CHAPITRE IV
Au VIII® siècle avant notre ère, alors que la Grèce n’exerçait encore aucune influence autour d’elle, l’art et l’industrie étaient arrivés en Assyrie, en Eg3^pte et en Phénicie à un haut degré de développement. En possession de procédés techniques très perfectionnés déjà, l’Orient répandait ses produits sur les deux rives de la Méditerranée. Les fouilles pratiquées dans les tombeaux découverts dans ces dernières années en Italie, à Chypre, à Rhodes, à Mélos et à Spata près d’Athènes, ont remis au jour une foule d’objets de style Assyrien ou Egyptien pour la plupart de fabrication phénicienne. Ils remontent du vi® au VIII® siècle avant J.-C. et montrent l’influence prépondérante exercée par l’Egypte et la Phéni-
cie sur l’art grec et étrusque de cette époque.
Victorieuse sur les champs de bataille, l’Egypte avait étendu sa suzeraineté sur la Phénicie, mais les phéniciens en s’accaparant du commerce maritime de l’Egypte se consolaient de la perte de leur indépendance. Ils avaient acquis le privilège de faire le commerce en Egypte pour le compte de l’étranger, et à l’étranger pour le compte de l’Egypte. Peuple navigateur et commerçant, ils portaient au loin à travers l’Europe les produits de l’extrême Orient, où ils avaient fondé de nombreux comptoirs. Dans leurs expéditions maritimes, ils franchissaient le détroit de Gibraltar et parcourant l’Océan arrivaient jusqu’en Angleterre.
Mais c’est siirtout dans le bassin et sur les rivages de la Méditerranée que les phéniciens firent sentir leur influence. Après avoir établi des relations commerciales avec les populations de ces régions, ils jetèrent des colonies dans la plupart des îles dont est parsemée la Méditerranée et en firent une véritable mer phénicienne. Chypre, Rhodes, Crète, Paros, Syros, Cithère, Thasos, Lemnos, Lesbos, Samos, Chios, Melos et bien d’autres encore devinrent des colonies phéniciennes.
De ces îles les phéniciens rayonnèrent sur les
pays environnants, ils se répandirent en Grèce et en Italie et la civilisation phénicienne imprima sa trace profonde sur celle bien moins avancée des peuples de ces contrées et exerça sur leurs mœurs, leurs arts, leur religion une influence durable.
En Italie les phéniciens trouvèrent un peuple navigateur et commerçant au même degré qu’eux mêmes et avec lequel ils nouèrent d’intimes relations.
Je veux parler des Etrusques.
En leurs longues et continuelles expéditions, les Etrusques se rendaient souvent à Tyr, à Sidon, à Memphis et c’est là qu’ils s’imprégnèrent de cette civilisation orientale dont le cachet indéniable se retrouve dans leurs œuvres. Il ne faut pas regarder de bien près les bronzes et les terres cuites étrusques pour s’apercevoir que leurs dessins, leurs gravures, leurs peintures sont empruntés aux idées religieuses de l’Egypte et de la Phénicie et qu’ils représentent très souvent des scènes de la vie intime des Egyptiens et des Phéniciens. Tout ce que les tombeaux étrusques nous ont livré dans ces dernières années porte bien l’empreinte d’une civilisation orientale.
L’influence de l’Etrurie sur Rome fut con-
sidérable. Vaincue par Porsenna, Rome tomba au rang de colonie étrusque et quand cet asservissement politique eut disparu, l’asservissement moral n’en persista pas moins longtemps encore.
La religion, les lois, la magistrature, les insignes militaires, les monuments de la Rome antique nous disent que la civilisation romaine est née de la civilisation étrusque.
Ce rapide exposé de la marche de la civilisation d’ Orient vers l’Occident, de l’Egypte à la Phénicie, des Phéniciens aux Etrusques, des Etrusques aux Romains nous fait entrevoir comment se sont propagées les connaissances sur la prothèse dentaire.
Longtemps avant les écrits d’Hippocrate sur ce sujet, les phéniciens connaissaient l’art de remplacer les dents tombées, puisque le dentier trouvé en 1861 par Gaillardot dans la nécropole de Saïda (Sidon) est antérieur à l’époque où la civilisation grecque devint prédominante en Phénicie. Il est antérieur, mais on ne sait de combien, à l’an 400 avant notre ère.
C’est chez les Phéniciens que nous trouvons les premiers dentiers, puis nous les rencontrons chez les grecs, les étrusques et les romains.
D’où les phéniciens tenaient-ils l’art de la prothèse dentaire ? Etait-ce de l’Egypte ?
Par tout ce qui l’entourait dans le caveau où il avait si longtemps séjourné, par la construction même de cette tombe, ce dentier phénicien évoquait le souvenir de la civilisation Egyptienne, il faisait songer aux rapports intimes qui avaient unis les deux peuples à travers les siècles. Et cette pensée d’Heuzey me revenait à l’esprit : « l’Egypte précède de » si loin tout ce que nous connaissons de » l’antiquité, que l’on ne peut étudier aucune » industrie ancienne sans rechercher d’abord à » quel degré d’avancement les Egyptiens y » étaient parvenus. »
L’éminent conservateur du Louvre me conseillait la voie à suivre, j’avais suivi la prothèse dentaire des Romains aux Etrusques, des Etrusques aux Phéniciens, il fallait la poursuivre dans l’antique Egypte.
Prosper Alpin, l’historien de la médecine Egyptienne, ne nous donne pas une haute idée de l’art dentaire de ce pays : « In vehementibus » doloribus dentium, tempora inurunt. Perio- » dicos dentium dolores, commotiones atque » putrefactiones gingivarun ipsorum dentium » perustione sanant. »
Et c’est tout.
Ce n’est pas dans les livres que je devais
trouver ce que je cherchais et Salomon Reinach, avec sa bonté habituelle, voulut bien me mettre en rapport avec Mi" Daressy Conservateur du Musée de Gizeh ; c’est là que se concentrent toutes les richesses archéologiques de l’Egypte. Le très aimable et savant Conservateur voulut bien me répondre : « en ce qui » me concerne, je n’ai rencontré sur les momies » ni au Musée de Gizeh, ni dans les fouilles que » j’ai exécutées dans la Haute Egypte, aucune » trace des soins apportés à la denture. Je ne » connais aucun document se rapportant à l’art » dentaire à l’époque Pharaonique. J’ai com- » muniqué votre lettre à M'’ le D’’ Fouquet » (Caire) qui depuis longtemps étudie les momies » au point de vue anthropologique et dont les » observations ont porté sur une foule de crânes » d’anciens Egyptiens. »
Aussi gracieux que M' Daressy, mon honorable confrère M‘' Fouquet me fit dans une longue lettre, connaître le résultat de ses études sur la question qui m’intéressait « Jamais » je n’ai vu une pièce égyptienne pouvant » faire croire à l’existence de la prothèse den- » taire avant l’époque romaine. Cela ne veut » pas dire qu’elle n’existait pas, mais je n’en ai » rencontré aucune trace. Je connaissais l’his-
» toire de la prothèse dentaire chez les étrusques » et les phéniciens, mais mes recherches person- » nellcs ne m’ont jamais mis en face d’une dent » rapportée. Peut-être ai-je passé bien près, » sans la voir. J’ai eu l’occasion de procéder » au développement de quatorze rois ou princes » de Deir - el - Bahari, mais les momies ont la » bouche close et je n’ai pas désiré déchirer ces » reliques pour examiner leurs dentures. Aucun » des prêtres d’Ammon n’avait de dents rappor- » tées et j’en ai étudié un grand nombre à l’état » de squelette, j’ai tenu entre mes mains tous » ceux de la XXP dynastie qui vivaient 1000 ans » avant J.-C. J’ai là sous mes yeux une prin- )> cesse de la XIP dynastie, la reine Khnaumit, » les deux incisives externes manquent à sa mà- » choire supérieurs. Ces dents avaient été enlevées » longtemps avant la mort, les alvéoles sont très » régulièrement déprimées. Les dents voisines » absolument saines ne semblent pas avoir servi » de point d’appui à une pièce prothétique quel- » conque, car les alvéoles et les dents vues même » à la loupe ne présentent aucune trace d’usure. » Les dents se touchent et ne sauraient laisser » passer entre elles le fil le plus fin. Les affec- » tions dentaires ne sont pas absolument rares » dans les crânes antiques, Pruner Bey a même
» dit que la périostite alvéolo-dentaire était la » règle chez les Egyptiens. Je ne suis pas tout » à fait de cet avis et après mes recherches sur » ce sujet, il me paraît que cette question doit » être revue. Dans certaines nécropoles, les » Egyptiens antiques présentent des dentures » excellentes, dans d’autres, au contraire, on «trouve beaucoup de dents cariées. L’opinion » émise par Pruner-Bey ne me paraît pas suffi- » samment établie. Il me paraît que c’est surtout » chez une race à dents cariées que la prothèse » a du être tentée tout d’abord et se développer -) comme nous le voyons aujourd’hui, chez les » Américains du Nord.
« Vous me demandez s’il est possible que » les Egyptiens aient ignoré la prothèse dentaire, » alors que les Phéniciens la pratiquaient auprès » d’eux. C’est absolument inadmissible ; depuis » l’époque de la pierre taillée jusqu’à nos jours, » l’Egypte a été un des carrefours du monde » par lequel tous les peuples et toutes les indus- » tries ont plus ou moins passé. Les Egyptiens » ont connu la prothèse dentaire, mais des motifs » religieux se sont opposés à ce qu’ils en fissent » emploi, je ne vois aucun autre argument à » invoquer pour expliquer que la coutume Phéni- » cienne n’aie pas été acceptée en Egypte. »