POURQUOI ON N’ENTEND PAS LES CRIS DES VICTIMES
En cet endroit de mon enquête, je me heurtai de nouveau à la difficulté de comprendre comment il est possible que ces violences aient lieu sans être surprises. Sur cette question la sagefemme répondit qu’il n’y avait pas de danger ; que plusieurs maisons ont une chambre au soussol d’où on n’entend aucun cri et que jamais personne n’a été pris. Il est difficile de vérifier le fait des chambres du sous-sol. Des chambres matelassées pour assourdir les cris des victimes malheureuses de la luxure et de la brutalité sont assez connues sur le continent (1). « Chez moi », dit une dame très respectable qui tient une villa dans le West de Londres, « vous pourrez jouir
(1) Nous respectons cette phrase qui est évidemment exagérée et qui montre que l’auteur des articles de la PallMaÙ n’est pas absolument au courant de ce qui se passe sur le continent. (Note du trad.)
des cris de la petite fille dans la certitude que personne autre que vous ne les entendra. » Mais pour jouir dans toute son étendue de la luxure qu’il y a à se délecter aux cris d’une enfant pas mûre (immature), il est inutile d’avoir une chambre matelassée, une chambre double ou un souterrain. « Yoici », dit la patronne d’une villa fashionable (où un prince du sang a, dit-on, logé dans le temps pendant plusieurs mois une de ses innombrables sultanes), en montrant à un visiteur les appartements bien agencés, « voici une chambre ou vous pouvez être absolument tranquille. »
« La maison repose sur le sol même. Les murs sont épais, il y a un double tapis sur le parquet. La seule fenêtre qui donné sur le jardin de derrière est doublement garnie, d’abord avec des volets et puis avec d’épais rideaux. Vous fermez la porte et vous agissez à votre guise. La petite fille pourra crier à l’assassin sans qu’on entende rien. Lés domestiques sont loin, à l’autre bout de la maison. Moi seule je serai à portée pour veiller à ce que tout soit tranquille ».
— « Mais », fit le visiteur, « si vous entendez des cris de l’enfant vous pourriez intervenir vousmême, surtout si, ce qui peut facilement arriver, je blesse l’enfant grièvement ». — « Vous ne la tuerez pas», fut la réponse, « vous êtes trop
raisonnable pour tuer la petite fille ». En dehors de cela vous ferez ce qui vous plaira. Quant à mon intervention, croyez-vous que je ne sais pas mon métier ? »
La fustigation se pratique régulièrement, dans les chambres ordinaires, tant pour hommes que pour femmes, mais les cris des sujets en sang n’attirent jamais l’attention du monde extérieur. Quelle chance alors a le faible et timide cri de l’enfant trompé de traverser les fenêtres, fermées avec volets et rideaux, ou d’émouvoir le cœur de la rusée gardienne — cette femme dont le métier consiste à procurer une sécurité absolue à ses clients ? Lorsque les moyens d’étouffer les cris, — un oreiller, un drap ou même un mouchoir — se trouvent à portée de main, il n’y a matériellement aucun danger. Mais, pour certains hommes, les cris perçants arrachés par la torture constituent l’essence de leurs délices, et ils n’étoufferont pas une seule note des cris d’agonie qu’ils guettent avec tant de frénésie.
l’impossibilité du repentir.
Une remarque faite par la patronne m’a complètement éclairé sur la question de savoir si les vierges ainsi violées dans les chambres secrètes des lupanars sont consentantes ou non : «Jamais, dit-elle, une vierge n’a été séduite dans ma maison, et à moins d’y avoir consenti. Elles sont assez disposées à venir chez moi pour être séduites, mais lorsque Ehomme vient, elles ne veulent jamais. > Et elle se mit à expliquer le sens de ses paroles par la description de scènes qui avaient eu lieu chez elle, lorsque des petites tilles qui, à ce qu’elle racontait, l’avaient priée de leur permettre d’étre séduites dans ses chambres, s’étaient repenties lorsque le moment suprême était arrivé et avaient lutté avec les dents et les ongles pour protéger leur virginité. Pour employer sa phrase particulière : « elles faisaient un tapage du diable (the deoiVs own noise ) », et dans un cas. du moins, il était évident que la
résistance de la petite fille n’avait été vaincue qu’après une lutte prolongée et désespérée, lorsque, à force décris et de violence, elle était trop épuisée pour continuer la lutte. Dans ce cas, il s’agissait d’une femme faite. Des enfants de douze et treize ans ne peuvent opposer aucune résistance sérieuse. Elles comprennent à peine vaguement ce dont il s’agit. Quelquefois les mères consentent à leur séduction à cause du prix payé par le séducteur. L’enfant entre dans le lupanar comme un mouton à l’abattoir. Une fois là, elle est' obligée d’y passer. Quelque brutal que soit l’homme, elle ne peut pas lui échapper. « Puisqu’elle doit être séduite et qu’elle est venue ici pour être séduite, dit la patronne, je veillerai à ce qu’elle ne fasse pas sa tête. Le monsieur a payé pour l’avoir et il peut en faire ce qu’il veut.» Ni Rhadamanthus, ni lord Bromweil ne pourraient exiger plus strictement l’exécution rigoureuse des clauses dü contrat.«Une fois qu’elle est dans ma maison, dit ma digne matrone, elle ne s’en va pas avant que la farce soit jouée. En venant ici elle veut bien, mais quelle que soit sa volonté de sortir, elle reste ici jusqu’à ce que mon monsieur ait fini avec elle. Elle se repent trop tard, lorsqu’elle se repent après avoir franchi le seuil de ma maison. »