‹ La prostitution et la traite des blanches à Londres et à Paris... -- Dr MinimeChapitre 4 sur 76 · ÉTUDES MÉDICALES ET SOCIALES SUR LA PROSTITUTION EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ÉTUDES MÉDICALES ET SOCIALES SUR LA PROSTITUTION EN ANGLETERRE

Les documents publiés en Angleterre par la P ail Mail Gazette relatifs au commerce des vierges et enfants mineureset les commentaires dont nous les avons fait suivre ont montré qu’il existe dans les Iles-Britanniques comme en France d’horribles plaies sociales ; mais qu’elles révèlent un caractère d’autant plus hideux chez nos voisins d’outre-mer que ceux-ci se présentaient à nos yeux avec une sorte de monopole de la vertu et de la pudeur.

Nous croyons intéressant de faire précéder ces documents par une étude plus sérieuse, non pas sur la traite des vierges qui ne constitue, au point de vue numérique, qu’une branche

sans importance du grand mouvement, mais, sur la prostitution en général et sur les mesures prises en Angleterre pour la combattre et atténuer l’extension de la syphilis dans l’armée. Nous compléterons cette étude en présentant un travail de comparaison dans lequel la prostitution sera envisagée à Paris. Cette introduction se divise donc en deux parties : la première se rapportant à l’Angleterre, la seconde à la France.

Comme. Londres et la plupart des autres grandes villes anglaises ne sont sujettes à aucune réglementation sanitaire, le nombre des femmes qui s’y livrent à la prostitution est assez difficile à apprécier. C’est ce qui explique les chiffres variables qui ont été donnés j usqu’à ce jour. Ainsi, par exemple, ce chiffre a été porté, pour Londres, à 50,000 par Colquhoum, puis à 80,000 par l’évêque d’Exeter ; mais les statistiques récentes l’ont singulièrement diminué. Le dernier dénombre^ ment officiel, fait par ordre du gouvernement en 1868, porte le nombre des prostituées connues par la police à 6,515 ; ce chiffre, si différent des précédents, est évidemment au-dessous de la vérité ; du reste, il ne comprend que les femmes qui sont tombées dans le dernier degré de la prostitution publique. La prostitution clandestine et celte qui frise les hauts degrés de l’échelle

sociale ne sont point comprises dans ce dénombrement. Il faudrait au moins doubler pour obtenir un chiffre qui ne serait toujours qu’approximatif. En faisant les mômes réserves que pour Londres, on peut porter à 40,000 le chiffre total des prostituées dans toute l’Angleterre (l’Ecosse et l’Irlande n’étant pas comprises).

Nous avons donc à Londres plus de 50,000 femmes qui exercent la prostitution sans aucun contrôle. Parmi ces femmes, les unes, et c’est le plus grand nombre, vivent dans des maisons mal famées qu’on désigne ordinairement sous le nom de brothels, et qui sont répandues dans toute la ville, particulièrement dans la partieEst; les autres se logent le plus souvent dans les quartiers élégants et peuvent être comparées à la prostituée clandestine parisienne. Il ne faudrait pas confondre le brothel anglais avec la maison de tolérance des principales villes du continent. Ce dernier genre d’établissement est à peu près inconnu en Angleterre ; il n’en existe que deux à Londres, et encore ont-ils été créés récemment par des matrones françaises et belges. Ce qu’on désigne sous lenomde brot hein’ est autre chose qu’une espèce d’hôtel garni des plus mal famés dans lequel plusieurs femmes exercent leur industrie ; mais ces femmes ne sont point placées sous la surveillance intéressée et tyrannique

d’une matrone. Cette horrible exploitation des prostituées par des matrones n’existe à peu près pas en Angleterre, et rien ne fait prévoir qu’elle existera jamais.

A part les mesures générales concernant la décence, la paix et la tranquillité publique, aucun règlement aucune mesure de police ne tendent à restreindre la prostitution à Londres. Pas d’inscription au bureau des mœurs, pas de visites sanitaires, rien, en un mot, de ce qui se fait à Paris depuis si longtemps. La syphilis, ne rencontrant aucun obstacle, semble devoir se développer plus largement qu’en France. On ne possède pas cependant à cet égard des renseignements suffisants pour arriver à des conclusions précises. D’après un calcul fait par Yintras, 150,000 hommes seraient contagionnés dans le courant d’une année. La statistique suivante permet cependant d’établir une comparaison entre Londres et Paris.

On calcule que sur les 500,000 malades secourus chaque année dans les hôpitaux de Paris (Le Fort), 14,000 sont atteints de maladies vénériennes, ce qui donne une moyenne de 3,3 pour 100. Pendant le même espace de temps, 10.229 malades ont été observés au hasard dans les différents hôpitaux de Londres et 912 étaient vénériens, ce qui donne une autre moyenne de 8,8 pour 100.

Dans les deux cas, les malades soignés dans les hôpitaux spéciaux ont été omis. Mais, nous le répétons, il existe une telle différence entre le régime hospitalier de Paris etcelui de Londres, la statistique est établie dans cette dernière ville avec tant de négligéüce ou de partialité, qu’il est impossible de tirer des chiffres aucune conclusion bien positive,

Si l’on examine les moyens de traitement, on voit qu’ils sont loin d’être en rapport avec les ravages que doit faire la syphilis dans la métro» pôle anglaise. Pour une population de 4 millions d’habitants,- on ne trouve qu’un Seul hôpital spé» cial, lé Lôck hospital. Cet établissement ne dis » pose qüe d’ün très petit nombre de lits, 105, mais il donne dès consultations gratuites très suivies * et rend ainsi d’assez grands services. Dans la plupart des autres établissements, les règlements s’opposent absolument à l’admission des vénériens; les médecins admettent cependant quelques syphilitiques lorsque iéâ accidents sont assez avancés pour demander un secours immédiat et lorsque la présence de ces malades est nécessaire pour l’ënseignettiént des écoles de médecine annexées aux hôpitaux. G-üÿ’à hospital et Saini- Bartholômeui's hoêpitàl ont su depuis longtemps se soustraire au préjugé, et ces deux hôpitaux possèdent 133 lits Spécialement affectés au traite-

ment des maladies vénériennes. 'En réunissant les lits fournis par tous les établissements hospitaliers de Londres qui acceptent des vénériens, on en trouve environ 500, ce qui constitue environ le quart du nombre des lits affectés à Paris au traitément des vénériens, soit dans les hôpitaux spéciaux, soit dans les hôpitaux généraux. Ce chiffre énorme des vénériens traités dans les hôpitaux de Paris, comparé à celui de Londres, ferait supposer qu'il! existé plus de syphilitiques dans la capitale française.

On ne s’étonnera pas de Voir les membres des comités administratifs de certains hôpitaux (qui le plus souvent n’appartiennent pas à la profession médicale) s’opposer à l’admission des vénériens dans leurs salles lorsque l’on connaîtra l’opinion de M. Solly, membre du conseil du collège des chirurgiens, qui, « loin de considérer la syphilis comme un mal, la regarde au contraire comme une bénédiction, et croit qu’elle a été infligée par le Tout-Puissant pour mettre un frein aux mauvaises passions et arrêter les progrès toujours croissants de la prostitution » (Lancet). Hâtons-nous de dire que les médecins qui pensent comme M. Solly sont très rares en Angleterre ; mais il n’en est pas moins vrai que de telles paroles, émanant d’un homme autorisé, sont bien faites pour entretenir le préjugé'qui fait consi-

dérer les affections vénériennes comme honteuses et indignes de la charité publique.

Que deviennent donc les milliers d’individus journellement affectés ? 11 est assez difficile de s’en rendre compte. Cependant, Yintras donne les renseignements suivants à ce sujet : sur 10Q personnes atteintes de maladies vénériennes, 50 reçoivent les soins rétribués des médecins et échappent ainsi à toute investigation statistique: 20 sont traités dans les hôpitaux et 10 se soignent eux-mêmes en achetant les remèdes en secret ou, pour mieux dire, ne se soignent pas du tout.

APPLICATION DES MESURES RÉPRESSIVES CONTRE LA PROSTITUTION. — LES CONTAGIOUS DISEASES ACTS. — LEURS EFFETS LIMITÉS A L’ARMÉE ET AUX VILLES DE GARNISON.

En 1864 le gouvernement, dans le but de remédier aux ravages de la syphilis dans l’armée et dans la marine, a obtenu du Parlement un premier décret applicable à quelques stations militaires et navales. Ce premier décret a été modifié en 1866 et en 1869, et il fut appliqué dans les villes suivantes, particulièrement occupées par des garnisons : Aldershot, Chatham, Cantorbery, Colchester, Cook, the Curragh, Douvres, Maidstone,Plymouth et Devonport,Porstmouth, Sheerness, Shornchiffe, Winchester, Windsor, Woolwich. Nous ne trouvons, dans la teneur de ces décrets, rien de bien particulier; chaque prostituée habitant une des villes ci-dessus désignées est tenue de se soumettre à un examen périodique sous peine d’emprisonnement. Si elle est trouvée infectée de syphilis ou de gonorrhée, elle

est envoyée dans un hôpital spécial, et on ne lui rend sa liberté qu’après entière guérison.

L’application du contagious diseases act a ôté entourée des plus grands ménagements et n’a rencontré aucune résistance de la part des prostituées elles-mêmes. Tout se serait passé pour le mieux sans la juste susceptibilité de quelques esprits délicats, qui ont vu avec raison dans cette loi une atteinte portée aux mœurs et à la liberté. L’éveil a été donné, et dès lofs lés protestations ont éclaté de toutes parts. Le clergé h’avait pas assez d’imprécations contre un décret « qui encourage le péché et fait de la prostitution un commerce régulier et patenté ».

« La nouvelle législation, nous dit le .vicaire de Windsor, considère là fornication comme nécessaire, puisqu’elle tend à en rendre la pratique moins dangereuse. Il en résultera que les hommes, pouvant pécher avec plus de sécurité physique, se livreront sans frein à leurs penchants. »

Il n’y a certainement rien de bien extraordinaire à ce que le clergé, dont la compétence en pareille matière est très limitée, se soit élevé contre les mesures qui nous occupent. Mais ce qui peut paraître surprenant en France, c’est que des médecins d’une réelle valeur se soient rangés parmi les ennemis du contagious diseases act.

M. le docteur Taylor, aüteür d’une brochure sur le sujet, nous dit : « Sur la simple [dénonciation d’un policeman, une femme peut être arrêtée et condamnée à. trois mois d'emprisonnement si elle se refuse à i'inâigne violation de sa personne au moyen d'un instrument chirurgical. »

Puis, faisant un épouvantable tableau de Paris

R où la prostitution est réglementée, il dit : « A

Paris, il est très dangereux pour une jeune femme dé sortir le soir : si elle se hasarde seule daiiS les rues elle s’expose à être arrêtée et accusée dë v ; prostitution. » Il est inutile de faire remarquer l’exagératioll de ces assertions, que des erreurs regrettables et des abus de pouvoir ont fait paraître fondées. La police anglaise n’agissait dü t ; teste qu’avec la plus grande circonspection, de manière à éviter les plus insignifiantes réclamations. Elle sait très bien que ia moindre erreur Serait relevée èt servirait d’argument à ses ennemi^. Un fait, cependant, qui prête sérieusement à la critiqué, c'est là facilité avec laquelle lés agents de la police acceptent lés renseignements ou plutôt les dénonciations des soldats qui ont été infectés (1). Nous croyons ce procédé détesta-

(1) On sait que les dénonciations adressées à la préfecture de police de Paris par des individus se croyant Contaminés sont toujours écoutées et servent de base â un grand nombre d’arrestations par la police des mœurs'.

ble, et nous estimons que, dans aucun cas, les renseignements de ce genre ne doivent être acceptés.

Les partisans du rappel des décrets ont commencé aussitôt la lutte, se sont constitués en une, vaste association qui comprend dans son sein un grand nombre de personnages influents et respectables (National association for the repeal ofthe contagious diseases act ). Les trois quarts des membres appartenaient au sexe féminin, et ce n’étaient pas les moins zélés. Cette association avait des moyens d’action assez étendus ; elle publiait un journal, envoyait des agents dans les villes soumises aux décrets, inondait le pays de brochures populaires destinées à entretenir l’agitation. Ces manœuvres ne paraissaient pas avoir beaucoup entravé l’action de la police; elles avaient même leur bon côté, en ce que cette dernière, se voyant continuellement contrôlée, n’en agissait qu’avec plus de prudence et de circonspection. De nombreuses pétitions ont été adressées au Parlement et uneproposition d’abrogation des décrets, présentée par les soins de la Société à la Chambre des communes en 1873, avait été repoussée avec une assez faible majorité.

Nous n’avons pas besoin de faire remarquer tout ce que ce procédé présente d’odieux, qu’il soit pratiqué en France ou en Angleterre.

Quels que soient les reproches que l’on ait pu adresser à l’association des dames anglaises, on n’en est pas moins forcé de reconnaître qu’elle a rendu de grands services. Les personnes qui la dirigeaient étaient animées de la meilleure bonne foi et du plus grand désir de faire le bien ; elles n’ont épargné ni le temps ni l’argent pour ramener les tilles égarées dans la bonne voie et elles ont beaucoup contribué à améliorer le sort des prostituées en essayant de répandre parmi elles des idées morales et religieuses. D’autres institutions bienfaisantes s’occupent également des prostituées ; il faut citer la Society for the suppression of vice et la Society for protection of young females and prévention of juvénile prostitution. Ces deux sociétés ont conçu le projet peut-être irréalisable de faire disparaître la prostitution parles moyens persuasifs. «Sila perfection n’est pas de ce monde, dit le proverbe, l’homme doit toujours y tendre. ■»

Prenant en considération les pétitions et les récla mations qu’il recevait, de toutes parts (900,000 signatures avaient été réunies en 1873), le Parlement avait nommé une commission chargée d’examiner les faits et de présenter au gouvernementun rapport sur la manière dontles décrets étaient appliqués et sur les résultats qu’ils avaient produits. Il résulte des minutieuses investigations

de la commission que depuis i864, daté de l’application des mesures répressives jusqu’en 1874, le nombre dés hommes atteints de maladies vénériennes avait diminué dans l’armée anglaise. Les chiffres suivants nous en fournissent la preuve. Avant 1864, date de la promulgation de la première loi lë nombre des soldats affectés de syphilis dans une année était dé 108 pour 1,000; en 1874, on n’en trouvait plus que 54 pour 1,000. Dans les stations non encore soumises aux décrets, ce chiffre a augmenté au lieu de diminuer, et le nombre des hommes atteints par la syphilis s’élève chaque année à 123 pour 1000 ( Wàr office réturns for 1872). Il y avait donc uhe diminution de 50 pour 100 parmi les syphilitiques, et ce résultat ne peut être attribué qu’aux décrets.

Quant â la blennorrhagie, elle a résisté aux moyens qui ont été dirigés avec tant de süccés contre ia syphilis ; nous ne trouvons dans la partie de l’armée protégée par.les nouvelles lois qu’une diminution de 8 p. % sur les malades ; atteints de cette affection.

Les rapports officiels démontrent également qüe l’application des décrets avait produit une grande diminution dans le nombre des femmes qui se livrent à la prostitution dans les stations navales et maritimes à Plyrnouth et Devonport. Il y avait en 1765,1770 prostituées, chiffre énorme

relativement à la population : en juin 1868, on n’en trouvait plus que 800; en décembre 1870 ce chiffre était réduit à 579. Le nombre des établissements mal famés ( brothels ) a également diminué beaucoup dans ces deux villes ; d’après le rapport, il y avait, eii 1864, 366 brothels, et l’on n’en trouvait plus en 1870 que 124. Ces résultats qui paraissent très beaux ad premier abord, demandent cependant quelques commentaires.

Le nombre des prostituées a diminué dans les villes où a été appliqué le contagious dïseases act; mais ne serait-il pas permis de supposer que cette diminution coïncide avecune augmentation dans les villes qui n’étaient point soumises aux décrets ? Il est incontestable que beaucoup de femmes ont quitté les endroits où on les obligeait à subir des visites périodiques pour eller exercer leur industrie dans les villes où la prostitution n’est pas contrôlée. M. William, inspecteur de la police, île croit pas que la diminution dès prostituées dans les stations militaires puisse être attribuée à une plus grande continence et à une „ plus grande moralité : « Le vice est toujours le même, dit-il, mais il est confiné chez un plus petit nombre de femmes. » Quant â la disparition des brothels, elle est due en partie à l’augmentation de la prostitution Clandestine et aüx

améliorations et embellissements dont ces Villes, ont été l’objet.

Les hôpitaux dans lesquels étaient traitées les prostituées vénériennes peuvent être divisés de la manière suivante : le Certified hospital et le Voluntary hospital. Le premier de ces établissements est tout à fait à la charge du gouvernement, et les femmes qui y sont en traitement ne recouvrent leur liberté qu’après entière guérison. Le Voluntary hospital est un hôpital entretenu par des fonds particuliers ; les femmes s’y présentent volontairement et n’y sont retenues par d’autres moyens que la douceur et la persuasion, ou bien par l’engagement qu’elles prennent en entrant de rester jusqu’à ce que leur guérison soit complète. Le Voluntary hospital était seul accepté par les partisans du rappel des décrets, et, d’après eux, ce genre d’établissement offre toutes les garanties désirables. Il nous paraît cependant difficile d’admettre que sans les moyens coercitifs la prostituée se présente d’elle-méme à l’hôpital lorsqu’elle ressent les premières atteintes du mal : l’expérience de chaque jour nous montre que des femmes infectées continuent de répandre la maladie et négligent de se soumettre à un traitement médical qu’elles pourraient se procurer sans difficultés. L’association qui a obtenu l’abrogation du contagious diseuses act a

fait les plus grands efforts pour augmenter le nombre des Yoluniary hospitals,e t elle a obtenu des résultats qui, quoique relativement satisfaisants, ne sont pas cependant suffisants pour donner une sécurité absolue contre la syphilis.

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RÉSULTAT DK L’APPLICATION DES LOIS RÉPRES¬ SIVES SUR L’ARMÉE ET SUR LA PROSTITUTION EN

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