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Nous aimons à croire que, comme saint Antoine, il sort toujours vainqueur de la lutte. Il nous est revenu cependant qu’un préfet, qui s'est rendu depuis célèbre par ses révélations indiscrètes, fréquentait assidûment certain établissement de la rue Duphot et que ses nombreuses visites ne rentraient nullement dans la carte de ses attributions administratives. Mais nous préférons croire que le fonctionnaire autoritaire et agressif,qu’on a longtemps donné comme le modèle du genre, agissait dans l’intérêt bien compris de ses administrés.
Nous disons donc que la tenue d’une maison de tolérance est une faveur. Comme l’a dit M. L. Fiaux, c’est presque toujours la récompense' d’une vie de prostitution. 11 est certain que la police redoute d’accorder la tolérance—et en réalité elle ne l’accorde jamais—à des femmes qui n’ont point été elles-mêmes prostituées et ainsi n’ont point l’expérience des filles et de la clientèle. Après avoir fait commerce de leur corps, ces femmes trafiquent de celui des autres. C’est une variété de la traite des blanches. La tolérance n’est pas seulement conférée à des matrones filles ou veuves, mais à des femmes mariées, pourvues du consentement du mari, ce qui donne une haute idée de la manière dont la policecomprend la dignité du mariage.
Jetons maintenant, avec M. Fiaux, un coup d’œil d’ensemble sur les habitudes morales des gens qui tiennent ces maisons et sur quelquesuns de leurs rapports avec l’administration.
« Les habitantes sont dignes de la maison.C’est cette patronne, à laquelle l’exercice d’une telle industrie permetde prêter sans amplification tous les plus méchants mobiles de conduite, tous les vices, toute l’inhumanité possible et qui ne dément en réalité aucune des pires suppositions. Cupide et dure, elle a pour unique but de tirer le maximum de travail et d’argent de ses ouvrières. Toute considération de repos, de sommeil, de santé, tombe devant cette idée fixe. Ce qui rend ces patronnes encore plus redoutables à leurs subordonnées, c’est qu’à leurs propres yeux, c’est occuper un rang élevé dans ce monde que d’être maîtresse de maison : chose invraisemblable, mais vraie, elles exigent les marques extérieures de la déférence et du respect !
Les agents de l’administration eux-mêmes doivent leur parler chapeau bas. Dans leur pensée, elles peuvent se croire une sorte particulière de fonctionnaires investies d’un rôle social. »
Le tableau est encore plus triste lorsqu’on envisage la situation des malheureuses esclaves qui peuplent l’établissement.
« Les malheureuses qui viennent échouer là
sont en grande majorité les écrasées de la lutte pour la vie. C’est la police qui fait le plus fort appoint de recrutement. Il faut être dans ses meubles et justifier de moyens d’existence suffisants pour rester une prostituée isolée. M. Lecour en a fait l’aveu avec une naïveté qui surprend.
«Dans une foule de cas, dit-il, lorsqu’il s’agit, par exemple, d’imposer l’inscription et des obligations sanitaires à des prostituées sans asile, ces mesures seraient illusoires, s’il n’existait pas de maisons de tolérance. » Viennent ensuite les filles que les recruteurs et recruteuses des matrones vont embaucher à la porte de tous les hôpitaux, et notamment à la porte deLourcine et du Vésinet. On voyait encore, il y a peu de temps, ces courtiers d’un genre spécial opérer leurs engagements à la porte du Dispensaire. Ces intermédiaires entre l’ouvrière et la capitaliste touchent des primes de cette dernière quand le recrutement a lieu. Les matrones ont des correspondants dans les grandes villes de France et de l’étranger. Telle maison publique de Paris, habilement administrée, offre un assortiment varié de Méridionales, de Flamandes, d’Anglaises, de créoles, de négresses : ces colis humains sont expédiés de Boulogne, de Marseille, de Lyon, de Bordeaux avec accompagnement de correspondances pleines d’avis, de recommandations, de
détails sur le savoir et la santé de ces marchandises. Un chiffre variable est le dernier mot de la lettre : c’est le prix de l’objet expédié, 500, 700, 800 francs. »
Quoique la loi s’oppose à la débauche des mineures, il n’est pas rare, eh France, de rencontrer des filles très jeunes dans les maisons de tolérance. Les articles de la Pâli Mail Gazette ont jeté sur ces horreurs un jour nouveau.
: Les récents procès scandaleux survenus à Anvers et à Bruxelles nous avaient déjà démontré qu’il se faisait entre l’Angleterre et la Belgique, et au profit de cette dernière nation, un commerce international de jeunes Anglaises âgées de moins de quinze ans.
. Il n’est pas nécessaire de soulever le dégoût du lecteur en lui rappelant que toute fille, quelle que soit son âge, doit soumettre son corps aux plus horribles souillures lorsqu’elle devient pensionnaire d’un établissement de tolérance placé sous la dépendance de la Préfecture de police. -Comment admettre un seul instant sans être saisi de dégoût que l’administration protège et couvre de sa tutelle de pareilles horreurs ! C’est dans ces maisons, dit M. Fiaux, qu’a lieu l’abominable défilé de toutes les ordures, non pas bestiales, mais humaines ; après les ardeurs naturelles du jeune passionné, voici les caprices sadiques et
sodomiques du libidineux épuisé, les brutalités incertaines et ignobles de l’ivrogne ! M. ie préfet de police, qui fréquentait la maison de la rue Duphot, devait cependant savoir tout cela et le dire à ses successeurs dans l’intérêt non pas. de l’hygiène, mais de la morale publique!
l’inscription des filles.
Ce que nous venons de dire se rattache aux filles parquées et enfermées dans les maisons à gros numéro et qui n’en sortent que pour de rares excursions ou pour un traitement à St-Lazare, établissement remarquable dont nous dirons plus loin quelques mots.
Voyons maintenant ce que dit le rapport officiel sur la situation des filles inscrites.
« L’inscription leur impose des obligations si minutieuses et si sévères, que la liberté, dont elles paraissent jouir plus que les filles de maison, est en réalité fictive. La carte remise à l’isolée énumère ces obligations : visite médicale tous les quinze jours ; défense de provoquer dans la rue et de la fenêtre pendant la journée ; provocation permise après le coucher du soleil en été, à partir de sept heures du soir en hiver, jusqu’à onze heures de la nuit en tout temps; défense de provoquer les hommes accompagnés de femmes ou d’enfants ; défense de stationner
avec d’autres filles sur les trottoirs; interdition de la coiffure en cheveux. etc...(l) L’appellation de fille soumise est vraiment bien choisie.
Mais ce n’est pas tout.- La fille isolée doit habiter dans ses meubles : elle retombe ainsi sous la coupe des exploiteurs de tout genre: propriétaires, logeurs, gérants, tapissiers, marchands de vins traiteurs qui leur louent à des prix énormes, jusqu’à 6, 8 et 12 francs par jour, des chambres pour lesquelles un locataire ordinaire ne donnerait pas un loyer moindre des trois quarts.
Parmi les autres règlements qui s’appliquent aux filles soumises, il en est qui méritentencore d’étre signalés soit par leur bizarrerie, soit par l’impossibilité dans laquelle on se trouve de les appliquer. C’est ainsi que les filles soumises ne doivent jamais habiter une maison dans laquelle vit une autre prostituée réglementée, qu’elles ne doivent jamais partager le logement d’une autre fille, etc., etc.
On le voit, l’administration qui répand ses faveurs sur les filles qui acceptent le joug ignoble des maisons de tolérance se montre au contraire d’une sévérité excessive pour les insoumises. Elle a pour but évident d’augmenter le nombre
(i) On ne saurait rien imaginer de plus étrange que cette ingestion de l’administration dans le costume des filles. Ce serait burlesque siccn’étaitprofondément triste.
de maisons numérotées et elle se désespère chaque jour de n’y pouvoir parvenir. Il suffit, en effet, dé jeter un coup d’œil sur le tableau suivant pour voir que les maisons de tolérance diminuent chaque jour et que la prostitution clandestine 'fait sans cesse de nouveaux progrès.
Nombre Nombre des filles
dès maisons des maisons
de Paris. de Paris,
1878 (ann. de l’exp.)