‹ La prostitution et la traite des blanches à Londres et à Paris... -- Dr MinimeChapitre 39 sur 76 · RECRUES RÉCALCITRANTES · texte numérisé non relu

RECRUES RÉCALCITRANTES

Mais le point sur lequel je tiens spécialement à appeler l’attention, ce sont les artifices employés par les matrones pour se procurer des victimes récalcitrantes pour leurs maisons. Le plus simple et le plus commun consiste à demander par annonce ou autrement une petite fille pour la province pour aider aux travaux du ménage.

L’enfant, qui rarement a plus de quinze ou seize ans arrive de son village avec sa malle et est installée comme domestique. D’abord, on ne lui dit rien. Tous les artifices sont employés pour faire accroire à la petite fille qu’elle est dans une bonne place et qu’elle a une bonne maîtresse. Après quelque temps on lui donne des vêtements coquets et on l’encourage à être docile et soumise par des promesses d’une liberté plus grande ët d’argent en quantité. On l’excite à boire et peu à peu elle est éclairée sur la nature de la maison.

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C’est un réveil atroce. Que doit-elle -refaire? Dans toute la ville de Londres elle n’a pas seule amie, personne à qui s’adresser. On ne lui permet jamais de sortir seule. Elle n’ose pas parler au policeman, car il est gagné par sa maîtresse. Si elle demande à s’en aller, on lui dit qu’elle doit faire son temps, et puis on redouble d'efforts pour la séduire. S’il y a moyen, on l’enivre, et elle constate à son réveil que sa perte est consommée. Sa bonne réputation est perdue. Sans secours et désespérée, sans argent, sans amis toute issue lui étant fermée, elle n’a qu'un chois. « Elle doit faire comme les autres » ; — c’est la grande formule — ou mourir de faim dans la rue.

Personne ne croira son histoire, car lorsqu’une femme a été flétrie, par fraude ou de force, son témoignage sous la foi du serment ne pèse rien dans la balance contre le plus petit mot de l’homme qui a commis le crime. D’un côté, elle voit la paresse et la luxure ; de l’autre côté, le désespoir absolu. Ainsi la maison de prostitution acquiert une nouvelle pensionnaire, et un nouveau foyer de vices et de contagion vient se joindre aux autres.

l’histoire d’une fuite.

Dans le courant du mois passé j’ai fait la connaissance d’une jeune fille de dix-sept ans qui avait échappé, à la dernière minute, à un guetapens de ce genre. Je l’ai questionnée, ainsi que beaucoup d’autres, mais son histoire jette un jour si éclatant sur tout ce qui se passe autour de nous qu’elle mérite d’être reproduite telle qu’elle m’a été contée.

Je dirai seulement, avant de commencer, que j’ai été à même de vérifier l’exactitude absolue de sa déclaration par des recherches indépendantes faites à Shoreham et Pimlico (1).

t Je m’appelle A., j’ai dix-sept ans. L’année

passée, vers le mois de mai, je demeurais auprès de mes grands parents, qui m’avaient élevée à Shoreham. C’étaient de pauvres gens, et, comme j’étais devenue grande, ils pensèrent que je ferais bien d’entrer en condition. Je vis une

(1) Faubourgs do Londres habités par la population demi-bourgoise et ouvrière.

annonce d’une place vacante: « On demande une jeune fille pour aider aux travaux du ménage ». Ma grand’mère écrivit au sujet de la place et comme elle semblait bonne, 11 fut décidé que j’irais. Ma maîtresse devait m’attendre à la gare de Victoria et m’amener chez elle.

J’arrivai sans incident, et, au commencement,

tout me semblait être pour le mieux. M me C.

était très bonne et me permettait de me coucher à dix heures. Cependant, après quelque temps je m’aperçus qu’il y avait quelque chose de louche. Les dames de la maison avaient l’habitude de boire beaucoup et de se coucher très tard. Des messieurs allaient et venaient jusqu’à trois et quatre heures du matin.

Je commençais à comprendre que je me trouvais dans une mauvaise maison. Mais quand je le disais à ma mère, qui mène une mauvaise vie à Londres, elle me grondait et me disait qu’elle me tannerait Je cuir (give a good hiding ) si je quittais ma place. Où pouvais-je aller ? En outre je pensais que je pouvais être domestique dans une mauvaise maison sans être débauchée moimême.

Peu après M me C. commença par me faire

entendre que j’étais trop bien pour être une domestique ordinaire ; qu’elle prendrait une autre petite fille et que je serais une dame comme les

autres. Mais celle qui avait été servante avant moi pleurait beaucoup et me dit de ne jamais faire ce qu’elle avait fait.

J’ai été aussi bonne comme vous, Annie, mais maintenant j’ai mon bébé, qu’est-ce que je " peux faire? et puis, elle se mettait à pleurer s amèrement. Les autres deux filles, lorsqu’elles n’étaient pas saoules, me conseillaient de faire H attention et de ne pas adopter une existence comme la leur; elles regrettaient d’avoir été jamais sur le trottoir, puis elles se remettaient â boire, 4 se maquiller et à se préparer pour rece- ; voir les visiteurs.

On avait l’habitude de m’envoyer, avec de l’argent, leur chercher à boire ; souvent, je me demandais si je ne devais pas me sauver à jamais. Mais j’étais obligée de rapporter l’argent ou la boisson ou bien de passer pour une voleuse, jfe Ainsi'je restais d’un jour à l’autre.

Un soir, M rnc C. m’apporta une robe en soie fi. rouge et un nouveau chapeau et me dit qu’elle ' allait sortir avec moi. Elle m’emmena à l’Aquarium (1). Elle s’y promena avec moi et puis me

(1) Cet établissement, dans lequel on exhibe des pois- ||, -, .sons et autres curiosités, n'est en somme qu’un rendezg» : ' vous de prostitution dans le genre des Folies-Bergères y, de Paris. Situé dans un des beaux quartiers de la ville,

ramena à la maison. Elle fit ainsi plusieurs fois sans me perdre jamais un seul instant de vue, pas plus qu’elle ne me permettait de sortir sinon pour chercher à boire et pour aller avec elle à l’Aquarium.

Enfin elle devint plus pressante. Elle me montra une magnifique robe rose quelle me promettait si je voulais faire comme les autres. Et comme je ne voulais pas, elle me traita de folle, et dans un langage abominable me dit de quel plaisir je me privais par ma stupidité.

Quelquefois elle disait aux individus qui fréquentaient l’établissement de prendre des licences avec moi, mais je les tenais à distance.

Un soir que je venais de rentrer avec elle de fAquarium, un monsieur chercha à me saisir pendant que j’étais hors de ma chambre. Je montai aussi vite que je pus l’escalier. Il me suivit, mais je m’élançai dans la cuisine avant lui et je barricadai la porte au moyen des chaises et de la table, de sorte qu'il ne put pas entrer. J’étais comme folle et ne savais que faire, lorsque je trouvai dans ma malle, sur le dos d’un vieux livre de cantiques qui avait servi à mon grandpère l’adresse du général Booth au quartier gé-

il est fréquenté par la jeunesse dorée de Londres. (Note du trad.).

néral de l’Armée du Salut. Je me dis: «M. Booth doit être un brave homme, sans cela il n’aurait pas tant de partisans dans tout le pays. Je pensai aussi qu’il m’aiderait à sortir de cette horrible maison, car je ne savais trop ce qui pourrait arriver une nuit ou l’autre.

Je me tins donc tranquille toute la nuit, sans ôter mes vêtements. Généralement la maison ne commençait à être calme qu’à quatre heures.

Lorsque tout le monde semblait dormir, j’attendis encore tranquillement jusqu’à près de six heures, puis je me glissai jusqu’à la porte, je l’ouvris et je me sauvai tout doucement, sans même songer à refermer la porte.

Je ne connaissais qu’une seule adresse dans tout Londres, 101, Queen Victoria Street, mais j’ignorais où c’était. Je marchai à l’aveugle jusqu’à ce que je rencontrai un policeman qui m’indiqua le bon chemin. Je marchais, je marchais : c’était très loin ; j’étais très fatiguée. Je n’avais pas dormi de toute la nuit et à chaque instant, je craignais d’être rattrapée et ramenée. Ma robe de soie rouge était assez compromettante et je ne savais pas même si M. Booth, eh admettant que je le trouvasse, voudrait me venir en aide. Mais j’étais sûre que c’était un brave homme et je marchai toujours.

La mauvaise maison était située Gloucester

Street Pimlico, et il était près de sept heures lorsque j’arrivai à Queen Victoria Street. Le Quartier Général (1) était fermé. J'attendis au dehors, ne sachant pas si à la fin je ne serais pas obligée de retourner. Finalement quelqu’un vint et on prit soin de moi et je fus envoyée à leur refuge ; ensuite on me ramena à Shoreham, où je demeure maintenant. »

En m’informant à l’Armée du Salut, j’ai constaté que cette histoire, en ce qui la concerne, était absolument exacte. On me donna de bons renseignements sur la jeune fille et on me dit que ses grands parents étaient des personnes très respectables et honnêtes, à Shoreham.

On envoya et on insista pour retirer sa malle. D’abord la matrone fit des difficultés, mais lorsqu’on la menaça d’un esclandre, elle restitua la malle en disant que la petite gueuse aurait dù se casser le cou en se jetant par la fenêtre, au lieu de se sauver comme cela.

La jeune fille est maintenant sur le point de se

(1) Nos lecteurs ont sans doute entendu parler de l’organisation de l’armée du salut, qui compte un état-major, un quartier général et des milliers de soldats. On se souvient des mésaventures des partisans de cette secte religieuse en France et en Suisse. Ce qui est certain, c’est que les salutistes ont ’ contribué aux révélations de la Pall màll Galette. (Note du trad.)

marier, et, autant que Ton peut juger, ce sera une jeune femme très modeste et absolument respectable. Mais sans le hasard du livre de cantiques, il est très probable que depuis plusieurs mois déjà elle serait une prostituée régulière.

Une preuve caractéristique de la ténacité avec laquelle ces pourvoyeuses s'attachent à leur proie est fournie par le fait que, lors des courses de Brighton, époque à laquelle M me C... émigrait avec son établissement sur les bords de la mer, l’ancienne maîtresse vint à Shoreham pour essayer de ramener Annie à la ville par des ruses et des menaces. La jeune fille effrayée s’enfuit auprès de sa grand’mère, et la femme dut s’en retourner bredouille. Je possède tous les noms, les adresses et les dates, et il n’y a pas le moindre doute quant à la véracité absolue de cette histoire.

DEUX HISTOIRES VECUES

Un contraste mélancolique avec l’histoire d’Annie... se trouve dans celle d’une autre Annie, une petite fille de Londres, d’un maintien et de manières singulièrement agréables. Cette enfant ne s’échappa pas. Je l’ai rencontrée dans un des innombrables restaurants qui servent de maisons de rendez-vous dans le voisinage de Leicestersquare (1). Elle avait à peu près quinze ans, et, au moment où je l’ai vue, elle ne faisait le trottoir que depuis quelques semaines. Voici son histoire qu’elle m’a racontée avec la plus grande simplicité et sans aucune réserve :

« Il y a à peu près deux mois que j’ai été sé-

(1) Leicester-Square, silué dans les beaux quartiers de Londres, est un de eeux où la prostitution s’exerce le plus ouvertement. Nous devons convenir qu’il est très fréquenté par les Français qui habitent Londres et qu’un grand nombre de filles qui obstruent la rue et provoquent les passants sont allemandes, françaises et surtout belges. (Note du trad.)

duite. Une de mes amies, Jane B...,me rencontra un soir près de notre maison et me proposa de faire un tour avec elle. J’acceptai : elle m’invita à prendre une glace dans ce restaurant où nous sommes. « C’est une excellente maison pour les glaces, et me dit-elle, « peut-être y verrons-nous mon oncle. » Je ne connaissais pas son oncle ; je n’avais d’ailleurs aucun soupçon, je descendis le long de Leicester-square pour aller au restaurant. Elle m’invita à monter dans un cabinet où nous primes des glaces et des gâteaux.

« Peu de temps après entra un monsieur qu’elle dit être son oncle, bien que j’aie su après qu’il n’était pas plus son oncle que le mien. Il nous invita à prendre du vin et à manger quelque chose ; son offre fut acceptée. Je n’avais jamais bu du vin auparavant, ils me poussèrent à boire; je pris un verre, puis un autre, jusqu’à ce que j’eussë bu quatre ou cinq verres.

« Ma tête commençait à s’en aller et je ne savais guère ce que je faisais. Mon amie me dit alors : « Annie, il faut monter maintenant. — Pourquoi faire ? » dis-je. — Monte toujours, ditelle, tu auras beaucoup d’argent. Ma tête était toute bouleversée; je ne me rendais pas compte de ce que je faisais, mais néanmoins je me rappelle que je sentais que j’aurais tort de monter.

Mais elle insista tellement que je montai. L’homme qu’elle appelait son oncle, nous suivit. Elle commença à me déshabiller. — Pourquoi fais-tu cela? lui dis Je; il ne faut pas me déshabiller. Je ne veux pas me déshabiller ici. Je me débattais et tout tournait autour de moi.

« Je ne me souviens plus de rien, mais, lorsque je m’éveillai, je constatai que l’on m’avait déshabillée et couchée. L’homme était à côté de moi dans le lit. Je me mis à crier et' le priai de s’en aller. Il n’en tint aucun compte et se mit à me faire mal, horriblement mal. « Tiens-toi tranquille, dit il... tu vas avoir beaucoup d’argent. » Oh ! j’avais si peur, et l’homme me faisait si mal 1 Mais je ne pouvais rien faire. Lorsque ce fut fini, l’homme donna à mon amie 100 fr. Elle m’en donna la moitié et garda l'autre moitié pour elle comme commission pour m’avoir livrée. Je ne sais pas qui il était et je ne l’ai jamais revu. »

Il est tout naturel que la responsabilité de cette histoire incombe à la petite fille seule. Mais il n’y avait aucune raison pour douter de son exactitude. Elle me raconta son histoire en présence d’une amie. C’était absolument naturel et il était clair que la jeune fille se rappelait parfaitement comment elle s’était perdue. Elle semblait avoir d’excellentes dispositions et avait

fréquenté l’école du dimanche ; elle avait de bonnes manières et une façon douce de s’exprimer peu commune dans sa classe.

Sa compagne, une petite fille dë treize ans, était une enfant beaucoup plus énergique et résolue ; je suis heureux de pouvoir dire qu’elle se trouve maintenant en bonnes mains, en province. Voici son histoire :

« Un soir, une petite fille que je connaissais vint causer avec moi. « Veux-tu venir voir un monsieur », medit-elle. « Moi, voir un monsieur ! qu’est-ce que tu veux dire par là ?" dis-je.— Oh 1 je ne sais plus, dit elle, veux-tu venir faire un tour?» Je n’avais aucune objection à faire; donc, nous nous mimes à marcher. Après un moment elle proposa d’aller dans une maison de la rue de P... pour y manger quelque chose.

Nous y allâmes, et, peu de temps après notre arrivée, survint un monsieur.

« Il s’assit et causa un moment, puis mon amie dit : « Ote tes effets, Lizzy». Non, je ne veux pas, dis-je, pourquoi ôterais-je mes effets ? — Ne sois pas si bête, dit-elle, et fais ce que je te dis ; tu auras beaucoup d’argent. » Et elle commença à me déshabiller. Je résistais, mais eile était plus forte ; l’homme se mit de la partie.

« Maintenant, dit-elle après m’avoir déshabillée, mets-toi dans le lit. — Pourquoi ? dis je,

car je n’avais aucune idée de ce qu’elle voulait. — Fais ce que je te dis, petite folle ou je te casse la tête. Ce monsieur te donnera de l’argent en masse, des guinées et encore des guinées, si tu est gentille ; mais il ne te donnera pas un sou si tu fais la bête.

« Et moitié par persuasion, moitié de force, elle me fit entrer dans le lit. Ensuite le monsieur se mit également au lit. Je ne savais pas ce qu’il voulait. J’étais très effrayée et je me mis à pleurer amèrement. Il commença alors à me faire mal et moi je me mis à hurler de toutes mes forces. La Madame qui tenait la maison m’entendit crier et monta en courant : « Vot, is y ou a doin to that von leetle girl ? (1) demandat-elle. — Rien, dit l’homme, elle s’est entré une épingle dans le pied », et mon amie me dit tout bas : * Tiens-toi tranquille et tu auras le tout. Je te donnerai tout l’argent. Mais note bien ceci : tu ne t’en iras pas ; tu. peux crier tant que tu voudras ». Madame descendit, et l’homme en vint à ses fins. Il me donna 75 fr. Mon amie prit la moitié et me laissa 37 fr. 50.

Lizzy, qui me raconta cette histoire, n’est qu'une enfant, âgée de treize ans depuis le mois

(1) Le texte anglais est altéré de façon à imiter la prononciation allemande de la patronne du lupanar il veut dire : « Qu'est-ce que vous faites donc à cette enfant ?»

de juin dernier* Sa mère était morte. Son père était contre-maître dans un magasin de la Cité. C’est une petite fille très énergique, active et affectueuse ; je crois que maintenant elle se conduit-bien.

Après avoir été séduites, ces deux filles ont fait le trottoir de temps en temps.

Il n’y a que le premier pas qui coûte, et une fois leur vertu perdue, elles se font le raisonnement suivant: que de temps en temps elles pourraient ainsi augmenter leurs maigres salaires avec l’or si facilement gagné par la prostitution.

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