‹ La ProvenceChapitre 2 sur 24 · LA VALLÉE DU RHÔNE · texte numérisé non relu

LA VALLÉE DU RHÔNE

DE DONZERE A AVIGNON

rédéric Mistral, qui a consacré au fleuve sacré de sa petite patrie un de ses grands ouvrages, Le Poème du Rhône, considérait avec raison Pont-Saint- Esprit comme la véritable « porte d'or » de la Provence lorsqu'on descend du Nord. Le défilé de Donzère, en effet, n'est qu'un jalon géographique. Avant lui, il y a une zone qui échapperait à toute classification si on ne convenait de l'appeler simplement et assez vaguement « rhodanienne ». De Lyon à Tournon, par Vienne, on est encore dans le Lyonnais : on

passe ensuite, par Valence et Viviers, dans la région ardéchoise, et du train qui longe le fleuve on voit assez près, à l'ouest, les monts du Vivarais, les profils des Cévennes, la terre languedocienne. De Donzère jusqu'à Pont-Saint-Esprit le paysage ne se modifie guère, et reste encore d'un caractère mixte. On est « dans le Midi », on n'est pas encore « en Provence ». On voit de petites cités, intéressantes d'ailleurs, parsemer ce qui est encore, vers l'est, la plaine dauphinoise. Les gens parlent un dialecte quasi provençal. Mais après l'embouchure limoneuse de l'Ardèche apparaît le pont majestueux et vénérable qui fut durant des siècles le seul après celui d'Avignon, qui reliât les deux rives du Rhône, depuis Lyon. Ce furent les « frères pontifes », les religieux bâtisseurs de ponts, qui osèrent l'édifier de 1265 à 1309, sur une longueur d'un peu plus de neuf cents mètres, et si solidement qu'après tant de siècles dix-neuf arches sur vingt-cinq sont encore intactes. La science moderne nous a tellement habitués aux tours de force de la métallurgie et de la construction que nous ne pouvons plus guère, sans un rejet de notre imagination dans le passé, nous figurer l'importance immense qu'avait,

Vignes et oliviers

Pont-Saint-Esprit.

dans l'antiquité qu les temps médiévaux, la construction d'un pont, la victoire qu'elle représentait sur la nature, le génie qu'exigeait l'emploi de moyens primitifs, la vie qu'elle apportait à toute une région. Là où

Objectif Som Berthiot

Orange. L'Arc de Triomphe.

l'on créait un pont, il fallait créer une fortification pour en protéger l'accès, et une cité se créait presque toujours autour de cette première œuvre défensive. Il fallait franchir bien des lieues pour arriver à ces ponts, ils étaient fameux, leur possession était très convoitée : qui les tenait, tenait toute une province. Celui qui nous ouvre la Provence reste donc célèbre : les moines qui le bâtirent selon les méthodes de la vieille Rome y placèrent une chapelle dédiée au Saint-Esprit, d'où le nom de la coquette et archaïque cité qui dresse sur la rive les silhouettes de ses deux églises, Saint-Saturnin la gothique et Saint-Esprit la romane.

Les oliviers sont déjà apparus, mais clairsemés, petits, encore timides : ils ne cesseront plus désormais de grandir et de faire partie du paysage. L'air devient plus doux, plus lumineux, et on commence de sentir cette odeur de lavande et de thym qui nous hantera toujours dans notre voyage, et qui est l'odeur elle-même de « la gueuse parfumée ». A notre gauche se profile déjà dans la plaine vaporeuse la cime isolée du Ventoux pyramidal, dont les neiges brillent au soleil, et qui apporte ici un dernier souvenir des grandes Alpes. Et nous arrivons bientôt à Orange.

Représentation au théâtre d'Orange, la nuit.

Orange. Façade du théâtre.

On peut dire que d'Arles à Lyon le Rhône a été une sorte d'autre « Voie Sacrée » où les Romains ont marqué les étapes de leur avance civilisatrice, méthodiquement, par des thermes, des théâtres, des arcs de triomphe, des aqueducs, des basiliques et des temples, ainsi qu'ils avaient coutume de le faire en Espagne, en Asie Mineure, dans l'actuelle Roumanie, et partout où ils ont étendu leur emprise. Le monument, pour eux, consacrait la possession, et cette idée a été reprise plus tard par les grands bâtisseurs du christianisme triomphant. Dès 124 avant J.-C, les Massaliotes menacés par les Arvernes et les Allobroges, les peuplades de l'Auvergne et du Dauphiné, avaient demandé le secours des Romains. Dès 118, ceux-ci organisaient leur pénétration pacifique en remontant le fleuve jusqu'à Vienne, et ils constituaient la province transalpine, la « Provence », destinée bientôt à s'étendre de l'Hérault à Nice, de Marseille à Genève, des Cévennes et des Pyrénées aux grandes Alpes. L'œuvre faillit être détruite par la sauvage invasion des Teutons et des Cimbres en 102 : Marius les brisa auprès d'Aix et à Verceil, et la Provence romanisée redevint une base d'opérations si solide que César, de 58 à 52, s'y appuya pour conquérir le centre et le nord de la Gaule celtique. Alors,

aux privilèges du droit latin et des alliances, succéda pour les colonies transalpines le régime unifié de l'Empire, assurant trois siècles de pax romana, de prospérité, de développement architectural. La vallée rhodanienne devint le prolongement naturel de l'Italie, jusqu'aux heures tragiques où déferla le flot des Barbares. Nulle part Rome ne prodigua davantage les marques de sa puissance protectrice qu'en cette région qui s'était aisément donnée à elle, et qu'elle aimait. Et l'empreinte fut si forte qu'après les quelques siècles ténébreux qui suivirent la catastrophe impériale, lorsque le génie chrétien réveilla enfin le sens plastique, les édifices de l'art religieux provençal s'inspirèrent directement de l'architecture païenne.

Celle-ci a laissé un peu partout des merveilles dont la puissance massive, les proportions énormes, nous font mesurer l'importance de villes aujourd'hui déchues. Aucune de ces villes n'offre plus qu'Orange un contraste entre cette importance, sans laquelle de telles constructions seraient inexplicables, et l'ensommeillement actuel. Qu'est-ce qu'Orange aujourd'hui ? Une toute petite cité comptant dix mille âmes. C'était YArausio des Romains; au moyen âge, ce fut un comté, puis une principauté, qui passa à la maison de Nassau-Dietz, laquelle finit par

Orange. Intérieur du théâtre.

régner en Hollande et dont les héritiers portent encore le titre français de princes d'Orange. Cela dura ainsi jusqu'à la fin du xvne siècle où Louis XIV s'empara de la ville, réunie définitivement à la couronne par une clause du traité d'Utrecht. Or, dans cette bourgade, il y a deux vestiges qui la rendent célèbre, et vénérable dans le monde entier. Il y a l'arc de triomphe et le théâtre. Qu'on ait la chance d'aborder l'arc non par les rues maussades mais par la grande route de Lyon, on restera saisi d'admiration devant ce chef-d'œuvre qui rivalise avec les arcs de Constantin et de Septime Sévère au Forum de Rome. Cette masse de vingt-deux mètres sur vingt, percée de trois voûtes, est, avec ses colonnes corinthiennes, ses caissons décorés, son attique peuplée de multiples figures, un magnifique morceau de sculpture décorative dont la silhouette se détache sur la campagne. Quant au théâtre, il est formidable. On a évidé toute une colline pour le construire, colline où l'on trouve encore au sommet, avec une banale statue de la Vierge, les débris du château des princes d'Orange. Le mur de fond, haut de trente-six mètres, long de cent trois mètres, n'ayant pour tous ornements que des arcades aveugles, est une des créations qui peuvent le mieux faire comprendre l'amour des Romains pour l'entassement des blocs et la vertu des lignes géométriques. Le mur de scène, lui, était orné d'une quantité de colonnes de marbre,

V aison-la- Romaine . Maison des Messii.

et on en voit encore les vestiges, ainsi que les points d'attache qui soutenaient le vélum lors des représentations.

Sept mille spectateurs pouvaient s'asseoir sur les gradins en partie refaits.

On a eu bien peu à faire appel à l'illusion lorsqu'on a décidé, il y a bien plus d'un demi-siècle, de rendre la vie à ce lieu auguste, d'en refaire un théâtre national.

Après dix-huit cents ans, la foule y est revenue, dans les belles soirées claires, entendre la tragédie classique restituée dans son véritable cadre. Et lorsque

Mounet-Sully ou Mme Bartet, illustres entre les illustres, y sont apparus pour évoquer Œdipe ou Antigone, on a eu vraiment le sentiment d'une extraordinaire synchronie. Le théâtre d'Orange est devenu une des gloires de la France, et un heu de pèlerinage international pour les milliers d'êtres qui, heureusement, sont encore capables de donner un sens à la Beauté et d'en éprouver le désir.

Sans doute, est-ce pour la garnison romaine fort importante — on dégage actueUement sur la colline Saint-Eutrope les restes d'un énorme

Orange. Ruines du gymnase.

Vaison.

Chapiteau du cloître de la cathédrale.

camp romain — plutôt que pour la peuplade obscure et sans doute grossière des Cavares, que Rome a pris soin d'ériger un monument pareil, aussi imposant que ceux de la Ville Eternelle elle-même, et faisant songer à la Basilique de Constantin ou au Colisée ? Encore ne donnaiton là que des représentations de tragédies et de comédies, servies d'ailleurs par une science de l'acoustique d'une remarquable ingéniosité. La scène auguste où l'on nous convie à entendre Eschyle et Sophocle n'a jamais été souillée de sang et profanée par les cris impurs de la basse plèbe. On met à jour, tout auprès, les restes d'un vaste cirque et d'un gymnase.

De quelle prospérité à jamais disparue était-ce là le signe évident ?

Nous pourrons nous poser la même question à propos de Vaison. C'est, à quelques kilomètres d'Orange, dans la plaine, au bord de l'Ouvèze, une cité encore bien plus petite, puisqu'elle ne compte peut-être pas trois mille habitants. Ici, il faut bien consulter l'histoire pour comprendre, car c'est le présent qui est mort et le passé qui est vivant.

Après avoir été la capitale des Voconces, Vaison fut une ville importante de la Gaule narbonnaise. Burrhus, le précepteur de Néron, y naquit ainsi que l'historien Trogue Pompée. Et là encore la trace de Rome est Musée de Vaison. Statue d'empereur.

Musée de Vaison.

L'impératrice Sabine.

Avignon. Musée Calvet.

Moulage du Diadumène de Vaison.

Objectif Som Bekthiot Vaison-la-Romaine. Cloître de la cathédrale.

considérable. Il y a le pont à la fois élancé et trapu qui franchit la jolie rivière. Il y a le théâtre, bâti au premier siècle de notre ère, réparé au troisième, détruit au cinquième, et récemment dégagé, restauré, refait, pour donner quelques représentations classiques comme à Orange. Ce théâtre était aussi creusé dans une colline, et il avait près de cent

Vaison. Chapiteau du cloître mètres de diamètre, on y voit encore

de la cathédrale. les trappes de la machinerie. Il y a des

restes de maisons romaines, avec fresques et mosaïques, qui font penser à Ostie et à Pompéi. Il y a, surtout, les admirables statues recueillies au petit musée municipal. On les trouva dans les fondations du théâtre et de diverses maisons. En 1862, le British Muséum a acquis la célèbre statue du Diadumène. Mais Vaison a conservé des morceaux non moins admirables comme les effigies de l'impératrice Sabine et de l'empereur Hadrien dressé dans sa nudité héroïque, l'effigie mutilée de Tibère, le superbe empereur cuirassé dont le torse est un chef-d'œuvre, la belle et émouvante tête laurée, et des

Vaison-la-Romaine. Pont romain sur l'Ouvèze.

Vaison-la-Romaine. La ville haute. L'Ouvèze et le château des comtes

de Toulouse,

Cathédrale de Carpentras. La Porte Juive.

cursion et d'étude pour les archéologues et les romanisants.

Comment ne pas nous arrêter, après être revenus à Orange et en continuant notre route, à Carpentras ? C'est une petite ville qui a d'autres titres à la sympathie que ses berlingots renommés, fort savoureux d'ailleurs. C'est la Carpentoracte des Romains et la capitale, à partir de 1320, du Comtat- Venaissin. On a rasé ses remparts, dont il

Arc de triomphe de Carpentras. Détail.

bustes de personnages municipaux, et des fragments de bas-reliefs. Ces richesses attestent ce que dut être Vaison aux temps romains.

Plus tard, une petite cité épiscopale s'y juxtaposa, et le christianisme y plaça une jolie cathédrale avec cloître, et ce petit chefd'œuvre qu'est l'église Saint-Quenin, avec sa curieuse abside triangulaire et ses colonnes corinthiennes, œuvre si pure qu'on la prit longtemps pour un temple de Diane, alors que c'est bien une construction catholique :

mais les influences antiques ont été si vivaces en Provence ! Et malgré tout elle reste une terre romaine et un peu grecque. Vaison, longtemps ignorée, est de plus en plus un but d'ex-

Objectif Som Beethiot

Carpentras. Façade de l'Hôtel-Dieu. Détail.

Objectif Som Berthiot

Carpentras. Intérieur de la synagogue.

ne reste qu'une porte fortifiée, mais elle a gardé sa belle place son évêché, son église Saint-Siffrein, peuvent retenir l'attention, avec leurs décorations un peu berninesques, et leurs peintures de ce Nicolas Mignard un peu redoutable qu'on retrouve partout dans la Provence avec les Parrocels plus ennuyeux encore : si prolixes d'ailleurs, qu'on leur attribue tout sans hésiter. Mais ces médiocrités deviennent, avec le temps, amusantes et même touchantes. La tribune et le chœur de Saint-Siffrein sont décorés de bois sculptés et dorés par Jacques Bernus, qui est un des grands artisans méconnus du XVIIIe siècle provincial. L'Hôtel-Dieu, la synagogue, sont à voir. Enfin, c'est dans la cour de la prison, contiguë au Palais de Justice, qu'il faut aller découvrir un vestige romain qui y moisit et

Avignon. Notre-Dame des Doms.

Tombeau de Jean XXII.

devrait revivre dans la lumière :

un petit arc de triomphe découronné de son attique et de sa frise, montrant encore des

Avignon. Palais des Papes.

Tour de la Garde-Robe.

Fresque. La chasse au faucon.

Avignon. Façade du Palais des Papes.

trophées et d'énormes captifs gaulois, boursouflés pour mieux faire apprécier le mérite de leurs vainqueurs.

Nous nous rapprochons du Rhône. Nous le retrouverons bientôt, au delà de Bédarrides, de Châteauneuf-du-Pape aux vins fameux, de Roquemaure, de Montfaucon. Voici l'embouchure de la Sorgue qui descend de Vaucluse, et déjà apparaît dans le soleil la magnifique silhouette d'Avignon.

Page 1