Deux parts à faire. Moins qu'une création mais
plus qu’un simple concours, qu'est-ce donc en définitive que l'inspiration divine?
Une collaboration extraordinaire permettant de proclamer véritablement divin un livre écrit par un homme ; un concours de Dieu et de l’homme tel que œuvre commune sans cesser d’être humaine par l'exécution soit divine par l’autorité.
Il ya donc deux parts à faire dans toute œuvre « sacrée » : celle des hommes qui la rédigent et celle de Dieu qui l’inspire. Tout livre inspiré a deux auteurs : le rédacteur et l’inspirateur, le premier, auteur secondaire, le second, auteur principal.
La part des hommes ressort de la critique. Vu du côté humain un livre sacré ressemble à un livre ordinaire ; comme tout écrivain le rédacteur inspiré, obscur ou célèbre a — un but déterminé qui est la raison d’être de son œuvre, — des idées qu’il marque au coin de son génie, — une manière toute personnelle d'envisager les hommes etles choses, — un style enfin qui est bien à lui. A la critique de saisir, d’analyser et d'expliquer tous ces éléments tangibles du livre divin ; à l’histoire de nous faire connaître avec le nom la vie et l’œuvre de l’auteur inspiré.
La part de Dieu relève de la révélation. Nulle autorité humaine ne peut garantir l’existence ni, à plus forte raison, faire connaître la nature de la collaboration divine extraordinaire et miraculeuse qui constitue l'inspiration. — L'homme peut, sans le savoir collaborer à une œuvre divine ; de cette collaboration inconsciente qui témoignera ? — L'homme peut se dire collaborateur de Dieu sachant très bien qu’il ne l’est
pas ; qui le convaincra d’imposture ? — L'homme peut se croire visité de Dieu, inspiré de Dieu, quand il n’en est rien ; qui fera tomber l'illusion ? — L'homme enfin, même quand il est sûr de travailler avec Dieu, peut ignorer la part que Dieu se réserve dans l’œuvre commune; qui l’éclairera ? Dieu seul sait qui il inspire et ce qu’il inspire. C’est son secret. Nous le saurons s’il parle, mais s’il se tait nous l’ignorerons à jamais.
4. Intervention nécessaire. Et voilà pourquoi l’Église, seule confidente des secrets divins, seule aussi est en mesure de définir l'existence et d'exposer la nature de l'inspiration. Dieu lui a parlé et elle est infaillible. Pour qui admet ces deux vérités, la foi à nos Saints Livres est aussi aisée qu’elle est ferme. Pour qui les conteste, l’existence de l'inspiration reste un problème insoluble et sa nature un mystère impénétrable.
Or l’Église a parlé.
Elle a dit tout d’abord par l’organe infaillible des conciles œcuméniques et des Pontifes romains quels livres sont réellement inspirés. La liste officielle des livres divins, l’Église l’a dressée de très bonne heure et promulguée bien des fois au cours de sa longue histoire. De tous les écrits « canoniques !» sans exception, sous peine d’anathème, nous devons croire qu'ils sont tout entiers, ensemble et parties, une œu-
4. Nous n'avons pas à apprendre au lecteur que le mot canon, dans le langage ecclésiastique, désigne la collection ou la liste des livres qui forment et contiennent la règle de la vérité inspirée par Dieu pour l'instruction des hommes.
vre sacrée, inspirée, divine. « Si quelqu'un, ne reçoit pas comme sacrés et canoniques les livres de la Sainte Ecriture tout entiers avec toutes leurs parties, ou nie qu'ils aient été divinement inspirés, qu’il soit anathème 1 ».
Elle a dit ensuite ce qu’il faut entendre par inspiration s’attachant surtout, comme il convient, à mettre en évidence la part de Dieu.
o. Autoriser n'est pas être auteur. Un chrétien instruit sait, à n’en pas douter, qu’une approbation même formelle et absolue, donnée par Dieu après coup, ne suffirait pas à faire d’un livre « fabriqué par la seule industrie humaine ? » un livre inspiré. Autorisé, oui certes un pareil écrit pourrait l’être à l’égal d’une œuvre toute divine, mais inspirée réellement, à un degré quelconque ? Non. Autoriser et être auteur sont deux choses bien différentes. Or il n’y a de réellement inspirés que les écrits dont Dieu est l’auteur.
4. Ce sont les paroles mêmes par lesquelles le concile du Vatican définit l'inspiration des Livres Saints : (Si quis dixerit sacræ scripturæ libros integros, cum omnibus suis partibus, prout illos sancta Tridentina synodus recensuit, pro sacris et canonicis non susceperit aut eos divinitus inspiratos esse negaverit, anathema sit. » De Revelalione, can. 11.
2. « Eos vero (libros Veteris et Novi Testamenti) Ecclesia pro sacris et canonicis habet, non ideo quod sola industria humana concinnati, sua de inde auctoritate sint approbati ; nec ideo duntaxat, quod revelationem sine errore contineant ; sed propterea quod, Spiritu sancto inspirante conscripti, Deum habent auctorem, atque ut tales ipsi Ecclesiæ traditi sunt. » Conc. Vatic. De Revelatione, cap. 11.
[a LIVRE PREMIER, — CHAPITRE 1°!
6. Surveiller ne suffit pas. Le chrétien instruit sait encore, de science certaine, que l'inspiration suppose, de la part de Dieu, plus qu’une surveillance spéciale ayant pour but unique de rendre impossible, sous la plume d’un écrivain, toute altération de la vérité révélée. Infaillible, l'écrivain que Dieu surveille à l'effet de le préserver d’erreur, ne peut pas ne pas l'être; mais inspiré, si Dieu se contente de faire autour de lui une garde inactive et silencieuse, certes non, il ne l’est à aucun degré. On n’est pas l’auteur d’un livre pour avoir assisté à sa composition, même avec le parti pris d'empêcher l'écrivain de se tromper. Surveiller et collaborer sont deux choses parfaitement distinctes. Or l'inspiration met nécessairement en collaboration Dieu et l’homme. Aussi « n’est-ce pas uniquement parce qu'ils contiennent la révélation sans erreur » que les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament sont regardés par l’Église comme sacrés et canoniques. Il faut autre chose. Quoi donc ?
7. Révéler n’est pas nécessaire. Une révélation proprement dite ? Serait-il vraiment indispensable, pour être inspiré, d’avoir reçu du ciel des lumières surnaturelles ? Non certes. L’initiation miraculeuse au savoir divin ni n’est requise ni ne suffit pour l'inspiration.
On peut jouir en plénitude du bienfait de l’inspiration et rester étranger à la grâce de l’illumination céleste. On peut être inondé des lumières du ciel et n’avoir point de part au bienfait de l’inspiration.
À la prière des fidèles, saint Marc s’est décidé à ré-
sumer la prédication de saint Pierre à Rome. Pas la moindre allusion à des faveurs miraculeuses ressemblant, même de loin, à des révélations ; et cependant quel chrétien a jamais hésité à mettre notre second Évangile au nombre des écrits inspirés ?
Sur l’ordre de son confesseur sainte Thérèse a entrepris de raconter l’histoire de son âme. Visions, extases, prophéties, jamais récits plus circonstanciés de révélations plus authentiques ; et cependant qui s’est jamais avisé de traiter d’inspirées les œuvres immortelles de la réformatrice du Carmel ?
Pourquoi cette différence ? Pourquoi saint Marc résumant les sermons d’un homme est-il inspiré, quand sainte Thérèse écrivant les confidences de Dieu ne l’est pas °?
Dieu à assisté le premier dans la mise en œuvre de ses souvenirs, et il a laissé la seconde décrire seule ses visions. Il s’est fait le collaborateur du disciple de saint Pierre, et il s’est contenté d’instruire sa servante fidèle. L’Évangile a deux auteurs, Dieu et saint Marc ; la vie de sainte Thérèse n’en a qu’un, Thérèse.
S. Collaboration divine. Une collaboration véritable donnée par Dieu à un homme qui fait un livre, telle est donc, en dernière analyse, l'essence même de l'inspiration.
+ Faire un livre, quelle entreprise ! quel labeur ! — Vouloir, se décider, c’est souvent le plus difficile : un livre est avant tout œuvre de liberté et de vaillance. — . Mais ce vouloir a un objet, cette décision a un motif, pour écrire il faut un but: œuvre par conséquent
d'intelligence et de sagesse. — Ce but lui-même, pour être atteint, exige de généreux et persévérants efforts ; il faut à l'écrivain d’abondantes ressources de pensée et de vie : œuvre donc de savoir et de patience. — Ces ressources enfin, pour réussir, veulent être employées à propos : un livre est une œuvre d'art.
Vouloir, voir, savoir et écrire, l'élaboration d’un livre est à ce prix. Or Dieu, de concert avec l’homme, élabore le livre sacré; il est, dans l’œuvre commune, collaborateur véritable et principal. Il prend doncune part, une part dominante — et au & vouloir » qui en décide la composition, — et à ia manière de «voir » qui en détermine l'orientation générale, — et au « savoir » qui en réunit les matériaux épars, — et à « l'écriture » qui les rassemble.
Et de fait, en se décidant à écrire, conscient ou non de ce qui se passe, l’auteur inspiré accomplit un vouloir divin. Il se prête à un dessein de Dieu très arrêté, il y entre, il veut ce que Dieu veut, et c’est Dieu qui le fait vouloir : sa détermination est avant tout une œuvre divine.
De fait encore, quand il se propose tel ou tel but à atteindre, l’auteur d’un livre sacré, sans s’en douter peut-être, fait siennes les vues de Dieu. Le projet qu'il réalise, Dieu l’a conçu, ce qu'il poursuit, Dieu le désire. Par des moyens infaillibles, Dieu l'amène à son point de vue; qu’il le sache ou qu’il l’ignore, il se meut dans un plan divin.
Ce plan, précisément parce qu'il est divin, sera sûrement rempli. Sous la poussée victorieuse de la volonté divine, l'écrivain ira jusqu’au bout. Tout ce
L'ENSEIGNEMENT DE L'ÉGLISE di
que Dieu veut être dit le sera et le sera parce qu'il le veut.
Or de deux choses l’une : ou ce qui doit entrer dans le livre inspiré est à la portée de l’écrivain, ou il le dépasse. S'il le dépasse, une révélation s'impose ; s’il est à sa portée, Dieu peut se contenter d'imprimer à l'intelligence une direction qui, de fait, la rende infaillible. Mais, naturellement ou surnaturellement, tout sera connu et une fois connu, tout sera dit ; car celui-là même qui aide l'écrivain sacré à s’instruire, le pousse irrésistiblement à dire tout ce qui doit être dit, si bien que, le livre achevé, le plan divin sera rempli, et par son fonds et sa substance l’œuvre sera de Dieu tout entière 1.
9. Rédaction du livre sacré. Il n’est pas jusqu’au travail de la rédaction, jusqu’à « l'écriture », qui ne réclame impérieusement la collaboration divine. Dieu est l’auteur du livre tout entier ensemble et parties ; or un livre n’est pas seulement un fonds d'idées, destinées à servir de matériaux dans une construction intellectuelle quelconque, c’est encore, c’est surtout un ensemble de phrases donnant à ces idées une forme déterminée par la destination de l’édifice spirituel dont elles constituent les assises. Mériterait-il vraiment
4. L'Esprit Saint lui-même, dit Léon XIII, les a par sa vertu eæxcilés à écrire, lui-même les a assistés tandis qu’ils écrivaient, de telle sorte qu’ils concevaient exactement, qu’ils voulaient rapporter fidèlement et qu’ils exprimaient avec une vertu infaillible tout ce qu'il leur ordonnait et seulement ce qu'il leur ordonnait d'écrire. » Encyclique Providentissinius Deus, p. 41. à
d’être considéré comme l’auteur principal de la construction de Notre-Dame, celui qui se serait contenté de veiller efficacement à ce que tous les matériaux du glorieux édifice fussent réunis à pied d'œuvre, au temps voulu? et, pour employer une comparaison plus familière, regarderiez-vous comme vôtre tout entier, l’écrit dû à la plume d’un secrétaire, si votre collaboration se réduisait à l’indication des quelques idées fondamentales qui y sont développées et exprimées ?
Il faut donc de toute nécessité faire une part à Dieu dans la rédaction du livre sacré. S'il a dessein d’y faire entrer des idées inintelligibles pour son collaborateur, lui-même en donnera la formule, c’est nécessaire ; mais si le fonds qu'il s’agit d'utiliser ne dépasse pas l'intelligence humaine, rien ne l’oblige à dicter des mots ; dans ce cas il peut laisser l’écrivain choisir librement, parmi les formules propres à rendre la pensée, celle qui répond le mieux à son génie personnel, à la condition toutefois d’exercer, sur ce travail de rédaction libre, une surveillance si active que jamais expression impropre ou menteuse ne puisse y trouver place, et une influence si décisive que la formule préférée par l’auteur rende infailliblement la pensée divine.
10. Authenticité et inspiration. Telle est la part de Dieu dans la composition du livre inspiré.
Et celle de l’homme ?
Il est « humain », ce n’est pas douteux, le livre « canonique », car si Dieu l’inspire, un homme l'écrit. Lequel ?
Nombreux sont les auteurs des livres canoniques de la Genèse à l’Apocalypse. Les connaissons-nous ?
Tous, certainement non. Qui a écrit les livres des Rois? d’où viennent les Juges ? Mystère. Le texte ne dit rien et la tradition est muette. Un livre peut donc être « inspiré » tout en restant « anonyme ». La remarque a son prix; ne l’oubliez pas.
Et des autres”? de ceux qui signent ou qu’on désigne, que savons-nous ? Sont-ils tous vraiment les auteurs des écrits qui portent leur nom. Moïse, par exemple, a-t-1l réellement composé la Genèse et ainsi des autres jusqu’à l’auteur de l’Apocalypse ? Vous le croyez, mais dois-je le croire ? est-ce certain ? est-ce de foi ?
De foi, non. Jamais, jusqu’à ce jour, l’Église n’a fait à ses enfants une obligation rigoureuse de croire que les livres inspirés sont bien réellement et tout entiers des écrivains dont le nom est mis en avant par la tradition.
Jamais en effet, jusqu’à ce jour, l’œuvre de l’homme dans la composition des livres inspirés n’a été, de la part de l’Église, l’objet d’une décision dogmatique ; ni à Trente, ni au Vatican, elle ne s’est prononcée sur la provenance humaine des textes sacrés.
Tous, tout entiers, viennent de Dieu; définissant en plein concile œcuménique, elle l’a dit, il faut le croire. Viennent-ils de tel ou tel homme ? rien, ni personne n’est venu en son nom, sous peine d’anathème, nous en imposer la foi.
Si, de tous les livres « canoniques », depuis de longs siècles, l'inspiration est définie, — d’aucun croyonsnous, aujourd'hui encore, l’authenticité n’est un dogme.
Pourquoi, dès qu’il s’agit de l’homme, cette indécision, cet « inachevé » dans l’enseignement de lÉ-. glise ? Elle a parlé de si bonne heure et si clair, pour annoncer la part de Dieu ! Ici tant de décision, et là tant de réserve ? Est-ce naturel ?
La part de Dieu, mais c’est l'essentiel, mais c’est le tout de l'inspiration. L’affirmer est donc nécessaire, puisqu'il faut la connaître, et qu’elle n’est connaissable que par la révélation, mais l’affirmer est suffisant, car comparée à celle de Dieu, la part de l’homme est bien peu de chose, ! et ce peu de chose reste accessible aux efforts de la critique humaine. Dès lors pourquoi se presser de le définir ?
Les questions d'authenticité si violemment discutées de nos jours, laissaient assez indifférentes les âmes du xvi® siècle. Les Pères de Trente ne les ont pas tranchées, probablement parce qu’elles ne se posaient pas encore, et ceux du Vatican en ont peut-être différé la définition parce qu’elles se posaient avec trop de passion. L'Église n’aime à définir ni dans la paix, ni dans la bataille.
Le fait est qu’elle n’a rien défini.
La question de la provenance humaine des textes sacrés demeure donc, même après les décisions des derniers conciles œcuméniques, ce qu’elle a toujours été, avant tout et par-dessus tout, une question de critique et d'histoire.
Ce qui ne veut pas dire, il s’en faut bien, une question essentiellement douteuse et éternellement incer-
4. « Il est bien superflu, écrit saint Grégoire le Grand, de chercher qui a écrit ces livres puisqu'on croit fermement que
taine. La théologie n’est pas seule à porter des sentences définitives, et la critique, — faut-il ie rappeler à nos contemporains — la critique, tout comme l’Église bien que pour d’autres raisons, porte dans certains cas des jugements irrévocables.
C’est donc pour nous un devoir de nous informer avec soin et de la teneur et du motivé du jugement porté par la critique, au nom de l’histoire, sur la provenance humaine de chacun des livres canoniques. Se prononcer sur l'attribution de l’un quelconque de nos textes inspirés, sans tenir compte du sentiment motivé des critiques et des historiens, c’est le fait d’un esprit frivole et superbe. S'inscrire en faux contre le sentiment unanime et raisonné de la tradition sur l’authenticité d’un livre divin, c’est, aux yeux du simple bon sens, faire la preuve d’une présomption coupable, c’est, au regard de la foi, encourir le reproche d’une témérité criminelle. À nous d’aviser.
11. La part de l’homme. Sommes-nous du moins fixés sur le rôle de l’écrivain, quel qu’il soit, que Dieu appelle à l'honneur de rédiger les textes sacrés ? L'initiative que Dieu laisse à l’auteur inspiré, le travail qu’il lui demande, et, finalement, ce qu’il y a de l’homme dans l’œuvre divine, le savons- nous?
La part qu'il veut bien faire à son collaborateur humain dans la composition des textes canoniques, Dieu seul la connaît avec une absolue certitude ; lui
l’auteur en est l'Esprit Saint. Celui-là, en effet, a écrit qui a dicté ce qu’il fallait écrire; celui-là a écrit qui a inspiré l’œuvre. » Præfatio in Job, n° 2. Migne, t. 79, col. 517.
seul a, de l’élaboration totale de l’œuvre inspirée, une conscience infaillible et pleine. Ce qu'il fait lui-même sous l’action miraculeuse de l'inspiration, l’homme est-il en état de s’en rendre toujours un compte rigoureux? ce que Dieu fait avec lui, il l’ignore peut être complètement : Que d'auteurs inspirés paraissent inconscients du ministère qu’ils remplissent ! Dieu, au contraire, peut-il ne pas savoir, et ce qu’il fait et ce qu'il fait faire ?
Le départ rigoureusement exact du divin et de l’humain, dans l’élaboration de l’œuvre canonique, Dieu seul le fait; Dieu seul, par conséquent, peut dire en quel sens et dans quelle mesure il a utilisé, pour faire son livre, l’activité intelligente et libre de ses serviteurs. Il s’est contenté jusqu’à ce jour de nous faire dire par son Église qu'il est, lui, l’auteur principal des textes canoniques, ce qui nous oblige à croire que les écrivains inspirés n’en sont que les auteurs secondaires, et c’est tout.
Quant à la manière dont chacun de ces derniers remplit sa mission, c’est à lui de nous l’apprendre en nous racontant ses travaux, ou à nous de le deviner en étudiant son œuvre.
Or il est de toute évidence, pour quia lu avec quelque attention nos livres sacrés, que leurs rédacteurs se considèrent et se comportent comme de véritables écrivains, conscients du but à atteindre, soucieux de se procurer les moyens d’y arriver, curieux de s’instruire, préoccupés de la pensée, et, à leur manière, soigneux de leur style. Dieu les mène, mais ils travaillent ; Dieu les garde, mais ils font effort ; Dieu les
pousse, mais ils le suivent : décision, labeur, pensée, écriture, tout est à Dieu, mais tout est à eux. Dans la plus noble acception du mot, ils collaborent: jamais purs instruments, toujours mieux que simples secrétaires, véritablement auteurs.
12. À l’appui de notre thèse. « Ce n’est pas une chose toute faite que Dieu transmet par la plume de l'écrivain sacré. Non, il la lui fait faire ; il la tire de ses facultés, préparées, soit par leur acquis naturel, soit par des révélations. L’inspiration biblique est une action surnaturelle de Dieu cause première, qui s’empare de tout l’écrivain au moment même où il écrit, qui meut et dirige toutes ses facultés, leur laissant pourtant leur jeu personnel et libre ; elle lui fait concevoir, vouloir et exécuter ce qu’il veut. L'écrivain est cause de tout ce qu’il y a dans le livre inspiré: Dieu est également cause, et cause principale de tout. Mais ils ne sont pas cause évidemment de la même façon : c’est une action de la cause première sur la cause seconde telle que l’une prend la responsabilité de l’œuvre et que l’autre, tout en restant libre, d’agit que sous l’action de la cause première et principale. L’être infini seul peut agir sûrement et délicatement sur une cause seconde : il n’y a pas d’analogie de cette action parmi les causes créées.
En résumé, l’écrivain sacré veut vraiment écrire son livre ; il en conçoit le butet le plan, à l’aide de ses connaissances naturelles ou surnaturelles, Il exécute son travail comme un écrivain ordinaire qui choisit les . expressions propres à rendre ses idées, les arrange,
les dispose d’une façon personnelle. En tout cela l’écrivain sacré est vraiment auteur et auteur personnel pour la forme et pour le fond. Mais, à la différence d’un auteur ordinaire, il n’est pas seul ; il est sous lPaction dominante, dirigeante, d’une cause supérieure, qui le meut sans que souvent il s’en doute. Dieu lui fait vouloir, concevoir, exécuter ce qu'il veut et rien que ce qu'il veut. Dieu est donc auteur, lui aussi, et auteur principal ; la cause première domine la cause seconde. On peut donc dire que l’écrivain sacré est auteur de tout et que Dieu est aussi auteur de tout. Rien de plus humain et rien de plus divin à la fois. C’est une combinaison harmonieuse, où Dieu laisse le plus possible à l’action humaine tout en gardant la prépondérance et la direction. 1 »
13. Ce qu’il faut croire. Nous voilà enfin en mesure de saisir, dans ses nuances les plus délicates, l’enseignement de l’Église, si prudent et si ferme, sur la. provenance des textes évangéliques.
Tous, tout entiers, viennent de Dieu. Nos quatre Évangiles, ensemble et parties, ont Dieu pour auteur ;, c’est révélé, c’est défini. Sur ce point nulle indécision, nulle incertitude. Nier la provenance divine d’une seule partie de l’un quelconque des quatre Évangiles canoniques, c’est encourir l’anathème ; refuser son adhésion intime, absolue, à la décision des conciles proclamant l’autorité divine du contenu total des
4. M. E. LÉVESQUE dans la Revue des Facultés de l'Ouest décembre 1895.
récits évangéliques « canonisés », c’est être formellement hérétique.
Le chrétien éclairé ne l’ignore pas. Simplement fidèle, il croit de toute son âme, sur la parole de l’Église interprète infaillible de la doctrine révélée, à l’origine surnaturelle et divine des saints Évangiles ; généreux et logique, il reçoit à genoux, des mains de la société chrétienne, le livre céleste; docile aux inspirations de sa conscience, il entoure d’un culte religieux le texte sacré, il porte avec respect cette écriture où sa foi découvre, sous l’écorce de la lettre, les rayons amortis de la lumière éternelle ; il lit en adoration la « parole » qui apporte à son oreille un écho vivant et fidèle de l’enseignement du Verbe fait chair.
14. Ce qu’on croit volontiers. Ces livres divins, objet de notre culte, de notre foi et de notre amour, ont été tous, tout entiers, écrits par des hommes. Quatre noms glorieux, deux d’Apôtres, deux de Disciples, figurent en tête des rédactions canoniques ; la tradition est unanime à faire honneur aux apôtres Matthieu et Jean et aux disciples Marc et Luc de la composition des écrits évangéliques. Le fils dévoué de l’Église catholique se range docilement au sentiment de sa mère sur l’attribution des textes sacrés ; sans hésiter il adopte la croyance commune à leur authenticité et regarde, par conséquent, comme l’œuvre de l’écrivain dont elle porte le nom, chacun des récits inspirés dont la collection forme l'Évangile.
Mais cette même déférence respectueuse qui détermine le chrétien fidèle à tenir, à la suite de l’Église,
les quatre écrivains désignés par la tradition, pour les vrais auteurs des Évangiles canoniques, interdit aux plus délicats, de transformer en article de foi une opinion que l’Église elle-même, pour des motifs qui restent son secret, n’a pas jugé à propos de définir.
15. Ce qu’on ne fait pas. De quel droit préviendrions-nous ses décisions souveraines ? Nous appartient-il de faire les dogmes? Est-ce bien à nous de lancer l’anathème ? L’inspiration des Évangiles est définie, soyons intraitables ; mais leur authenticité ne l’est pas, soyons charitables. Sous aucun prétexte ne permettons à qui que ce soit de révoquer en doute l’autorité divine d’une partie quelconque des textes évangéliques : ici l’intolérance est le plus sacré des devoirs, car la foi en est cause; mais cette autorité admise et proclamée, interdirons-nous absolument toute recherche sur le terrain de la critique et de l’histoire ? Irons-nous jusqu’à suspecter la foi de tout écrivain qui se sera permis d'émettre un doute sur la stricte authenticité de tel verset ou de tel chapitre de nos Évangiles ? Loin de nous les susceptibilités maladives d’une orthodoxie impertinente et grincheuse ! Vous admettez comme nous ‘que nos Évangiles tout entiers sont divins, mais il vous semble que ce passage pourrait bien n’être pas de l’auteur auquel on lPattribue ; donnez vos raisons, plaidez votre cause. L'Église vous entend et c’est elle qui vous jugera. Audacieux, vous l’êtes peut-être, téméraire vous risquez de le devenir; mais hérétique, tant que vous aurez au cœur le désir d'accepter docilement les déci-
sions de votre Mère, pousseriez-vous la témérité jusqu’à nier l’authenticité des quatre Évangiles, hérétique, dis-je, jamais !
16. Question indécise. Quant au travail personnel de chacun des Évangélistes, au but qu’il s’est proposé, aux matériaux qu’il a mis en œuvre, à l’ordre qu’il a adopté, aux qualités que révèle son œuvre et aux lacunes qu’elle présente, l’Église n’a rien défini ; si Pinspiration de tous les textes évangéliques sans exception est, à ses yeux, une vérité révélée ; si leur authenticité est, pour elle, au moins dans son ensemble, un fait incontestable, leur composition demeure une question, en partie indécise, de critique et d’histoire. Elle consulte, avec un religieux respect, les manifestations les plus fugitives de la pensée des écrivains sacrés; elle recueille, avec un soin jaloux, les souvenirs des premiers confidents de la prédication apostolique, et les indications des premiers lecteurs des livres divins. Son désir serait d’assister à l’élaboration des textes inspirés, d’en reconstituer la genèse pour mieux en saisir la puissance et la beauté. Faisons comme elle, et, après avoir reçu avec une soumission joyeuse, ses enseignements etses conseils, à sa suite, pour éclairer d’un jour plus vif l’origine de nos Évangiles, interrogeons les premiers chrétiens et faisons parler les textes eux-mêmes.
17. Croyance commune. Les données les plus communément admises par les exégètes catholiques, touchant la provenance de chacun de nos quatre Évangiles, sont les suivantes!
L’Évangile selon saint Matthieu est l’œuvre propre de l’apôtre de ce nom. Ila été écrit pour les chrétiens palestiniens de race juive avec la tendance à démontrer, en Jésus, l’accomplissement des prophéties messianiques. C’est le premier en date des récits inspirés de la vie du Sauveur. 1 Composé en araméen, c’est-àdire, dans le dialecte syro- chaldaïque qui se parlait en Palestine au temps de Jésus, probablement durant la période 40-50,il fut traduit en grec de très bonne heure.
L'Évangile selon saint Marc a été composé en grec peu après celui de saint Matthieu, de 50 à 60, sous l'influence sinon sous la dictée de saint Pierre, à qui il doit ce qu'il a de plus que les deux autres synoptiques, de couleur et de personnalité. L'auteur s’adresse aux chrétiens de race non juive, aux chrétiens de Rome plus particulièrement, et sa tendance bien marquée est de démontrer, en Jésus, le caractère de thaumaturge, de maître des démons et de Fils de Dieu. Il est présenté comme l’œuvre propre, sinon de Jean-Marc fils de Marie de Jérusalem ? et cousin de Barnabé 3, du moins de Marc, qui, sur la fin, est compagnon de saint Pierre à Rome #4.
4. Quant à la version grecque du texte hébreu de saint Mathieu, il est certain que, si l’auteur ne l’a pas faite lui-même, comme Josèphe a fait la traduction de sa Guerre des Juifs, elle date du temps des Apôtres et a dû être approuvée par eux ; car dès le premier siècle, et avant la mort de saint Jean, elle était reçue par toute l’Église avec l'autorité des textes inspirés. S'il en était autrement, on aurait peine à s'expliquer la disparition du texte hébreu. » BAGUEZ, Manuel biblique, t. 111, n° 52.