INTRODUCTION
^ Tï, est toujours difficile de délimiter une région. Ses fron-
-L tières, établies arbitrairement par la politique, ont été souvent modifiées au cours des siècles, selon les changements iChTTS^ de régime. Elles ne sauraient circonscrire l'âme locale, qui dÊS/Lj^^ résulte du climat, de la langue, des mœurs. Il y a là des
^mi passages subtils, que rien ne saurait définir exactement.
ËÊê -A*»H^k Qu'est-ce que la Provence ? Le voyageur ne s'y
\ T * s&tftjj^L trompe point, son seul sentiment le guide. Lorsqu'il a ■^^■■^■W^M quitté Paris par une nuit froide et triste, lorsqu'il est, àV aurore, éveillé dans son wagon par une lueur rose et un air tiède, lorsqu'il voit les premiers « mas » aux toits de tuiles décolorées par le soleil, les premiers ifs de velours sombre ponctuant les premiers oliviers de velours
gris, il sait qu'il est entré en Provence, et qu'un profond changement s'est accompli dans la nature.
A quel moment ? On s'accorde généralement à indiquer ce défilé de Donzère où, après le Lyonnais, Valence, le Vivarais, le Rhône est presque étranglé entre de hautes falaises rocheuses. Le fleuve redevient large et libre, il descend avec majesté vers le sud. Donzère n'est pas encore la Provence, mais désormais celle-ci sera annoncée de plus en plus, jusqu'à Orange où régnera sans conteste, enfin, le charme provençal.
Comment donc jalonner le domaine que nous allons parcourir ? Prenons une carte. Nous tracerons une ligne idéale. Elle sera d'abord celle du Rhône lui-même, de Donzère jusqu'à ce delta où le grand fleuve se perd confusément. Puis, nous tournerons vers l'est, et la mer nous guidera. Les Saintes-Mariés, Marseille, la presqu'île d'Hyères et les Iles d'Or, Toulon, Saint-Tropez, Fréjus. Là, nous quitterons la mer, car la Côte d'Azur commence. C'est dans l'intérieur des terres, par les monts des Maures, Draguignan, Grasse, Vence, que notre jalonnement se continuera. Il s' infléchira ensuite au nord, par la haute vallée varoise, Puget-Théniers, Digne, Sisteron : et de là, laissant à droite le Dauphiné, notre ligne rejoindra Vaison et Orange par la vaste plaine que domine la cime isolée du Mont Ventoux.
Voilà à peu près le circuit provençal. Mais comment ne pas se défier de classifications trop strictes ? Il est convenu par exemple que le Rhône est la grande artère. Tout ce qui est sur sa rive gauche est Provence : rien de ce qui est sur sa rive droite. Ce sera un autre pays, le Languedoc. Ainsi le veulent les géographes. Et cependant, Beaucaire, de l'autre côté du pont fameux, est aussi provençal que Tarascon. Villeneuve a beau être dans le Gard, comment l'isoler d'Avignon dont il complète le merveilleux paysage ?
De ce pays quel est le caractère physique ? On pourrait dire l'âpreté, si tout n'y était, comme dans l'Attique, adouci, égayé, idéalisé par une lumière divine. A l'est du Rhône, ce sont des plaines, comme celle où s'élève subitement le Mont Ventoux, et ces plaines de vignes et d'oliviers s'étendent jusqu'aux premiers contreforts des Alpes Dauphinoises. Parfois le sol se plisse, et ce sont des collines parallèles, des montagnes en miniature, que seule l'imagination d'un Tartarin pourrait grandir, chaîne des Alpilles, monts du Lubéron, massif de la Sainte-Baume, recélant d'ailleurs des sites pittoresques et charmants, comme la vallée du Verdon, l'hémicycle des hauteurs qui encerclent Toulon, les monts des Maures, et ces premiers Paliers des Alpes Maritimes qui portent Draguignan, Grasse, Castellane, et s'élèvent de plus en plus jusqu'à Puget-Théniers, Digne ou Sisteron. Les rivières qui traversent la zone provençale sont presque toutes de peu
d'importance, comme la Sorgue, née à Vaucluse, l'Eygues, l'Ouvèze, l'Huvequne, le Coulon, l'Arc, le Gapeau, l'Argens. Une seule compte, c'est cette Durance qui, grossie de VU baye, du Buech, du Ver don, descend des hautes régions du col de V Argentier e comme un torrent furieux et coupe en deux toute la Provence avant de se jeter dans le Rhône au-dessous d' Avignon. Il y a des régions absolument arides, comme la plaine de la Crau qui est une petite Arabie Pétrée. Il y en a d'autres qui ne sont ni eau ni terre, comme la Camargue comprise entre le grand et le petit Rhône, et la zone de l'étang de Berre délimitée par le golfe de Fos, Saint-Chamas et la banlieue de Marseille. Ce sont des lagunes, des salines, qui rappellent étrangement le littoral vénitien de Torcello à Ravenne. Tout cela est lumineux, varié, captivant, mais toujours pauvre en somme : beaucoup de pierrailles embaumées Par le thym, et la fameuse définition de la Provence, « gueuse parfumée », est profondément vraie.
Le Rhône, qui s'est élancé depuis Lyon avec une si puissante majesté jusqu'à Arles, y brise lui-même son effort : il se divise en deux branches, il s'embarrasse dans les alluvions énormes qu'il charrie, et s'il atteint la mer, c'est sans force, en se diluant dans des marécages. On peut dire qu'à Arles le Rhône est fini : et d'ailleurs, autrefois, il s'y terminait réellement, et Arles était un grand port. Toute la région comprise entre Aigues-Mortes, Arles et Martigues représente un recul progressif de la mer, un lent affleurement des limons apportés par le grand fleuve provençal, comme au fond de V Adriatique ou sur les côtes des Pays-Bas. De là des analogies de destins : Arles a langui exactement pour les mêmes raisons que Bruges. L'ensablement, l'envasement l'ont tuée. Et l'invention des chemins de fer, ruinant la batellerie rhodanienne jadis si importante, a achevé l'œuvre commencée par la nature. Le Rhône fut une vaste route qui, aujourd'hui, ne sert plus de rien, et des cités comme Beaucaire, dont les foires comptaient parmi les plus fameuses de l'Europe, sont déchues pour toujours. Ce qui fut, d'Avignon à la mer, le foyer d'énergie et de richesse provençales, a cessé de compter. La vie, l'opulence économique sont à Marseille, et dans l'étonnante fortune qu'a faite, depuis un demi-siècle, le littoral de Marseille à Saint-Raphaël ou, si l'on veut, jusqu'au Var. Mais un vrai Provençal dira toujours que là nous sortons de sa patrie. Au delà de Fréjus, c'est le pays de Nice.
Cette Provence, donc, si heureuse sous sa lumière, est pauvre, et on peut le dire sans l'offenser, car elle est fi ère d'être pauvre. Elle revendique une tout autre richesse que celle du sol, une richesse spirituelle, une royauté d'art. Héritière du génie de Rome, couverte des vestiges grandioses de l'architecture et de la statuaire romaines, elle a nourri une race sobre, intelligente, vivace, qui conserve la frugalité, la liberté et la fierté antiques. Elle a eu une
histoire passionnante, elle a eu ses rois et ses princes, elle a donné asile durant trois quarts de siècle aux papes du grand schisme. Tout cela a passé. Ce qui est resté, c'est le don de poésie, qui ennoblit tout ce qui est provençal. C'est la défense de la langue chantante et merveilleuse. C'est le charme indicible des sites et des mœurs. Ce sont ces impondérables que la puissante 1 personnalité de M istral, résistant à la francisation sans jamais offenser la nécessaire unité nationale, a su aimanter pour sauver les valeurs de spiritualité purement latine que la conquête de César avait apportées en terre gauloise, et qui se juxtaposèrent aux valeurs grecques primitives, puis au christianisme.
Ces valeurs, nous les trouverons partout au cours de ce livre. Le voyageur qui se borne à aller chercher le soleil « dans le Midi », et qui a pu sourire parfois des excès d'imagination, des démonstrations un peu bruyantes du félibrige, ne songe pas toujours assez aux profondes origines gréco-latines, aux grandeurs silencieuses qui inspirent cette race et lui donnent cet orgueil d'ailleurs toujours cordialement ingénu.
Si l'ancien rôle politique de la Provence ne peut ni ne doit renaître, son rôle spirituel reste éminent.
Nulle part en France on ne contre-balance plus justement, au nom de l'histoire, un centralisme abusif : nulle part les bienfaits du soleil ne donnent mieux l'idée de la latinité qui affina notre patrie, et l'avant-goût des grâces italiennes — à tel point que tout artiste pour qui le mot Beauté a encore un sens ne peut qu'avoir, même s'il est né dans le Nord, le culte Provençal dans un repli de son cœur.
Pont-Saint-Esprit. Le pont.