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Ce n^est pas d'ailleurs en quelques lignes qu'on peut écrire Thistoire religieuse, littéraire, dramatique, souvent troublée, quelquefois glorieuse, d'une société qui a vécu près de quatorze siècles, et dont le germe déposé sur les ruines de l'ancien monde s'est développé au milieu de toutes les convulsions de Tempire romain , s'est épanoui dans toute sa sève en pleine barbarie, et a traverse toute la période du moyen âge et des temps modernes.
Comme les célèbres retraites du Mont-Athos en Orient et du Mqnt-Cassin en Italie, le monastère de Lérins a été, pendant la tourmente des invasions du quatrième au sixième siècle, l'asile inviolable de la pensée et de la foi. Le monde romain s'écroulait de toutes parts, et le flot des Barbares s'en arrachait les lambeaux. Tout était brisé et dispersé par cette force aveugle et brutale; et l'on put craindre un moment que le flambeau de la vie intellectuelle, qui avait jeté un si vif éclat dans les siècles de Périclès et d'Auguste , ne s'éteignît complètement au milieu de la tempête. (c Pour que la culture de l'esprit , a dit un écrivain de génie (i), les sciences, les lettres prospèrent par elles-mêmes, il faut des temps heureux et paisibles. Quand Tétat social devient difficile, rude, malheureux; quand les hommes souffrent beaucoup et longtemps, l'étude court grand risque
(i) GuizoT, Histoire de la civilisation en France, t. I.
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d'être négligée et de décliner. Le goût de la vérité pure, le sentiment du beau séparé de tout autre besoin sont des plantes délicates autant que nobles; il leur faut un ciel pur, un soleil brillant, une atmosphère douce; elles courbent la tcte et se flétrissent au milieu des orages... L'étude, les lettres, la pure activité intelleauelle, n^auraient pu résister seules aux désastres, aux souffrances, au découragement universel; il fallait qu^elIes se pussent rattacher aux sentiments et aux vérités populaires, qu'elles cessassent de paraître un luxe et devinssent un besoin. La religion chrétienne leur en fournit le moyen; ce fut en s^alliant avec elle que la philosophie et les lettres se sauvèrent de la ruine qui les menaçait; leur activité eut alors des résultats directs, pratiques; elle se montrèrent appliquées à diriger les hommes dans leur conduite, vers leur salut. On peut le dire sans exagération; l'esprit humain, proscrit, battu de la tourmente, se réfugia dans Tasile des églises et des monastères; il embrassa en suppliant les autels pour vivre sous leur abri et ù leur service, jusqu'à ce que des temps meilleurs lui permissent de reparaître dans le monde et de respirer en plein air. »
Telle fut la noble mission des religieux de Lérins. Quelques années après sa constitution, ce petit monde sacerdotal sortait de sa période de recueillement et d'ascétisme pour entrer dans celle du travail. Les résultats furent d^autant plus
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féconds que la règle monastique librement acceptée par des hommes intelligents et convaincus était , à cette époque dMgnorance , de violence et de brutalités, la seule force morale capable de résister au torrent des Barbares. Le monastère constitua ainsi pendant plusieurs siècles une société indépendante, fortement disciplinée, dépositaire des richesses intellectuelles comme des vérités éternelles, refuge et consolation de tous, interposée entre les maîtres du monde et les peuples soumis, servant toujours de lien entre eux et finissant par les dominer tous par Tascendant de la venu, de Tintelligence et de la foi.
Ce fut sa gloire ; et pendant dix siècles la petite île Saint- Honorât, semblable à un rocher détaché de Tarchipel des mers de Grèce pour venir échouer dans les eaux de Provence, fut une véritable pépinière de docteurs, d^érudits, de saints et de martyrs.
Entre temps, les descentes des pirates venaient troubler la paix du sanctuaire; et Ton montre encore lé petit atrium aux lourds arceaux, où saint Porcaire et cinq cents de ses compagnons furent égorgés en Tannée 725. Ce notait pour ces hommes fortement trempés qu'un vent de tempête, et la vie monastique reprenait bientôt après, calme, régulière, studieuse et toujours pleine d'espérance.
Toutefois les dangers devinrent plus grands et surtout plus fréquents, à mesure que les ri-
chcsscs et les dons de toute nature affluèrent dans Ta lie des Saints ». A chaque instant des felouques sarrasincs étaient signalées à rhorizon. L'ilc était envahie, le couvent profané et surtout dépouillé, les religieux violentés, quelquefois mis à mort; et, à partir du dixième siècle, on ne connut plus ces longues années de paix et de travail, qui furent Tâge d'or du monastère. Saint-Honorat dut être fortifié, le couvent devint une citadelle; la prospérité matérielle s'en accrut, mais l'institution fut dès lors faussée dans son principe. La discipline se relâcha, l'activité intellectuelle s'affaiblit, et la communauté de Lérins entra dans une troisième périoJe, h période militaire, pendant laquelle le régime de la commende entraîna les plus graves conséquences.
On sait l'origine de ceitc institution déplorable et la triste influence qu'elle a exercée sur Tavcnir des ordres monastiques. D'abus en abus, les biens et les droits ccclésiasiiques furent traités comme de simples propriétés, transmissibles par héritage ou par dotation. Les prélatures furent considérées comme des fiefs; et Ton vit des seigneurs percevoir les fruits de domaines religieux, laissant les possesseurs canoniques remplir, dans la gène, les fonctions du ministère sacré; on vit même des femmes pourvues de monastères d^hommes et des séculiers, devenus abbés par Tépée, aller résider avec leurs tamilles dans des lieux où la première règle aurait du être l'éloi-
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gnement de tout ce qui peut rappeler les agitations et les vanités du monde (i).
Le désordre et le relâchement étaient arrivés à un tel point à Lérins, vers le milieu du quinzième siècle, qu^un chapitre général y fut tenu le 9 juin 1440 pour contraindre les moines à se confesser au moins le premier dimanche de chaque mois et à communier au moins aux fêtes solennelles. Pour tous ceux qui savent combien sont étroites et précises les obligations du ministère sacré, ce simple fait peut donner la mesure du laisser-aller de la discipline ecclésiastique (2). A vrai dire, ce n^éiait plus un monastère, mais une sorte de pénitencier religieux, un lieu de refuge pour quelques déclassés, un fief d'exploitation pour certains abbés commendataires qui considéraient Tabbaye et ses dépendances sur le littoral comme une propriété dont Tabbé régulier et les moines résidants étaient les serfs attachés au sol (3). Quelquefois on y enfermait, comme dans une bastille d'un nouveau genre, des mineurs deshérités, victimes d'intrigues ou de rivalités de famille, et pour qui le cloître était une tombe anticipée (4). Pendant longtemps on y
(i) Alliez, Hist. du monastère de Lérins, t. H, ch. xvii.
(2) Manuscrit de D. Bon. (Alliez, t. II, ch. xvi, op. cit.)
(3) Repente tonsuram pro suo libito accipiunt ^ de laicis non monachi sed abbates efficiuntur. (N'en' Bède, Hist. ceci. — ALLrEz, t. I, ch. xvii.)
(4/ Allif.z, t. II, ch. xvir.
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déversa tous les religieux scandaleux de Pltalie, au point qu'on désignait le monastère sous le nom de « galère de la religion » (i). En même temps, le personnel régulier, qui avait compté prte de quatre mille moines actifs au huitième siècle, était réduit à une centaine de sujets mécontents; ce nombre diminuait encore, et ceux qui restaient semblaient des corps inertes courbés sous la domination des abbés commendataires. Ceux-ci, de plus en plus riches, puissants « seigneurs des mers des deux îles », battaient monnaie pour le Levant, aliénaient à prix d'argent leurs prérogatives à des marchands, à des hérétiques et à des intermédiaires plus ou moins avouables (2), et compromettaient de la manière la plus grave les dignités ecclésiastiques dont ils n'étaient plus que d'infidèles dépositaires.
Pour rhonneur même de Tinstitution, les choses ne pouvaient pas aller plus loin, et il était temps que la parole divine : « Si le sel s'affadit, il n*est bon qu'à être jeté et foulé aux pieds (3; », reçût un solennel accomplissement. Le 1 1 août 1787, le pape Pie VI édictait une bulle qui
( I ) Requête des relif^ieux de Lêrins au Roi, citée dans le mi'moire de Vcvcque de Grasse de i Ctf)3. (Allifz, t. II, ch. xix.)
(2) Voir à ce sujet l'arrctc du Roi en son conseil, en date du i" juillet io8û, contre-signé Colbert, et retirant à l'abbaye le droit de battre monnaie qu'elle s était arrogé. (L'abbé Tisserand, Confçres scientif, de France, 3i décembre iSôô.)
{'}) Saint M\ttiiiku, c. v, v. ï3.
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réunissait à Tévêché cie Grasse Pabbaye morale ment déchue depuis longtemps; la suppression canonique était prononcée dans les premiers mois de 1788; et, lorsque les commissaires royaux vinrent faire Tinventaire de ce monas»tère qui avait été, pendant plus de dix siècles, un ardent foyer de vie intellectuelle et Tune des résidences les plus prospères et les plus peuplées de la chrétienté, ils trouvèrent une bibliothèque au pillage, des ornements sacrés en lambeaux, des terres en friche, une église abandonnée et;^ quatre religieux seulement, indifférents et passife, qu'une pension viagère de i5oo livres et la perspective de vivre sur le continent consolèrent de la grande ruine qu'ils virent consommer sous leurs yeux.
Ainsi finit misérablement le glorieux monastère de Saint-Honorat. Le voyageur qui met aujourd'hui le pied sur ce rocher si plein de souvenirs est tout d'abord frappé du nombre des ruines et de l'amas de décombres qu'il voit autour de lui. En certains endroits, les tuiles romaines, les débris de matériaux frustes, les fragments de colonnes, de marbres, de chapiteaux jonchent le sol. Le grand donjon carré, construit au douzième siècle pour la défense de Tîle contre les Sarrasins, commande fièrement la mer; ses hautes murailles jaunies par le soleil et
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s» parapets créaâits se découpent cTune manière aimtrable sur le bleu ioacé de la Méditerranée et semblent pcocéger encore la pràte ^lise à demi ntînée qui fot ie sanctnaire des premiers religieux. Tout est «Jétnùt à l'intérieur; mais on ne saurait parcourir sans intérêt ces salles effondrées, ces souterrains rembfaiTés par les décombres et ces longs corridors où l'ogive et le plein cintre s'entre-croisent dans un péle-méle confus (i). Cest le véritable type de ces châteaux foru à la fois militaires et rdigieux, élevés sur le littoral de la Provence du dixième au quatorzième siècle, oti tout rappelle ce moyen âge passionné et violent, mais toujours poétique et convaincu. Toutes les pierres employées à cette construction démantelée sont des matériaux mutilés et réemployés de l'époque romaine. Presque toutes les colonnes sont antiques; les unes en marbre rose ou blanc; les autres en granit ou en porphyre bleu de FEstérel. Sur Tune on trouve le nom de Constantin (2) ; sur
(i) Prospcr Mérimée, Notes d'un voyage dans le midi de la France, i833.