CHAPITRE V
La prothèse dentaire dans les tombeaux Phéniciens et Etrusques
Nous avons étudié la prothèse dentaire dans les écrits des médecins grecs et latins et chez les littérateurs de ces deux peuples. Il est résulté de nos recherches, quTIippocrate 2400 ans avant notre ère et Celse au P siècle, connaissaient l’art de fixer au moyen de fils d’or les dents devenues branlantes soit par accident, soit spontanément. La collection Hippocratique n’est pas le plus ancien livre médical qui ait été écrit, bien d’autres l’ont de loin précédé, qui ne sont pas arrivés jusqu’à nous. 11 est donc probable que la prothèse dentaire est bien plus ancienne qu’Hippocrate.
Les témoignages irrécusables du chirurgien grec et du médecin latin sont corroborés par ceux des littérateurs qui signalent à diverses reprises et toujours pour s’en moquer, l’usage bien connu à leur époque de porter de fausses dents, ou de raffermir celles qui branlaient. Horace et Martial au L*' siècle, Lucien au IL nous exposent clairement que la coquetterie féminine n’hésitait pas à recourir à cet artifice.
L’usage de fixer les dents avec des fils, des rivets ou des lamelles d’or devait être très répandu à Rome, 450 ans avant J.-C., puisque la loi des XII tables promulguée à cette époque, en fait mention. Par une disposition empruntée aux lois de Solon, la table X refrénant les dépenses qu’entrainaient les funérailles, défendait d’enterrer ou de brûler les corps avec des objets d’or, mais elle n’étendait pas cette défense à l’or qui unissait les dents.
On a pu croire longtemps que nos connaissances sur la prothèse dentaire dans l’antiquité, resteraient limitées à ce que les écrivains grecs et latins nous en avaient appris. Mais il nous faut reconnaître qu’ils nous en ont appris bien peu de choses, ils nous signalent son existence, mais en gardant sur sa technique un silence absolu. Il nous faut arriver jusqu’au X^ siècle pour
voir l’école Arabe, héritière de la science grecque, nous apprendre par la bouche d’un de ses plus brillants chirurgiens Albucasis comment on liait au moyen de fils d’or les dents branlantes.
Mais si les livres sont muets, les tombeaux ont parlé, ils nous ont livré tous les secrets de cette prothèse qui semblaient ne devoir jamais être pénétrés.
Dans une tombe de Tanagra on a trouvé le dentier devenu la propriété de M'’ le D'' Lambros. Il date du IID au IV® siècle avant notre ère.
Dans la Nécropole de Saida (Sidon-Phénicie) on en a rencontré un autre qui date d’au delà de 4Ü0 ans avant J.-C.
Dans une Nécropole Etrusque située près d’Orviéto, on a trouvé une mâchoire supérieure armée de son appareil dentaire en or. On fixe l’origine de ce dentier de 5 à GOO ans avant J.-C.
A Valsiarosa on a trouvé dans un tombeau étrusque un crâne dont la mâchoire inférieure porte un superbe dentier en or.
Dans les tombeaux Etrusques de Corneto- Tarquinies, on a trouvé cinq dentiers dont les origines remontent à près de 3000 ans .
L’Université de Gand possède en original, la mâchoire et le dentier trouvé à Orviéto ; elle possède aussi les reproductions exactes, faites
sur place, d’après les originaux, des autres appareils dentaires précités. Nous les étudierons successivement. Mais nous avons au préalable à résoudre une question qui nous a été posée. Comment les dentiers phéniciens, grecs, étrusques, sont-ils arrivés jusqu’à nous ? Comment la crémation ne les a-t-elle pas anéantis ?
On croit, bien à tort que la coutume de brûler les cadavres était générale dans l’antiquité. Ni les Egyptiens, ni les Phéniciens n’ont incinéré leurs morts, les Grecs ne l’ont fait qu’à titre exceptionnel.
Les tombes les plus anciennes découvertes en Etrurie, nous montrent qu’à l’époque de leur immigration, les Etrusques brûlaient les corps. Mais peu à peu à mesure que ce peuple nouait des relations commerciales avec les Grecs et les Phéniciens, l’usage de l’inhumation se substitua chez lui à la crémation. Vers la fin du VE siècle avant notre ère on trouve dans l’Etrurie méridionale côte à côte des tombes à inhumation et des tombes à crémation.
Dans une môme tombe Etrusque on voit des urnes cinéraires et des squelettes couchés sur des lits ou dans des sarcophages,
A Tarquinies et à Orviéto c’est l’inhumation qui domine.
La loi des XII Tables en disant : « Si den- » tes alicujus auro essent vinctis, cum ossibus id » ipsum urere aut sepelire jus esto » nous montre bien qu’à Rome au siècle avant J.-C. coexistaient les deux coutumes de brûler et d’inhumer les morts. Au IL siècle de notre ère, l’inhumation l’emporte, mais elle se généralise au IIL et au IV^ sous l’influence du Christianisme.
Si l’incinération a détruit un très grand nombre de dentiers, l’inhumation nous en a du moins gardé quelques uns, et si rares que soient les spécimens de la prothèse dentaire dans l’antiquité, ils nous permettent de nous faire une bonne idée de sa technique et de ses procédés.
àL le D'' A. Boddaert, secrétaire du dernier Congrès Médical de Rome, a bien voulu recueillir pour l’Université de Gand une série de pièces du plus haut intérêt au point de vue de l’antiquité de la prothèse dentaire.
L’exposition médicale archéologique qui eut lieu à Rome à ce moment, lui a permis d’enrichir la collection universitaire de pièces aussi rares que curieuses. N^ous allons en faire la description.
Le dentier étrusque d’Orviéto. (ikîure i)
C’est une pièce originale que l’Université de Gand a achetée en Italie. Elle a été découverte il y a quelques années dans une nécropole étrusque située près d’Orviéto. Autour d’elle se trouvaient des bijoux en or, des vases et des poteries étrusques. On y a rencontré aussi des vases grecs provenant surtout de Corinthe et de l’Attique. Les poteries trouvées dans la nécropole ont permis d’en faire remonter l’existence à la date de 5 à GOO ans avant J.-C. C’est une des belles pièces connues et une des plus antiques.
La partie inférieure du maxillaire supérieur reste seule sur une hauteur de trois centimètres environ, elle est intacte, la voûte palatine a disparu. Chaque moitié était séparée de l’autre, je les ai réunies par de la cire. Huit dents sont
encore attachées à leurs alvéoles ; du côté droit une canine et les trois premières molaires qui la suivent, du côté gauche la canine, puis une alvéole vide, puis les trois molaires suivantes sans interruption. Toutes les alvéoles ont leur largeur et leur profondeur normales, ce qui prouve que les dents les emplissaient encore au moment de la mort ou peu avant.
Les quatre incisives manquent, leurs alvéoles restent bien constituées. Voyons maintenant la partie essentielle de cette pièce, le dentier d’or qui y reste adhérent. Il est constitué par une lame d’or se repliant et se soudant à elle-même pour former une ellipse complète. L’or est très pur, sans alliage et la soudure est faite avec de l’or de la même pureté. Le dentier est encore fixé à la canine droite par un anneau que forment les deux lames en avant et en arrière de cette dent et en passant entre elle et la première molaire droite ; en dedans l’anneau se complète par une petite plaque d’or horizontalement soudée aux deux lames et bien juxtaposée à la face interne de la canine. Cette dent est bien enserrée dans cet anneau, elle fournit donc un point d’appui solide à l’appareil. Par le même mécanisme le dentier se fixait à gauche à la 3® incisive aujourd’hui disparue.
Entre ces deux anneaux nous trouvons une loge mesurant un centimètre et demi de long sur cinq à six millimètres de large. Les deux incisives de droite étaient là enserrées entre les lamelles d’or et ces deux dents branlantes étaient ainsi immobilisées.
La lame d’or mesure trois millimètres de hauteur sur vingt six millimètres de long, les deux cloisons qui complètent l’anneau fixateur de l’appareil à la canine droite et à la 3® incisive mesurent aussi trois millimètres de hauteur sur cinq d’avant en arrière. L’épaisseur de la lame et des deux cloisons mesure au plus un demi millimètre.
En résumé ce grand personnage étrusque, car les pauvres n’avaient sans doute pas recours à un artifice si dispendieux, possédait à sa mâchoire supérieure les deux incisives de droite en assez mauvais état, elles étaient branlantes. C’est contre cette atïection désagréable qu’Hippocrate et Celse recommandent d’employer un procédé mécanique de fixation des dents, en les liant aux dents voisines encore saines. Hippocrate et Albucasis précisent bien que c’est avec des fils d’or que cette opération doit se pratiquer, mais Celse se sert d’une expression plus générale, il dit que c’est avec de l’or qu’il faut lier les dents vacil-
lantes aux dents saines. « at si ex ictu, vel alio » casu aliqui labant dentes, auro cum iis qui » bene haerent, vinciendi sunt. » La loi des XII Tables ne précise pas davantage quand elle dit : « ast si dentes alicujus auro essent vincti. »
Il existait donc deux procédés pour enserrer les dents branlantes et les lier aux dents voisines saines, l’un s’exécutait au moyen de fils, l’autre de lames.
AL le D’’ Vincenzo Guerini, chirurgien dentiste à Naples, s’est beaucoup occupé de la prothèse dentaire chez les peuples anciens de l’Italie. Il a fait sur ce sujet une remarquable communication au IL Congrès international de médecine et d’Hygiène tenu à Rome en 1894. (*) Il m’a fait voir dans son cabinet des pièces très curieuses relatives à la prothèse dentaire dans l’antiquité et a bien voulu me communiquer les longues recherches qu’il a faites et les résultats de ses études sur cette question encore bien obscure.
Le dentier d’Orviéto est un spécimen admi-
(*) L’arte Dentaria presso gli antichi popoli Italiani. Relazione fatta dal cav. D'' Vincenzo Guerini chirurgo clentista di Napoli ail II® Congresso Internazionale di medicina ad Igiene del 1894. Napoli i8g4Tipo-Litografico Richter & C‘® Porticato S. Franc, di Paolo. 10.
rablement conservé, d’immobilisation des dents branlantes au moyen de lames d’or.
iM’" Guerini me faisait remarquer que ces lames occupent sur les dents un assez grand espace et qu’on ne s’attachait pas à les dissimuler. Quand la bouche s’ouvrait, les lamelles d’or apparaissaient, révélant du même coup l’infirmité qu’elles servaient à combattre. Peutêtre s’honorait-on de ce raffinement de luxe que peu de personnes pouvaient se permettre. Ces lames sont assez épaisses, il ne pouvait en être autrement, car l’or dont elles sont faites, étant très pur, est aussi très malléable, c’est par leur épaisseur qu’elles présentent une certaine solidité.
M'' Guerini me faisait remarquer aussi que la gencive reste éloignée de l’appareil prothétique et ne lui prête aucun soutien.
Dans le dentier d’Orviéto, la lame se fixait à la canine, un peu au-dessous de son tiers supérieur et la partie inférieure de la dent la dépasse de deux millimètres. C’étaient donc bien les dents saines seules qui servaient de point d’appui à l’appareil prothétique.
Le dentier étrusque de Valsiarosa (fig. 2)
L’Université de Gand possède une reproduction faite sur place de ce dentier dont l’original est conservé à Rome au Musée du Pape Jules près la Porte du Peuple. Nous la devons à l’obligeance de M'' le professeur Barnabe! conservateur du Musée qui m’a donné toutes les facilités nécessaires pour que ce travail délicat put s’exécuter avec toute la perfection désirable.
Ce dentier a été trouvé à Valsiarosa dans un des nombreux tombeaux étrusques que l’on a découverts dans cette localité, près de Civita Castellana et à Faléries.
I^e crâne du vieil étrusque est très bien conservé, mais sa mandibule inférieure seule nous intéresse. On aperçoit du côté gauche.
autour de la canine et des trois premières molaires une lame d’or qui coure en avant et en arrière des dents, se recourbant entre la canine et la première incisive, entre la et la 4® molaire, l’ellipse est ainsi complète et fermée. Mais si nous analysons le dentier, nous voyons que chacune des quatre dents est enfermée dans un anneau, dans une loge constituée en avant et en arrière par la lame elle même se repliant entre la canine et la incisive, entre la 3^ et la 4e molaire ; mais entre la canine et la première molaire, entre la 1''^ et la 2®, entre la 2® et la 3® molaire le dentiste a placé par soudure une petite plaque d’or de la hauteur du dentier. Chaque dent est contenue dans une alvéole fermée de tous côtés. Il en existe donc quatre, mais la 3® présente une disposition spéciale ; elle est traversée dans son centre d’avant en arrière par un rivet fixé à la paroi antérieure et à la paroi postérieure. Cet appareil mesure dans sa longueur trois centimètres sur six millimètres de hauteur. Sa partie inférieure confinait à la gencive, les dents dépassaient de quelques millimètres la partie supérieure.
Quel rôle remplissait ce dentier. Puisqu’il prenait son point d’appui sur la canine et la 3^
molaire c’est que ces deux dents étaient saines et fixes.
Mais les deux dents intermédiaires, et 2® molaire étaient branlantes. C’étaient-elles qu’il fallait immobiliser dans un anneau d’or. Mais que signifie le rivet qui traverse la 3® loge. Il nous montre que la deuxième molaire était tombée, qu’elle a été remise en place ou remplacée par une dent artificielle qu’on a fixée dans l’anneau d’or et afin de mieux assurer son immobilisation on l’a traversée par un rivet qui s’attache en avant et en arrière aux lames du dentier.
Nous retrouverons encore cette disposition dans d’autres dentiers étrusques, MM*"® Prim et le Dï" Stas, chirurgiens dentistes à Gand, m’ont expliqué comment ils concevaient la technique de la prothèse dentaire en Etrurie.
Comme on le fait aujourd’hui, le dentiste moulait la région qu’il fallait réparer et c’était d’après ce moule qu’il faisait sa pièce artificielle. Il disposait la lame d’or d’après la longueur de la région malade et d’après la hauteur des dents. Il fermait chaque anneau par l’interposition d’une petite lamelle d’or qu’il soudait à la paroi antérieure et à la paroi postérieure de celui-ci. La dent artificielle destinée à remplacer celle qui manquait était perforée, mise dans son anneau
et fixée par un rivet. Tout étant ainsi préparé, l’appareil était glissé sur les dents qui pénétraient aisément chacune dans son anneau respectif tenu plus large qu’il n’était nécessaire. Une fois bien en place, au moyen de pinces, l’or très malléable était moulé, pinçé, serré sur la dent qu’il entourait.
Les dentiers étrusques de Corneto-Tarquinies (figure 3)
Corneto a été fondée au commencement du moyen-âge non loin des ruines de la vieille ville étrusque de Tarquinies, de là son nom officiel de Corneto-Tarquinies. Tarquinies était une des douze villes principales des Étrusques. La nécropole de Tarquinies contient une série de tombeaux antiques, des tombeaux étrusques. Elle fut découverte en 1823, mais elle avait déjà été fouillée dans l’antiquité et les objets précieux en avaient été enlevés. C’est dans ces tombeaux que les dentiers que nous allons décrire ont été trouvés.
On voit au Musée Communal de Corneto le dentier le plus important que je connaisse, les lames d’or enveloppent sept dents, elles mesurent six centim. de long, sur cinq millim. de hauteur, elles forment une courbe à convexité antérieure.
Le dentiste étrusque d’il y a 3000 ans s’est trouvé devant ce cas : les deux incisives médianes et la seconde petite molaire avaient disparu, soit par accident, soit par carie. Il fallait les remplacer.
Suivant la technique que j’ai indiquée à propos du dentier d’Orvieto, il disposa sa lamelle d’or de façon à ce qu’elle formât sept anneaux juxtaposés et faisant corps tous ensemble. Il prit pour premier point d’appui la canine et la première incisive droites et pour second point la canine, la première petite molaire et la première grande molaire du côté gauche.
Pour remplacer ces deux incisives absentes, le dentiste ne voulut pas se servir de dents arrachées à une autre personne. Les coutumes et les idées religieuses s’opposaient à ce qu’il se servit des dents d’une personne morte. Il employa une seule dent de bœuf sur le milieu de laquelle il fit une rainure de façon à simuler l’intervalle qui sépare deux dents. La dent unique du bœuf représentait ainsi deux dents. Cette grosse dent de bœuf qui en figure deux, tient en réalité la place de trois. Peut-être le sujet n’avait-il jamais eu l’incisive latérale gauche ou plus probablement la prothèse se sera faite tardivement, à une époque où l’espace normalement occupé par
les incisives s’était rétréci. En tous cas l’incisive latérale droite et la dent de bœuf simulant deux incisives médianes occupent la place de quatre incisives.
A la partie supérieure cette dent est excavée pour recevoir la gencive. Sa partie inférieure ne présente guère de marque d’usure, la mastication devrait y avoir laissé sa trace, on ne l’y voit guère. Aussi le D'" Guerini est-il porté à croire que le dentiste étrusque a pris dans le maxillaire d’un veau arrivé à la seconde dentition une dent toute neuve encore et s’en est servi pour remplacer les incisives absentes.
Un simple anneau suffit pour fixer des dents branlantes, mais il n’est pas assez résistant pour fixer une dent artificielle. Le dentier de Valsiarosa nous en fournit la preuve, il faut qu’un rivet traversant la dent d’outre en outre s’insère en avant et en arrière aux lames du dentier. Le même artifice a été employé ici, deux rivets fixent solidement dans son anneau la grosse dent du bœuf, immobile encore aujourd’hui là où le dentiste étrusque l’a posée il y a 3000 ans.
J’ai dit que la deuxième petite molaire manquait, elle a été remplacée par une dent artificielle disparue aujourd’hui, elle aussi était fixée dans son anneau par un rivet traversant les
deux lames du dentier et elle-même à la fois. Le rivet est toujours là, mais l’anneau est veuf de sa dent.
Ainsi que nous l’avons signalé précédemment, les lamelles d’or occupent à peu près la partie médiane des dents, de façon à ne pas blesser les gencives et à laisser bien libres les couronnes dentaires.
Second dentier de Corneto-Tarquinies
(figure 4)
Ce dentier a été trouvé dans une tombe étrusque de la même époque que la précédente. Certes elle remonte à plus de 2500 ans.
Il rappelle par sa construction celui que nous venons de décrire. C’est une lame d’or se repliant et se soudant à elle-même. Le dentier mesure vingt-sept millim. de long et cinq millim. de hauteur. Entre les deux lames quatre petites lamelles d’or formant cloison, donnent naissance à cinq loges destinées à recevoir cinq dents. La 3® loge, en commençant par la gauche, contient une dent bien conservée, elle est enserrée par les parois de la loge et fixée par un rivet qui traverse les deux lames de l’appareil et la dent elle-même. La 4*-’ loge est traversée par un rivet, mais la
dent qu’il perforait a disparu. La la 2® et la 3^ loge sont vides, sans rivets.
Nous devons admettre que la L et la 5^ loge s’appliquaient sur des dents saines servant de points d’appui à l’appareil. La 2® loge enfermait une dent branlante, la 3^ et la 4® des dents tombées et réappliquées. Sans doute les dents de la personne elle-même, puisque nous avons vu dans le dentier précédent que l’artiste étrusque ne voulant pas se servir d’une dent étrangère, avait eu recours à une dent d’animal pour fermer la brèche faite dans l’arcade dentaire.
La petitesse des alvéoles et de la dent conservée me portent à croire que ce dentier s’appliquait sur les incisives et l’une ou l’autre canine.
C’est à la bienveillance de le Commandeur Helbig, Directeur du Musée de Corneto que l’Université de Gand doit les belles reproductions de ces deux dentiers.
Les dentiers de Tarquinies.
A Tarquinies, près du Musée Communal de Corneto, M'" le Comte Bruschi-Falgari a réuni dans une collection célèbre une foule d’objets étrusques du plus haut intérêt au point de vue archéologique et historique. C’est un Musée particulier, mais dont l’accès est rendu bien facile par la gracieuseté de son fondateur.
.AF le Comte Bruschi possède trois dentiers étrusques trouvés dans les tombes de Tarquinies.
DENTIER, (figure 5.)
Même travail que dans les dentiers décrits précédemment, c’est toujours une lame d’or de cinq millim. environ de hauteur se repliant et se soudant à elle-même. Passant à droite et à gauche
entre deux dents, puis continuant sa course elle forme une lame antérieure et une postérieure, comprimant les dents qu’elles enferment entre elles. L’ellipse ainsi constituée est divisée dans ce dentier en cinq loges spéciales au moyen de quatre petites travées en or soudées, en avant et en arrière, aux deux lames de l’appareil.
Il s’appliquait sur cinq dents dont trois sont restées en place. C’est la canine droite, les deux alvéoles qui devaient renfermer les deux premières incisives droites sont vides, le dentier renferme encore la 3® et la 4® incisive. L’appareil prothétique prenait donc son point d’appui sur la canine droite et les deux dernières incisives gauches. Les deux incisives droites étaient branlantes. Ici nous ne voyons aucun rivet, aucune dent précédemment tombée n’a du être fixée, il s’agissait seulement de maintenir des dents vacillantes.
Le dentier mesure quatre centimètres de long.
2e DENTIER, (figure G.)
Il est construit d’après la même méthode que les précédents. Il mesure trois centim. de long, sur une hauteur de quatre à cinq millim. Il embrasse la canine supérieure droite et les
trois incisives voisines. La canine, la L® et la 3® incisive sont encore en place. Dans l’alvéole destinée à la seconde, nous ne trouvons plus qu’un rivet, il nous atteste que la dent était tombée, qu’elle fut réappliquée et qu’il avait pour but de la maintenir. Pour la mieux fixer encore l’appareil prenait de solides points d’appui sur la canine droite et les deux autres incisives saines.
3® DENTIER, (figure 7.)
Cet appareil qui mesure deux centim. et demi de long ne ressemble pas à ceux que nous venons de décrire et dont le rôle consistait à fixer des dents vacillantes. Le but de ce dentier est tout autre. Il ne se compose que de deux anneaux et les deux dents qu’ils enfermaient y sont encore aujourd’hui. Nous retrouvons la canine et la 2® incisive gauche. La première incisive a disparu. Les anneaux se fixent sur la canine et la 2® incisive gauche, entre la I^e et la 2® incisive, les lames antérieure et postérieure ne forment pas un anneau comme dans les autres dentiers précédemment décrits, elles se rapprochent, se serrent l’une contre l’autre et forment une barre transversale qui sépare les deux anneaux et les tient écartés l’un de l’autre. Il est
bien probable, suppose le D'' Guerini, que la incisive ayant disparu et la personne ne voulant pas la remplacer par une dent artificielle, répugnance qui se rencontre encore aujourd’hui, le dentiste étrusque se sera servi de cet appareil fort original pour empêcher la canine et la 2^ incisive de se rapprocher en convergeant l’une vers l’autre. Cette barre transversale prenant un point d’appui solide sur les anneaux qui entouraient ces deux dents, devait s’opposer d’une façon efficace à leur fâcheuse convergence.
C’est à la bienveillance éclairée de le Comte Bruschi-Falgari que l’Université de Gand doit la possession des reproductions artistiques de ces trois dentiers étrusques.
Le dentier phénicien de Sidon. (figure 8)
Dans un des caveaux les plus anciens de la nécropole de Saïda (Sidon) M*" le D'' Gaillardot chargé d’une mission en Phénicie, par le Gouvernement Français, trouva en 1861 le dentier dont nous allons donner la description. Voici ce que nous lisons à son sujet dans « Mission de » Phénicie dirigée par Ernest Renau 1864. » « C’est une portion de mâchoire supérieure de » femme présentant les deux canines et les qua- » tre incisives réunies par un fil d’or. Deux de » ces incisives paraissent avoir appartenu à un » autre sujet et avoir été placées là pour remplacer » celles qui manquaient. »
On peut voir cette pièce remarquable au Musée du Louvre à Paris. Le dentier seul existe, la mâchoire a disparu complètement.
Les deux incisives gauches manquaient et la Dame phénicienne voulant masquer cette trop apparente difformité, disgracieuse à la vue, mais surtout gênante pour la diction, demanda les secours de l’art dentaire. Il existait déjà en Phénicie à cette époque lointaine, Sidon était une des villes importantes de ce pays. Il nous est impossible de fixer l’âge exact de ce dentier. Mais le Gaillardot fait remarquer que le caveau dans lequel il fut trouvé appartient bien à l’époque Egyptienne de la Phénicie, il porte l’empreinte de la civilisation Egyptienne par sa construction et les objets Egyptiens qu’il remfermait. Par un hazard heureux il était resté inviolé au milieu des autres antérieurement fouillés. L’écroulement de sa voûte qui semble antérieure à la violation des tombeaux l’aura protégé.
La civilisation grecque n’ayant pénétré en Phénicie que vers l’an 400 avant J.-C., tout porte à croire que le dentier de Sidon est antérieur à cette époque.
Au premier abord le travail du dentiste étrusque est bien différent de celui du dentiste phénicien, au fond c’est le même ; le phénicien fait avec un fil d’or ce que fait l’étrusque avec des lamelles du même métal. Les mêmes indications sont remplies au moyen du fil ou des lamelles.
Le fil d’or du phénicien s’enroule trois fois, en s’étageant autour de la base des dents, mais en se tenant comme chez les Etrusques à quelque distance de la gencive. Il forme de grandes anses horizontales, mais en passant soit devant, soit derrière les espaces interdentaires le fil s’}^ introduit et embrassant les anses horizontales, il les serre contre les dents. Cette manœuvre se répète dans chaque espace interdentaire, de sorte que les dents sont enserrées en avant et en arrière par l’anse horizontale et entre les dents par l’anse verticale que forme le fil introduit entre elles. C’est une loge, une alvéole métallique que les fils forment ainsi autour de chaque dent. On conçoit que des dents branlantes peuvent par ce procédé être immobilisées.
Mais dans le cas actuel il ne s’agissait pas de dents vacillantes, il v avait dans l’arcade dentaire une brèche déterminée par la chute des deux incisives gauches, il fallait la combler, tel était le problème à résoudre par le dentiste phénicien. Voici comment il s’y prit. Les fils d’or dont j’ai exposé la disposition constituent l’appareil de soutien auquel vont s’attacher les dents de remplacement. Celles-ci sont préparées à l’avance, elles sont perforées de part en part à la partie supérieure et à la partie inférieure de
leurs tiers moyen. Pénétrant dans les deux ouvertures supérieures des incisives, le til forme deux anses verticales qui les suspendent au triple fil horizontal. Pénétrant dans les deux ouvertures inférieures, le fil forme là une anse horizontale qui unit solidement entre elles les deux incisives de remplacement et complète leurs rapports avec le triple fil horizontal.
Le phénicien avec son fil enserrait chaque dent à sa base, comme l’étrusque l’enserrait avec ses lamelles. Les anses verticales que le fil décrit en passant par les ouvertures dentaires supérieures et suspendant les deux incisives aux fils horizontaux remplacent les rivets qui chez les Etrusques fixaient les dents de remplacement à l’anneau en traversant de part en part les deux lames de celui-ci et la dent elle-même.
L’appareil phénicien comme l’appareil étrusque poursuivent le même but : maintenir des dents vacillantes, fixer des dents artificielles ou plutôt de remplacement. Cette même idée se réalise d’un côté par des fils, de l’autre par des lames d’or. Mais dans les deux cas le dentier étrusque me parait plus solide, je le regarde comme un perfectionnement du dentier phénicien.
Les Phéniciens ont transmis aux Etrusques leurs connaissances sur la prothèse dentaire.
mais ceux-ci ne se sont pas bornés à imiter servilement la pratique de leurs maîtres ils l’ont améliorée.
C’est à l’obligeance de M’’ Heuzey, membre de l’Institut, que l’Université de Gand doit la belle reproduction du dentier de Sidon. En enrichissant notre collection d’une pièce unique en son genre, l’éminent conservateur du Louvre a montré une fois de plus, tout l’intérêt qu’il porte au développement d’études qui ont popularisé son nom.
Je viens de décrire les dentiers étrusques que le hasard a laissé parvenir jusqu’à nous. Mais est-ce bien là toute la prothèse dentaire des anciens ; rien ne nous a-t-il échappé ? Je suis persuadé que nous ne connaissons pas toutes les ressources de leur art.
Les dentiers que nous possédons, une fois mis en place, devaient y demeurer, ce sont des pièces fixes que le dentiste pouvait seul enlever pour les nettoyer ou les raccommoder. Mais il a dû exister des pièces mobiles que le malade pouvait ôter et remettre facilement sans le secours d’un homme de l’art.
Rappelez-vous l’épigramme de Martial contre Galla. Èpigr. XXXVIII. Ltv. IX. « Quoi-
» que tu ôtes chaque soir tes dents, comme ta » robe. »
Il existait donc des pièces dentaires que l’on ôtait chaque soir en se couchant, qu’on reniettait chaque matin et c’était pour une femme une manœuvre aussi facile que d’ôter sa robe.
Le dentier phénicien comme les dentiers étrusques sont solidement fixés, ils ne peuvent se détacher et pourtant nous lisons dans Horace Satyre VIII liv. /.
« Vous auriez ri en vovant les deux sorciè-
» res fuir vers la ville, perdant dans leur course, » Canidie ses fausses dents, Sagène sa chevelure » postiche. »
Ce n’est pas une course, si échevelée qu’elle soit, qui pourrait faire tomber de la bouche ces dentiers étrusques si fermement attachés aux dents saines et aux dents vacillantes.
Il devait exister d’autres pièces dentaires, mobiles, que le malade attachait et détachait luimême. Les vers d’Horace et de Martial ne nous laissent pas de doute à cet égard. Quelles sont elles ? Nous l’ignorons absolument. Les tombeaux n’ont pas livré tous leurs secrets. Attendons !
Fiê-'l