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CONCLUSION

Nous aurons tâché de tout voir au passage, de tout énumérer : mais aurons-nous tout dit ?

L'essentiel, c'est l'âme, et ici elle est bien difficile à saisir et à définir, pour « un homme du Nord » ; c'est-à-dire, pour tout Méridional, un étranger avec lequel on peut bien sympathiser, mais auquel on renonce d'avance à expliquer une intimité aussi subtile que le parfum même du thym.

Cette âme provençale est essentiellement faite d'ordre, de foi, de dignité et de mesure. Ne donnons pas trop d'importance au penchant, si souvent plaisanté, à l'exagération, à la griserie, au travestissement des faits : ce n'est que le jeu verbal d'une race éloquente et imaginative, un tour d'esprit comme celui qui fait de l'Italie le pays des superlatifs. Le Provençal se plaît à enjoliver, mais il ne croit guère ce qu'il invente, au fond. C'est un réaliste grave. C'est un Romain. Rome a fondé indestructiblement sa mentalité. Le christianisme n'est venu qu'après, pour s'y agréger harmonieusement. Nous sommes ici en terre païenne, autant que chrétienne, antique autant que médiévale. Enclave latine et grecque en terre gallo-franque, la Provence est un admirable musée archéologique, mais ses habitants restent les contemporains vivants des belles colonnes blessées et des arènes désertées.

L'extrême cohésion de leurs traditions, de leurs idées, de leurs coutumes, leur attachement à un passé féodal et princier qui fut très grand, les disposaient entre tous à un séparatisme résolu. Ils ont répugné au centralisme excessif que le jacobinisme, après la monarchie, voulait leur imposer pour sceller l'unification française. Ce conflit, aussi spirituel

que matériel, est fini : et le félibre le plus échauffé ne songerait plus à faire de la Provence une revendicatrice comme la Catalogne, et à ressusciter un royaume d'Arles. Mais la Provence avait sa haute civilisation : elle ne l'a point oubliée. Elle avait sa langue : elle l'a sauvegardée. L'effort admirable de Mistral et de ses amis, à un moment décisif, a rendu cette langue intangible. Mais une œuvre comme Mireille elle-même, malgré sa magnificence, ne fût demeurée que comme un monument isolé, une ruine imposante, si elle n'avait été soutenue par l'assentiment de tout un peuple fidèle à son parler mélodieux, incantatoire, latin, et pur. L'Académie française songea, en appelant Mistral, poète de langue d'oc, à sceller l'union symbolique des langages provençal et français. Mistral déclina l'honneur parce qu'il tenait à 'garder distinctes une littérature et une poésie spéciales. Ce désir de distinction est inné chez les Provençaux les plus dévoués au génie de la France et au destin national : et il vaut d'être respecté.

Ni les vicissitudes, ni l'ensablement rhodanien, ni aucune des causes de langueur économique que nous avons citées au passage, n'empêchent la Provence d'être une magnifique région sous un ciel dont la lumière est un bienfait pour l'âme comme pour le corps. Quand, en quelques jours, on peut passer de l'Avignon papale au sanctuaire des Saintes- Mariés, aux ruines médiévales de Montmajour ou des Baux, aux ruines romaines d'Orange et d'Ailes, à l'éclatante Marseille, aux bois du Lubéron et de la Sainte-Baume, à la banlieue de Toulon, aux Iles d'Or, à la vallée de la Durance, à Moustiers, aux gorges du Verdon, à Sisteron, en écoutant partout retentir cette langue chantante et le cri des cigales, comment ne pas être conquis, comment ne pas aimer tant de noblesse, de joie, de charme, comment ne pas s'abandonner, comme en Italie, au prestige du passé vivant ?

Pêcheurs à Saint-Mandrier.

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