PÂTURAGE PROVENÇAL
Cuers, devenue une importante station de dirigeables militaires, Puget, avec sa tour romane, Carnoules, au milieu des oliviers, des mûriers et des cerisiers, Pignans, d'où l'on monte à l'ermitage de Notre-Dame-des- Anges, Gonfaron, Le Luc et Le Cannet, Vidauban, où l'on atteint, avec l'Argens, l'ancienne limite du comté de Provence, Le Thoronet avec son abbaye cistercienne, et enfin Les Arcs, d'où un « tortillard » monte à Draguignan. Toute cette zone est riche, on y trouve de nombreuses magnaneries, de beaux troupeaux, et de vastes oliveraies. Aux environs, vers Fréjus, après Le Muy, parmi des éboulements singuliers, se dresse, isolé dans la plaine, l'énorme rocher de Roquebrune, pareil à une citadelle, au-dessus du village du même nom.
De Draguignan à Grasse, le trajet n'est pas moins séduisant. Ce ne sont que montées et descentes dans des sites délicieux et solitaires coupés par de nombreux viaducs. Il n'y a rien à dire de Figanières, Callas, Claviers, Bargemon, Saillans, Fayence, Montauroux ou Peymeinade, qui conduisent doucement à Grasse. On monte à celle-ci, par la
A Roquebrune.
Grasse. Place aux aires.
grande ligne P.-L.-M., de la gare de Cannes par un embranchement de quelques kilomètres traversant la plaine qu'arrose la Siagne et qui sépare la Bocca de Grasse.
Douce petite ville que celle-ci ! Elle se repose mollement au flanc d'une haute colline qui la garantit du mistral et l'offre en espalier aux rayons du soleil. Bien que la bénignité de son climat exceptionnel y ait attiré beaucoup de touristes et de convalescents, elle a gardé son caractère ancien et paisible. Elle a eu un passé historique, avec quelques épisodes aux temps des luttes entre les ducs de Savoie et les rois de France : Napoléon s'y arrêta au retour de l'île d'Elbe, avant de s'engager dans les Alpes pour marcher triomphalement sur Paris. Maintenant, Grasse se contente d'être la ville des fleurs. Fragonard l'exquis, et le farouche conventionnel Isnard, y naquirent. Il y a trois Rubens dans la chapelle de l'hôpital, une tour romaine au flanc de l'Hôtel de Ville, et une vieille cathédrale du xme siècle, un charmant musée Fragonard dans l'hôtelbijou qu'habita jadis la romanesque marquise de Cabris, sœur de Mirabeau, et un cours dont l'esplanade offre une vue adrnirable sur la vallée et le golfe de la Napoule. Mais c'est tout le pays qui est adrnirable. Ce n'est qu'un immense champ de roses, de jasmins, de tubéreuses, d'oran-
Champ de culture de lis.
gers, limité par des collines bleues, où un petit peuple de paysannes, secondées par des Piémontaises dures au travail, cueille les millions de fleurs que les parfumeries grassoises transformeront pour en enclore les précieuses essences dans des flacons désirés par le monde entier. Au soleil de mai, l'odeur de ces zones florales est presque insupportable à force de chaleureuse et intense volupté. Ce sont des heures bénies que celles qu'on passe à flâner sur les avenues qui partent de Grasse, ombragées
de mimosas et d'eucalyptus, bordées par de luxueuses et paisibles villas d'où l'on aperçoit toujours la mer.
Les environs sont parsemés de villages ravissants.
Du côté de la vallée de la Siagne, c'est Auribeau et Cabris : dans la direction de Cagnes, c'est Mouans-Sartoux
Au marché.
Puits a Grasse.
Photo Richard, Cannes
Grasse. Musée Fragonard. Chambre de Mme Cabris.
dans la plaine verdoyante, et Mougins sur la hauteur : du côté de Nice, c'est Magagnosc avec son église rustique, et Châteauneuf-de-Grasse, deux véritables sites ombriens, franciscains, et le village du Bar, groupant ses maisons safranées au-dessus du torrent du Loup, jailli d'une faille grandiose de la montagne. On est là tout ensemble dans une nature sauvage et dans une riante fécondité. Le Loup, qui descend des montagnes et fait un saut célèbre avant de déboucher de la gorge et d'aller se perdre dans la mer près de Cagnes, forme ici l'armature d'un des plus beaux paysages de France, peu ou point connu avant la guerre.
Et si l'on veut avoir une extraordinaire impression, g[ on est sûr de la trouver en montant à huit cents mètres,
* par le « sentier du Paradis » ou plus aisément par la
route du Bar, à ce village de Gourdon qui est un vrai nid d'aigles sous l'azur. Le plateau de la Sarrée, où
Buste de Fragonard par Deloye.
Le Bar. Danse macabre. Détail.
veille solitaire une image de saint Laurent, est comparable aux régions de la Kabylie.
Jusqu'à ces dernières années, tout ce pays âpre et suave était ignoré des hivernants de la Côte d'Azur : peu ou point de routes, peu ou point d'auberges, un simple chemin de fer à voie étroite, lent et rare. L'auto a changé tout cela. Durant le bombardement de Paris en 19 18, beaucoup d'enfants de Paris, mêlés d ' étrangers de pays amis,
Grasse. Retable. Les saints Clément, Honorât, Lambert.
Dans les petits panneaux, à gauche saint Sébastien, sainte Barbe , saint Bernardin. A droite saint Laurent, sainte A gnès, saint Pierre de Vérone.
ont trouvé là un refuge, ont appris à chérir ce coin de terre, s'y sont fixés ou y sont revenus; et ces villages sont en pleine transformation. Les gens qui ne connaissaient que le littoral et ses plaisirs, et pour qui ces premiers contreforts des Alpes Maritimes n'étaient qu'une sorte de toile de fond, viennent fréquemment maintenant dans ces parages. Ceux-ci garderont pourtant encore assez longtemps leur caractère. Ils sont habités par une race indolente qui tient plus à ses coutumes qu'au profit, et se méfie du modernisme. Elle est, tout en critiquant volontiers le « capelan », très fidèle aux offices, à la crèche de Noël ornée de ces « santons » naïfs qui représentent tous les personnages villageois venant offrir au petit Jésus les cadeaux de leur métier, jusqu'au rémouleur qui, n'ayant rien d'autre à donner, repassera les couteaux de la Sainte Famille. L'abondance des chutes d'eau a permis d'installer l'électricité dans les coins les plus ignorés : mais il n'est pas rare de voir les intérieurs paysans éclairés par l'antique « calèn » de terre cuite ou la bougie de zinc où monte une mèche imbibée d'huile. Les procédés de culture sont encore tout antiques, et le type romain ne s'est pas perdu, On est à la fois en Piémont par les
Moutons transhumants dans la vallée du Var.
Gorges du Loup. Cascade du Pas de l'Échelle.
Vence. Fontaine de la Foux.
les soudards de toutes nations, combien ses habitants ont vécu dans l'alerte incessante, dans la désolation des récoltes détruites qu'ils regardaient brûler du haut des remparts derrière lesquels ils s'étaient réfugiés. Si la Provence est pauvre,' c'est que le repos lui a toujours été refusé, qu'elle a subi la fatalité d'être une marche-frontière.
Après Tourrettes, Vence apparaît, assise sur une colline ronde que surplombent
Porte du château de Tourettes-sur-Loup .
caractères et en Toscane par le paysage. Quiconque aura vu cette région grassoise sera peu surpris en arrivant à San Gimignano ou à Orvieto.
En dépassant les gorges du Loup vers l'est, on surplombe une vallée sauvage et on arrive au bourg de Tourrettes qui, massant sur un pic ses maisons dorées, parmi des ruisseaux de lave, rappelle encore les « décheras » arabes.
Tourrettes est très représentatif des villages de toute cette région : fortifiés, juchés sur des escarpements, ils disent combien cette nature paradisiaque a été le théâtre d ' invasions , d ' assauts , de razzias, combien elle a été piétinée par les Sarrasins et