obstinent à exercer une profession malsaine; voilà la vérité.

J'ai démontré la nécessité de cette mesure par l'étude si probante de ce qui se passe dans les pays où existe la liberté de la prostitution ; tout système de préservation est une arme salutaire dont les pouvoirs publics ne doivent pas se dessaisir.

Les médecins sont unanimes à reconnaître que la propagation des maladies syphilitiques et des maladies vénériennes se fait, d'une façon spéciale, par les jeunes prostituées dont l'âge varie entre seize et vingt et un ans. L'Académie de médecine, dans la mémorable discussion de 1888, a insisté, d'une façon particulière, pour signaler les dangers que les filles de cet âge font courir à la santé publique. Il y a donc une nécessité d'ordre social à les mettre dans l'impossibilité de disséminer des maladies si pernicieuses. Tant quelles auront la liberté de leurs actes et la possibilité, par suite, de continuer à exercer un métier éminemment suspect, aussi bien pour elles-mêmes que pour autrui, il est indispensable de les soumettre aux mesures administratives qui les rendent moins nuisibles ; mais le jour où la loi les aura mises dans l'impossibilité de propager les maladies syphilitiques, en les isolant dans des asiles sanitaires, il n'y aura plus de mineures à inscrire !

Je souhaite ardemment que la nécessité de l'inscription des mineures disparaisse, et nul n'applaudira plus vivement à la réalisation d'une semblable décision, lorsqu'elle sera prise, sans crainte, pour la santé publique.

Je souhaite vivement que le Conseil municipal de Paris et que le Conseil général du département de la Seine puissent compléter les mesures salutaires adoptées en faveur de l'enfance. Ils ont fait beaucoup, lorsqu'ils ont entrepris l'œuvre des moralement abandonnés. Qu'ils achèvent ce qu'ils ont si bien commencé, en fondant l'asile destiné aux prostituées mineures! Que la Chambre des députés améliore et complète le projet de loi sorti des délibérations du Sénat; que cette loi donne la possibilité de garder dans un refuge hospitalier, jusqu'à leur majorité, les jeunes filles qui n'ont d'autre ressource que la prostitution, profession éminemment dangereuse pour la santé générale du pays. Ce jour-là, on aura accompli une œuvre utile, à la fois humanitaire et sanitaire. C'est à réaliser un semblable projet que doivent travailler tous les hommes de bonne volonté.

LA PnOSTITUTION CLANDESTINE A PAMS

Si les pouvoirs publics ont le devoir de soumettre les prostituées à des règles hygiéniques indispensables, ils peuvent, par des mesures efficaces, leur faciliter la possibilité d'échapper à la triste existence qu'elles ont choisie. Il faut que la femme qui a le désir de se relever et la ferme volonté de reprendre la vie du labeur honnête, sache bien qu'elle peut le faire sans difficulté, et que l'administration facilitera ce désir légitime!

Dans l'étude que j'ai voulu faire, il fallait délimiter l'espace à parcourir, c'est pour cela que mes recherches ont porté sur une période de dix années. Ce laps de temps est assez étendu pour permettre de bien observer et de bien juger ce qui se produit d'habitude. Mes investigations ayant commencé en 1887, j'ai dû revenir en arrière en remontant aux années antérieures; la période décennale a été ainsi comprise entre 1878 et 1887. Les déductions auxquelles je suis arrivé s'appuient sur des faits assez nombreux pour me donner le droit de généraliser mes impressions.

En publiant ce livre, j'ai l'espérance d'avoir fait un acte utile. J'ai essayé d'apporter un peu de lumière dans une question que Ton cherche à obscurcir à plaisir.

Ai-je réussi dans la mission que je m'étais imposée? Je veux le croire. Je souhaite que le lecteur qui aura bien voulu me suivre dans les développements donnés à mon travail, quelles que soient d'ailleurs ses convictions personnelles, et les impressions ressenties au cours de sa lecture, puisse dire : Ceci est un livre de bonne foi.

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