‹ La prostitution et la traite des blanches à Londres et à Paris... -- Dr MinimeChapitre 36 sur 76 · UNE ENFANT DE TREIZE ANS VENDUE POUR 125 FR · texte numérisé non relu

UNE ENFANT DE TREIZE ANS VENDUE POUR 125 FR

Permettez-moi de finir le chapitre des horreurs par un incident, un seul incident de ceux qui se produisent constamment dans ces régions effroyables du vice souterrain, dans lesquelles le vice sexuel fleurit presque sans entraves. Je peux garantir personnellement l’exactitude absolue de chacun des faits racontés.

Au commencement de la semaine du Derby, une femme, une vieille racoleuse de profession, alla dans un lupanar, dans la rue de..., à M..., tenue par une ancienne connaissance à elle, et entra en pourparlers au sujet de l’achat d’une jeune fille. Une des femmes logées dans la maison avait une sœur qui était encore vierge. La mère était au loin, le père était mort. L’enfant vivait dans la maison et allait probablement être séduite et suivre la profession de sa sœur aînée. L’enfant avait de treize à quatorze ans, et après

avoir marchandé pendant quelque temps, il fut convenu qu’elle serait livrée à l’entremetteuse pour la somme de 123fr. On demandait, à ce que l’on disait, Iapetite fille pour inaugurer une maison, et, de part et d’autre, il n’y avait pas le moindre doute quant au but immoral de la vente. Pendant que les négociations continuaient une voisine ivre entra dans la maison, et on se cachait si peu qu’elle sut bientôt la nature de la transaction. Loin d’être horripilée par la vente projetée d’une petite fille, elle chuchota vivement à l’oreille de la vendeuse : « Ne pensezvous pas qu’elle prendrait notre Lily. Je crois qu’elle ferait l’affaire. » Lily était sa propre fille, une petite fille, belle, fraîche qui avait atteint ses treize ans â Noël. Cependant l’affaire fut conclue par rapport à l’autre enfant, et la mère de Lily regretta d’avoir manqué l’affaire.

Le lendemain, le jour du Derby, était le jour fixé pour la remise du bétail humain. Mais le bonheur voulut qu’une autre sœur de l’enfant qui devait être livrée à l’entremetteuse apprit le projet de vente.

Elle occupait un emploi honorable, et en apprenant le sort réservé à la petite, elle ne perdit pas une minute pour engager sa sœur débauchée h rompre le marché. Lorsque la femme vint chercher sa proie, l’oiseau était envolé. Ce fut alors

que lâchasse commença pour la mère de Lilÿ.La patronne du lupanar la fit appeler et lui offrit 25 francs de sa fille. La femme était pauvre, débauchée et indifférente à tout, sauf à la boisson. On dit au père, qui était également un ivrogne que sa fille allait être placée. Il reçut la nouvelle avec indifférence, sans même demander où elle allait. Après s’être ainsi assuré la propriété de l’enfant, la patronne du lupanar la vendit à l’entremetteuse à la place de l’enfant que sa sœur avait sauvée du sort qui l’attendait, pour 125 francs dont 75 payables au comptant et 50 après que sa virginité aurait été certifiée par expert.

A la petite fille, qui n’avait aucune idée du but auquel on la destinait, on dit qu’elle devait suivre l’étrangère pour entrer en service. L’entremetteuse, qui faisait bien les choses, ia lava, l’habilla proprement et l’envoya prendre congé de ses parents. La mère était tellement ivre qu’elle reconnut à peine sa fille. Le père n’yprêta guère plus d’attention. L’enfant quitta la maison et fut amenée au logis de la femme dans la rue de A.

Le premier pas était fait. Mais il fallut se procurer le certificat de sa virginité, tâche assez difficile, parce que l’enfant ignorait la nature de la transaction â la suite de laquelle elle avait été tirée de la maison pour suivre cette femme étran-

gère bien que bonne en apparence. Lily était une petite gamine ( cockney) comme il s'en forme des milliers tous, les ans pour le service de la classe moyenne pauvre. Elle avait été à l’école savait lire et écrire, et bien que son orthographe fût extraordinaire, elle était capable de s’exprimer avec beaucoup d’énergie et de fermeté. Son expérience du monde se bornait au quartier de Londres où elle était née. A l’exception de deux excursions scolaires à Richmond et une autre à Epping-Forest, elle n’avait jamais de sa vie été à la campagne, ni jamais vu la Tamise ailleurs qu’à Richmond. C’était une petite fille industrieuse, pleine de cœur, une robuste tille anglaise, un peu forte, avec de profonds yeux noirs et une figure ouverte. Son éducation laissait à désirer. Elle écrivait, par exemple, rigth pour wrile, et sa grammaire était bien boiteuse. Mais c’était une enfant aimable, affectueuse, dont les sentiments enfantins pour sa mère toujours saoûle et qui l’avait vendue pour une infamie sans nom étaient réellement touchants. Dans une petite lettre que j’ai vue, se trouvaient les vers enfantins mal orthographiés que voici :

.....Lorsque je fus couchée De petites pensées assaillirent ma tête ;

J’ai pensé à une, j”ai pensé à deux,

Mais avant tout j’ai pense à ton

La pauvre enfant était toute heureuse de se rendre à sa nouvelle place et se serrait affectueusement contre la patronne qui allait l’amener — elle ne savait pas où.

La première chose à faire, après avoir enlevé l’enfant de chez elle, étaitde se procurer le certificat de virginité, sans quoi le reste du prix d’achat ne serait pas payé. Pour éviter des ennuis, on i’amena en fiacre chez une sage-femme dont l’expérience dans la constatation des preuves physiques de virginité est généralement renommée dans le métier. La visite fut très courte et tout à fait satisfaisante. Mais la jeunesse, l’innocence absolue de la petite fille excita la compassion même de la vieille avorteuse endurcie.

« Pauvre petite mignonne, s’écria-t-elle, elle est si gentille ; elle souffrira énormément. J’espère que vous ne serez pas trop cruelle pour elle » — comme si, lorsque la luxure est poussée à l’extrême, le comble de la douleur de la part de la victime ne constituait pas le comble du plaisir 1 Pour tranquilliser la vieille dame, l’entremetteuse de l’acheteur demanda si elle ne pouvait pas lui fournir quelque chose pour atténuer la douleur. Elle donna une petite fiole de chloroforme. « Voilà ce qu’il y a de meilleur, ditelle, mes « clients trouvent que c’est le moyen le plus efficace ». La patronne prit le flacôn,mais,

étant habituée uniquement à droguer par l’aclministration de boissons soporifiques, elle aurait infailliblement empoisonné l’enfant si elle n’avait constaté par l’expérience que le liquide brûlait la bouche lorsqu’on essayait de l’avaler. Le certificat de virginité fut payé 40 fr. (bien qu’il fût verbal et non écrit) plus 30 fr. pour le chloroforme dont la valeur nette était probablement d’un franc. Il fut convenu que si l’enfant était blessée grièvement, madame la retaperait (patch ap ) de son mieux, après quoi la personne s’en alla.

De chez la sage-femme la petite innocente fut amenée dans une maison mal famée, n°... P..., Regent Street, où, malgré son extrême-jeunesse, elle fut admise sans questions. On la fit monter, on la déshabilla et on la mit au lit ; la femme que l’avait amenée l’endormit. Elle était assez agitée, mais sous l’influence du chloroforme elle fut bientôt assoupie. La femme se retira. Tout était calme et tranquille. Quelques moments après la porte s’ouvrit et l’acheteur entra dans la chambre. Il ferma la porte à clef. Ensuite il y eut un court silence. Puis on entendit un cri terrible et pitoyable, non pas un cri perçant, mais plutôt un gémissement du désespoir, faisant frémir, comme le bêlement de l’agneau effarouché. Et on entendit l’enfant crier avec l’accent de 1a. ter-

reur : « Il y a un homme dans la chambre !

Ramenez-moi chez moi ! oh ! ramenez-moi chez moi ! »

Puis, de nouveau, le silence se fit.

Cela n’est qu’un cas parmi beaucoup d’autres, et non le plus terrible. Il ne diffère des autres que parce que j’ai été à même de vérifier les faits. Beaucoup de cris semblables seront pousséscette nuit même dans les lupanars de Londres, sans que l’homme en prenne souci; seule l’oreille compatissante du ciel peut les entendre, car le sanglot de l’enfant dans les ténèbres maudit plus sûrement que l’homme fort dans sa fureur.

J’ai décrit hier une scène qui s’est passée lors du dernier Derby dans une maison bien connue, dans un quartier qui se trouve dans un rayon d’environ 500 mètres de Regent’s Street. Ce n’est en aucune façon un des pires spécimens des crimes qui se commettent couramment à Londres ou même dans ladite maison.

Les victimes de ces viols, car ce sont des victimes sous tous les rapports, sont presque toujours de très jeunes enfants entre treize et quinze ans. La raison en est très simple.

La loi actuelle marque presque formellement ces enfants comme étant du bon gibier pour les libertins. Du moment qu’une enfanta treize ans.

elle est femme aux yeux de la loi, et a le droit absolu de disposer de sa personne en faveur du premier venu qui, de force ou autrement, réussit à l’effrayer ou à la cajoler au point qu’elle lui sacrifie sa vertu. C’est la chose au monde qui, une fois perdue, ne peut pas être récupérée, et c’est le bien le plus précieux de la femme ; mais, tandis que la loi lui défend absolument de disposer d’aucune autre valeur, avant l’âge de seize ans, elle a tenu à l’investir de la liberté absolue de vendre sa personne dès l’âge de treize ans.

En effet, la loi semble avoir été conçue expressément pourmettre les libertins àméme deflétrir impunément ces femmes légales de treize ans.

Car, pour citer encore une fois le « Digeste de Stephen », un viol de fait n’est pas un viol en droit, — lorsque le consentement a été obtenu frauduleusement, — d’une femme ou d’une petite fille qui ignorait totalement la nature de l’acte auquel elle a donné son assentiment. Or, il est un fait que j’ai constaté à plusieurs reprises, que de petites filles de treize, quatorze et même quinze ans, déclarent être parfaitement disposées à être séduites, ignorant absolument et totalement la nature de l’acte auquel elles consentent.

Je ne veux pas parler seulement des consé-

quences plus éloignées et de l’étendue du préjudice que leur consentement leur cause pour toute la vie, mais elles ignorent même la nature physique de l'acte auquel elles sont légalement compétentes pour donner leur consentement.

Un des exemples des plus touchants et desplus concluants était peut-être l’exclamation de soulagement prononcée par une petite fille de Birmingham, âgée de quatorze ans, lorsque la sage-femme eut terminé sa visite : « Est-ce que c’est fini? » dit-elle ; « j’en suis bien contente ». « Petite niaise », dit l’entremetteuse, « cela n’est rien. Vous n’avez pas encore été séduite ; « cela viendra seulement maintenant. »

Comment voulez-vous qu’elle le sût, n’ayant jamais appris ? Tout ce que l’entremetteuse lui avait dit, c’était que, si elle consentait à venir trouver un monsieur riche, elle aurait de l’argent en masse.

Même lorsque Ton essaye de lui expliquer qu’il y aura quelque douleur physique, le renseignement est enveloppé detant de mystères, que dans certains cas dont j’ai eu personnellement connaissance, la jeune fille aurait cru sur parole, si on lui avait enfoncé une épingle dans la cuisse, qü’alors elle était séduite .

Page 1