DIGNE ET SISTERON
Puisque nous sommes dans la région du Verdon, dirigeons -y notre auto imaginaire avant de continuer sur Digne, et prions le lecteur de consulter la carte sans laquelle il s'égarerait dans ces méandres de monts et de vallées. Il verra que cette partie de la Provence forme un triangle allongé dont la base est dans les monts des Alpes-Maritimes et des Basses-Alpes, et dont les deux autres côtés sont dessinés par la ligne de Mey-
Digne. Rue de la Préfecture.
ombragé par de splendides châtaigniers, et où les Niçois font si volontiers des séjours d'été, on peut bientôt gagner la plaine de Beauvezet, et ce qu'on appelle le « canon » ou les gorges du Verdon. Pourquoi ces merveilles ne sont-elles pas aussi réputées que les gorges du Tarn ou autres lieux fameux ? Il y a là tout ce que la nature peut réunir de plus émouvant, un paysage autrement « wagnérien » que les burgs rhénans trop vantés. Quiconque s'y sera aventuré restera partagé entre le dépit de voir un tel lieu si peu connu encore, et la satisfaction de penser que le snobisme n'y a encore rien banalisé. S'il est, selon l'expression de Flaubert, des endroits si beaux qu'on voudrait les serrer sur son cœur, il en est aussi que l'on voudrait garder pour soi seul. Parle-t-on jamais de Riez ? C'est une petite ville déchue, une de ces douces mortes provençales, dans un site embaumé. On y trouve pourtant au milieu d'une prairie un groupe de quatre colonnes de style corinthien qui, intactes, dressées sous l'azur, égalent en pathétisme et en grâce les plus nobles sœurs du forum romain, d'Ostie, de Pompéi. Proviennent-elles d'un temple, d'un amphithéâtre ? On ne sait. Les quatre colonnes de Riez sont une des gloires de la Provence antique. Huit autres ont été,
non loin d'elles, murées dans une sorte de baptistère maussade, bâti avec des débris païens. Mais celles-là sont libres. Il faut que des colonnes soient baignées d'air. Celles-là ont l'air de danseuses tanagréennes dans un décor de Théocrite. Et ce sourire des divinités disparues prélude au plus formidable amoncellement de blocs qu'un bouleversement titanique ait pu créer. Qui donc, à part quelques peintres qui commencent d'y venir, parle comme il le faudrait d'un lieu tel que Moustiers- Sainte-Marie? Cette minuscule cité, où l'on fabriqua jadis, aux xvne et xviii6 siècles, des faïences très recherchées, semble suspendue entre deux colossales aiguilles rocheuses comme la « Durande » de Victor Hugo, dans Les travailleurs de la Mer. entre ses deux écueils. On ne peut la comparer qu'à ces architectures invraisemblables que le caprice savant des grands fresquistes du Trecento édifiait derrière leurs pieux personnages. Et pour comble, de l'une à l'autre aiguille, part une chaîne soutenant une étoile de métal que le vent balance : un croisé revenu de Palestine fixa là, dit-on, cet étrange ex-voto, respecté par les siècles, la bourrasque de montagne et la Révolution. Et en contraste avec ce site terrible, il n'y a point de prairies plus vertes, plus douces, que celles qui se déroulent aux pieds de ces falaises plus sinistres que celles de la pointe bretonne du Raz et de
Api. Trésor de la cathédrale. Enfant Jésus du XIVe siècle.
Digne. Notre-Dame du Bourg.
l'enfer de Ploumanach. La partie inférieure du cours du Verdon n'a plus cette beauté, jusqu'à Castellane qui est une vieille petite ville insignifiante, reliée uniquement au reste du monde par un autobus de Grasse. Et le Verdon n'est plus, jusqu'à sa jonction avec la Durance qu'une gentille rivière. Mais ses gorges, quelles inépuisables beautés ne recèlent-elles pas !
Revenons à Puget-Théniers et de la région d'Entrevaux et du pont de Gueydan pour reprendre la route de Digne.
Le paysage ne sera pas moins beau, par le chemin d'Annot, de Saint- Julien, de Colmars, de Saint-André-de-Méouilles, deBarrême, de Chabrières. Et voici, sur les bords de la Bléone, Digne, l'antique Dinia
Apt. Clocher central de la cathédrale.
des Romains, avec une assez belle cathédrale et une Notre-Dame romane.
Peu de chose à dire de cette cité qui n'a pas plus de quatre mille habitants, bien que chef-lieu des Basses-Alpes.
Ouvrez un guide : il vous dira sèchement qu'elle était plus importante autrefois, mais que les guerres de religion l'ont ravagée. Ces quelques mots sont fatidiques : à combien de villes provençales faut-il les appliquer ? Et ici comme ailleurs on déserte, on s'expatrie. Il n'y a que dans la Provence
Barcelonnette.
Monument aux Morts par Landowsky .
Sisi
ÉRALE.
Castellane. Vue générale et chapelle Notre-Dame du Roc.
aixoise et artésienne, la Provence mistralienne, qu'on garde intacte la fidélité pauvre et fière à la terre aimée, la terre de la dignité romaine et du christianisme médiéval.
De Digne descendent vers le sud-ouest provençal, c'est-à-dire vers Aix et Avignon, deux routes, deux voies ferrées qui n'en forment qu'une seule, par Peyruis, jusqu'à Voix. La route qui bifurque vers Avignon jette un tronçon qui atteint Forcalquier, autre sous-préfecture perdue dans les collines. C'était le Furnus calcarius du haut moyen âge, une petite place de guerre. La mainmise romaine s'atteste encore à Céreste, qui garde une tour, des glacis, deux ponts impériaux ; et on arrive en vue des montagnes du Lubéron, dans le Vaucluse, à Apt, YAftta Julia romaine, que ne recommandent pas seulement ses confise-
Apt. Trésor de la cathédrale. Saint Elzéar resssucite un noyé. Fragment de son tombeau. XIVe siècle.
Forcalquier.
ries. C'est une ville charmante, avec une église du xie siècle, des rues curieuses, et des paysages attrayants. Ancien évêché, c'est une cité digne d'une visite. Plus loin, on peut s'arrêter à Bonnieux, qui est moyenâgeuse, fortifiée, avec une église du xne siècle, et quelques stations mènent à Cavaillon, c'est-à-dire aux portes d'Avignon. D'autre part,
de Voix, on pourra descendre la vallée de la Durance. On trouvera Manosque, fort intéressante avec ses remparts, sa porte Saunerie, sa Notre-Dame romane, ses beaux boulevards. C'est de Manosque qu'on gagne le plus commodément Gréoulx et Moustiers- Sainte-Marie. On atteindra ensuite, après cette patrie du romancier Elémir Bourges, Mirabeau, dont le château fut un des séjours préférés de Maurice Barrés; Pertuis, auprès duquel est la magnifique ruine du château
Apt. Trésor de la cathédrale. Saint Elzéar ressuscite un mort. Fragment de son tombeau. XTVe siècle.
de la Tour d'Aiguës, et on rejoint enfin, au croisement de Meyrargues, soit Aix, soit Avignon par Cavaillon.
Nous faisons ainsi, par une courbe vaste, le tour de la région où se dresse leVentoux. Mais si nous voulons le faire par
Château de la Tour d'Aiguës.
l'est et le nord, revenons à Digne, et gagnons Sisteron, dans la direction de Grenoble.
Sisteron, sous-préfecture des Basses- Alpes, ville de quatre mille âmes à peine, nous saisira par sa beauté ! Elle est au confluent de la Durance et du Buech. Elle a une enceinte, une cathédrale médiévale remarquable. Elle a, surtout, sa citadelle, au profil inoubliable, sur un roc prestigieux.
C'était la gardienne vigilante de la route de la Provence, au seuil du Dauphiné, et les deux natures sont nettement définies :
on arrive à Sisteron après de longs
Sisteron. Tour de l'enceinte
et l'ancienne cathédrale Notre-Dame.
Sisteron. Guérite du Diable.
défilés escarpés, farouches, bordant un fleuve furieux, et sitôt passé le défilé suprême, on découvre vers Grenoble un paysage riant, suave, bleu, d'une tendre fécondité.
Et ici s'arrêtera notre périple. Nous aurons fait le tour de toute la Provence.
Nous nous retrouverons face du Ventoux, à l'ouest, derrière lequel sont Carpentras, Orange et la vallée du Rhône. De Sisteron au Ventoux, il n'y a plus que des plaines pierreuses et solitaires.
Environs de Digne. Les rochers de Courbon et la vallée de la Bléone.
Pâturage sous les oliviers.