LE RECRUTEMENT POUR LES MAISONS MAL FAMÉES
Le peuple se figure que les maisons de prostitution se remplissent seules. C’est une erreur. Leur recrutement est fait avec autant de zèle que celui de l’armée de Sa Majesté, laquelle en constitue-peut-être la meilleure clientèle.
, Les affaires vont très mal, dit M mo Jefferies découragée peu de temps avant sa condamna tion : « J’ai été très délaissée depuis que les gardes sont partis pour l’Egypte ». Ces sortes de maisons sont des réservoirs de vices, alimentées par une foule de ruisseaux tributaires.
Il est possible que la moitié de leurs pensionnaires aient choisi le trottoir comme gagnepain. Quoiqu’elles soient volontaires, elles n’ont pas trouvé seules la voie de leur vocation. Chaque matrone qui dirige un établissement est une procureuse toujours à la piste de petites Allés pouvant faire son affaire, et elle est presque aussi affairée à tisser de nouvelles toiles d’araignée dans lesquelles elle fera tomber des
femmes nouvelles, qu’à se procurerde nouveaux clients.
Lorsque la patronne a déniché une petite fille qu’elle suppose devoir être une étoile pour son établissement! elle — car généralement cet être est du genre féminin — se met à l’ouvrage pour l’obtenir pour son service. On lâche des oiseaux de leurre qui tentent la jeune fille par des promesses de toilettes et d’argent.
La formule ordinaire est celle-ci: « Si vous voulez venir avec nous, vous vivrez comme une grande dame, vous aurez des toilettes belles et nombreuses, vous serez votre propre maîtresse en toutes choses et libre de faire ce qui vous plaira. » Si la jeune fille écoute, elle est perdue. La toile se resserre.
Elle va voir des amies. Une belle nuit elle reste dehors au delà de l’heure à laquelle sa maîtresse ferme sa porte. Elle est obligée de revenir sur ses pas pour chercher un abri, et le lendemain c’en est fait d’elle.
C’est là l’histoire de milliers de jeunes personnes perdues, et c’est là la forme la plus innocente de recrutement.
Presque chaque maison mal famée de Londres est le centre d’un réseau de tromperies, ruses et pièges, destinés à procurer des filles vertes , Cela %it partie du commerce régulier. Mais il y a
d’autres moyens de racolement beaucoup moins innocents. Des « messieurs » qui séduisent des jeunes filles en leur promettant le mariage et en les délaissant ensuite ne sont probablement responsables que dans la proportion de 5 à 10 pour cent des filles prostituées ; mais tant qu’il sera considéré comme passe-temps honorable et comme il faut de ruiner l’existence d’une jeune fille pour jouir d’une demi-heure de plaisir, il est inutile de dire un mot de plus de ce mode de recrutement de «l’armée noire (black army) »
des trottoirs.
Un petit contingent est fourni par l’indigence absolue et par celles qui désespèrent d’échapper à la misère. Le nombre de celles qui tombent accidentellement dans la prostitution comme un moyen de suppléer à leur salaire insuffisant, est beaucoup plus grand.