PRÉFACE. III
J’affirme donc que dans toutes les grandes ag glomérations humaines et civilisées, des faits analogues à ceux signalés par la Pall Mail Gazette ont lieu chaque jour,à Paris, comme à Berlin, à Madrid ou à Rome.'Il ne peut y avoir que la différence que comportent les habitudes, les mœurs et la constitution physique des individus.
Ce dernier point a une réelle importance pour l’Anglais. 11 est certain, et je l’affirme après avoir vécu longtemps en Angleterre en y exerçant une profession qui permet de fouiller l’organisme humain, que l’Anglais, quoique plus vigoureusement constitué que le Français, y est plus continent. Riez si vous voulez, mais cela est. II m’arrive encore chaque jour de recevoir les confi> dences d’insulaires ayant dépassé leur majorité et qui, étant venus en France pour y recevoir le baptême de Venus, en ont reçu en même tempsun fort coup de pied. Il est vrai, absolument vrai, que beaucoup d’Anglais conservent leur virginité jusqu’à leur mariage. Vous savez du reste que les religious men affichent ouvertement cette prétention. Tlotezbien que je ne fais aucun mérite àla jeunesse britannique de cette chasteté relative. Je la considère au contraire comme une sorte d’infériorité, de timidité, de prudence, de maladresse à l’égard du sexeaimable.Si le jeune Anglais reste plus longtemps chaste, c’est parce qu’il ne sait pas, parce qu’il n’ose pas, et surtout parce qu’il a une peur affreuse de la vérole. Je n’ai pas du reste l’intention de généraliser, et je
IV PRÉFACE
dois dire qu’on trouve en Angleterre comme ailleurs de jeunes et précoces don Juans.
Je vais encore déplaire à Prudhomme et Dandin en parlant de ce qu’on est convenu d’appeler chez nous Y hypocrisie anglaise. Eh bien ! je soutiens que ce que vous appelez l’hypocrisie n’est autre chose que de la tenue. Les mœurs anglaises ont quelque chose de plus intime, de plus caché, déplus collet-monté. Il suffit du plus petit séjour dans lamétropolepour s’en convaincre. Les trop rares Rambutcau qu’on rencontre dans cette ville maussade portentgravés dans la fonte l’inscription suivante : prière d’ajuster votre pantalon avant de sortir (1). La vie publique elle-même a quelque chose de privé. Il suffît pour s’en convaincre d’examiner les publichouses et les boxes des restaurants anglais. ■
Tout cela est dans les mœurs du peuple. Allezvous le lui reprocher comme un crime I Cela est exact, en Angleterre, lorsqu’on veut se soûler, on se cache ; lorsqu’on veut forniquer, on se cache ; lorsque l’individu croit commettre une ac* tion capable de scandaliser ses semblables, jl tâche de l’accomplir à huis-clos et ne s’en vante pas. Est-ce là une aggravation ou une atténuation de la faute? Je laisse aux casuistes le soin de prononcer. Ce qui est certain, c’est que l’Anglais a plus de tenue (dites hypocrisie si vous voulez) que le Français.
(1) Please adjust jour dress before lcaving.
PRÉFACE
| Est-il dès lors étonnant que cette réserve se manifeste également dans les rapports plus intimes encore des deux sexes. Cette sorte de continence se révèle môme chez les prostituées. Un de mes amis, que je pilotais à Londres il y a quelques années, me faisait remarquer la réserve qu’il avait observée chez une hétaïre, dont il ri’avait eu qüe très difficilement les faveurs.
« Soufflez la chandelle, lui dis-je, dans votre prochaine entrevue avec la belle et vous la trou verez plus accessible. » Il est un fait certain, c’est-que la femme anglaise, même d’un degré inférieur, n’aime pas recevoir des caresses intimes en plein jour. Je ne parle pas,.bien entendu, de la prostituée ivrognesse, qu’on rencontre à chaque pas dans les mauvais quartiers de Londres.
Il est également certain que les raffinements et les caresses intimes qui accompagnent souvent les relations sexuelles dans les pays latins, sont beaucoup moins connus dans les contrées anglosaxonnes. Je le répète, cette circonstance ne saurait être attribuée à un plus haut degré de vertu, mais à des besoins sexuels plus ardents, moins étudiés et moins raffinés. Les Saxons voient dans les rapports sexuels un besoin physique qu’ils satisfont rapidement et pour ainsi dire brutalement.
Mais nous voilà bien loin des Scandales de Londres, et je me suis égaré dans des digressions alors que mon intention était simplement d’expliquer le but et le contenu de ce livre.
PRÉFACE
En reproduisant une partie du Rapport de M. Stead (Le Tribut des Vierges), j’ai voulu faire connaître en France une œuvre d’une puissante originalité, écrite avec une bonne foi absolue et dans un but éminemment moral, par un homme qui a profondément fouillé les bas-fonds de Londres. J’ai été assez heureux pour assister au remarquable procès qui vient de se terminer àOld-Bailey et j’en fais connaître le résultat qui constitue l'Epilogue de ce que nous sommes convenus d’appeler les Scandales de Londres.
Dans une introduction assez développée, j’ai étudié la prostitution en Angleterre et en France considérée surtout au point de vue administratif. J’ai montré que l’Angleterre avait renoncé, après vingt ans d’essai loyal, à toute mesure administrative pour ou contre la prostitution.
Passant ensuite en France, j’ai examiné le système actuellement en vigueur. J’ai rassemblé quelques arguments et je me suis efforcé de démontrer que les mesures répressives et tutélaires appliquées par l’administration sur les filles publiques sont à la fois immorales, onéreuses, injustes et inutiles. Ce travail n’est du reste que le prélude d’un ouvrage plus étendu qui pourra, je l’espère, entraîner la conviction de tous les esprits libéraux soucieux de voir régner en France la liberté et la justice.
Janvier 1886.
D r Minime.