COMMENT ANNIE A ÉTÉ LIVRÉE
J’ai appris, par hasard, la façon dont cette maison fameuse opère dans la conversation que i j’eus avec une jeune fille charmante, d’environ ;
seize ans, qui m’a dit comment elle avait été 3
levée la première fois. «Oh! me dit-elle» Mlle X..., m’a levée il y a près de deux ans.
« J’étais alors, comme je le suis encore aujourd’hui, placée comme bonne d’enfant. J’avais -A l’habitude d’aller tous les jours avec la petite voi- 1 ture et le bébé, au Parc de Saint-James. Pendant que je poussais la voiture devant moi, une j dame bien mise passait presque tous les jours près de moi. Elle me disait toujours « bonjour» { et continuait son chemin.
« Un jour,elle s’arrêta un moment pour parler de l’enfant. « Quel joli enfant ! dit-elle, vous J êtes sa bonne ? » Puis elle donna un demi | penny au bébé et un penny à moi, et je trouvai I que cette dame était réellement très gentille. ; Après cela, elle s’arrêtait toujours pour causer, I
et je disais à ma maîtresse combien Mlle X... était aimable et combien elle aimait bébé.
f Je voudrais bien voir MlleX..., dit ma maîtresse ; ne voulez-vous pas l’inviter un jour à prendre le thé? C’est ce que je fis. Mlle X..., fut, oh ! d’une politesse... Elle disait: oui madame; non madame, et plut beaucoup à ma maîtresse.
Après cela, elle vint un jour au parc et me dit « Nanie, n’avez-vous jamais eu un homme? » Je ne savais pas exactement ce qu’elle voulait dire, et le lui dis. Alors, elle demanda Ne voudriezvous pas gagner beaucoup d’argent ? — Certainement ! lui dis-je. — Eh bien, dit-elle, je connais plusieurs jeunes filles qui ont gagné livres sur livres et je peux vous aider àen faire autant. — Ah ! lui dis-je, vous seriez bien aimable. - Oui, dit-elle, c’est très facile, vous n’avez qu’à faire un petit jeu avec un monsieur. — Oh 1 disje, — je n’ai pas à voir de monsieur qu’est-ce qu’il ferait de moi? — Oh, rien dit-elle, mais, baste, si vous ne voulez pas profiter de l’occasion, n’en parlons plus. » Et elle s’en fut et je ne la vis plus pendant quelque temps.
« Je réfléchis beaucoup à ce qu’elle m’avait dit. J’avais besoin de quelques effets neufs. Mon salaire n’était guère considérable et elle disait qu’on pouvait gagner facilement livres sur livres. Je ne savais pas ce qu’elle voulait dire par
là : s’amuser avec un monsieur. Un jour je la revis ; elle vint à moi et me dit : » Nanie, je viens vous offrir une nouvelle occasion. Si vous voulez venir chez un monsieur de nos amis, vous aurez des livres sterling et vous pourrez acheter des robes neuves, des chapeaux et des résilles et toutes sortes de choses. — Mais que faut-il faire pour cela ? — Que vous importe, petite hôte : il ne fera qu’un petit jeu avec vous, et vous n’y perdrez rien. Mais, écoutez! me ditelle sérieusement, je ne peux pas perdre mon temps avec vous. J’ai une autre petite fille qui ne demande qu’à profiter de l’occasion que je vous offre, à vous. Dites-moi que vous ne voulez pas, et je prendrai l’autre. * Je dis alors : « Oh ! oui, j’irai, j’irai », et elle m’emmena.
« C’était à la campagne. Nous y allâmes en chemin de fer. Mlle X.... me prit avec elle. D’abord je fus très effrayée, et lorsque le monsieur commença à me déshabiller, je me mis à pleurer, car je ne savais pas ce qu’il allait faire. Alors il ne fit rien ce jour-là, mais me dit de revenir une autre fois. C’était un monsieur très aimable, qui demeurait dans une belle maison et jouait du piano. Ce jour-là il me donna 125 fr.
« MlleX..., m’amena un autre jour, et cette fois-là il me séduisit et me donna encore 125 fr. Je ne pleurais plus lorsqu’il me déshabilla la
deuxième fois, mais après j’ai crié: « Laissezmoi! laissez-moi t » m’écriai-je toute tremblante, « je travaillerai pour gagner ma vie », et je luttais pour me dégager. « Enfant, dit-il avec colère, ne salissez pas mes manchettes, ne salissez pas mes manchettes », car je les arrachais pour me dégager. Tout fut inutile et j’étais perdue. »
■y « Qui est cette Mlle X...? » demandai je.
« Mlle X... », dit Nanie, est celle qui raccroche presque toutes les jeunes .filles d’ici. C’est une femme très adroite, et sait persuader aux jeunes filles d’aller avec les hommes ». * Est-ce qu’elles savent toujours ce qu’elles vont faire », demandai-je. « Oh, non », dit-elle ; « quelques-unes le savent naturellement, ruais d’autres non ». «Et ces autres, — lorsqu’elles voient ce qu’il y a, est-ce qu’elles se sauvent » « Comment le pour-
- raient-elles » répliqua-t-elle, « Mlle Z., leur casserait la tête si elles essayaient. » « Je ne veux pas que vous vous moquiez de moi et de mon monsieur », dit-elle. La jeune fille ne peut plus se sauver — Il est trop tard — et si elles font beaucoup de bruit, elle dit : » Quoi que vous fassiez, vous serez séduites tout de même ; mais si vous faites du tapage, vous n'aurez pas un penny ». « Et alors la jeune fille cède. »