‹ La Provence maritime, ancienne et moderneChapitre 3 sur 39 · IMP IIII COS III P. P · texte numérisé non relu

IMP IIII COS III P. P

RESTITVIT

(Inscript, de Tourves.)

ment élevé à Marius (i) en l^honneur de la célèbre victoire remportée sur les Cimbres et les Teutons; et après un parcours de seize milles, on arrive à Aix, la ville la plus importante de la Province.

La voie Aurélîenne se séparait à Aix en deux branches : Tune se dirigeait d^abord vers le Sud , entrait à Marseille, contournait Tétang de Berre, passait aux Fosses Mariennes et, remontant vers le Nord, traversait ensuite le désen de la Crau; Tautre, continuant au contraire sa direction de TEst à rOuest, longeait les versants méridionaux de la chaîne de la Trévaresse et des Alpines. Ces deux bifurcations se réunissaient de nouveau non loin du petit village d'Aureilles, Tericiœ, et pénétraient ensemble à Arles. C'était là que se terminait la voie Aurélienne; après Arles on passait le Rhône, la route prenait le nom de voie Domitienne et conduisait en Espagne.

Ainsi, en résumé, la grande voie stratégique et militaire de la Provence franchissait les derniers contre-forts des Alpes à Tun des points les plus bas de la grande chaîne, en vue de la mer, in Alpe maritima, serpentait en corniche jusqu^au Var, et ses étapes dans la Gaule transalpine étaient Antibes, Antipolis, — la Napoule, ad Horrea,

(i) On voyait sur ce monument une statue représentant Marius porté en triomphe sur un bouclier en forme de tuile. C'est peut-être là quMl faut chercher Texplication du mot Tegulata.

— Fréjus , Forum Julii, — Vidauban, Forum Voconii, — Cabasse, Matavonum, — Tourves, ad Turrem, — la Grande Pégière, Tegulata, — et Aix, Aquœ Sextiœ.

Certe route magistrale n'était pas la seule.

Par la douceur de son climat et la fertilité de son territoire, toute cette région de la Provence, qui correspond aujourd'hui à la zone littorale des départements du Var et des Alpes-Maritimes, était devenue, beaucoup plus que toutes les autres parties de la Gaule méridionale, un séjour de prédilection pour les patriciens de Rome. Les sénateurs et les consulaires y possédaient de riches domaines ; et bientôt des villas et des bourgs assez populeux furent construits dans toutes les petites vallées. Il est dès lors impossible de mettre en doute que des chemins de service de tout ordre aient sillonné le territoire. On en trouve d ailleurs partout les vestiges ; et les idiomes provençaux ont conservé les noms de Camin roumiou, chemin romain, et de Camin ferra, chemin ferré, à ces tronçons de routes secondaires dont il est bien difficile de dire aujourd'hui le nombre et de retrouver tous les tracés avec une entière exactitude (i).

(i) Ce nom de Camin ferra, chemin ferré, est carac-

La plus importante de ces voies secondaires, la seule d^ailleurs qui soit indiquée sur la Table de Peutinger, conduisait à Riez, Reii Apolli^ nares. Riez était une colonie romaine importante, fondée par Jules César, rétablie et augmentée par Auguste, ^embranchement se soudait à la voie Aurélienne en deux points différents, à Vidauban et au Muy. — Le tronçon qui partait de Vidauban traversait la rivière d'Argens sur un pont dont des vestiges notables et incontestés subsistent encore un peu au-dessous du pont actuel, passait à gué, et presque toujours à sec le ruisseau de Fleurieye, se dirigeait vers les Arcs et aboutissait à Trans.

Le tronçon qui partait du Muy desservait spécialement le port de Fréjus; il remontait toute la vallée de la Nartubie et venait à Trans se réunir au premier. Les deux routes n^en faisaient désormais plus qu^une seule. Celle-ci entrait à Draguignan par la porte Romaine, porta Romana, en sortait par la porte Aiguière, ^or/a Aquaria, et franchissait ensuite la Nartubie sur un pont appelé

téristique. 11 fait allusion à l'extrême dureté du béton composant le nucleus ou noyau qui formait la couche supérieure des chaussées romaines. On sait aussi que, dans les contrées métallifères comme le Var et les Alpes- Maritimes, on ajoutait bien souvent des scories de fer et des débris de pierres volcaniques au mélange de briques pilées et de fragments de poteries qui composaient cette couche imperméable.

de tout temps « le pont dts Romains », qu'une crue violente a emporté seulement en 1827 et dont il reste encore une culée, qui atteste le passage de la voie. Un relais, mutatio , se trouvait d'après la Table Th^xiosienne à Anteïs, à dixhuit milles de Forum Voconii; c'est le bourg moderne de L'Antier ou Lentier. On pénétrait ensuite dans le pays montagneux des Verrucini, dont le village de Verignon a conservé le nom . Puis venait Camp-Juel, Campus Julii; à partir de ce point, des bornes milliaires, des vestiges de voie très-apparents, et quelques inscriptions, ne laissent aucun doute sur le tracé. La route traversait la vallée du Verdon, Tun des principaux affluents de la Durance, et allait, après Riez, rejoindre la grande route d'Arles en Italie par les Alpes Cottiennes.

On sait aujourd'hui que Toulon, Telo Martius, l'une des stations importantes de l'itinéraire maritime, était aussi relié à la grande route du littoral, et un embranchement spécial à destination de ce port se détachait de la voie Aurélienne, toujours à Vidauban, Forum Voconii; cette localité devenait ainsi un point de croisement, un poste stratégique de premier ordre. La voie passait au Luc; on la retrouve en plusieurs endroits, sur toute sa largeur, à peine recouverte d'une légère couche de terre végétale; on la voit s'engager dans la gorge de Gonfaron, passer près de Pignans pour aboutir à Cuers, et dans ce dernier

pays on a recueilli de nombreuses monnaies à re£Bgie de Galba, Othon, Vitellîus, Vespasîen, Titus et Domitien. Elle laisse à droite Carnoules et le Puget, descend au pied de Solliès- Ville, s^infléchit vers le Sud et vient aboutir au port de Toulon. Elle desservait ainsi la partie supérieure de la vallée de PAille et la plaine riche et fertile qui s^étend au pied du versant Ouest de la chaîne des Maures. Son tracé, comme on le voit, est identique avec celui de la route de terre moderne et du chemin de fer de Marseille à Menton.

Il est de même absolument inadmissible que le golfe de Saint-Tropez, l'ancien sintis SambrU' citanus de Pltinéraire maritime, soit resté isolé du centre du pays; et une voie spéciale devait traverser le massif des Maures et relier le fond de la baie où stationnaient les navires avec la voie Aurélienne où campaient les légions.

Une charte du onzième siècle, qui disait partie des archives du monastère de Lérins, mentionne un ancien chemin public allant de Grimaud au Muy qui existait déjà depuis longtemps en Pan 1000; et il est plus que probable que les chemins de cette malheureuse époque, pendant laquelle le territoire de la Provence était livré à toutes sortes de dévastations et où on se préoccupait beaucoup plus de détruire les routes anciennes que d^en établir de nouvelles, n^étaient autres que les voies de communication construites quelques siècles auparavant par les conquérants des Gaules.

44 CHAPITRE PREMIKR.

On sait en outre qu'il existait une voie particulière qui partait de la Napoule, ad Horrea, se dirigeait vers Grasse et de là remontait vers le Nord.

Une autre reliait Antibes, Antipolis, à Vence, Ventia, l'ancienne capitale des Nerusii, et rejoignait en ce point la célèbre voie Julia Augusta dont le nom nous est confirmé par des bornes milliaires trouvées dans la vallée du Laghet et près de la Turbie (i); et il résulte même assez nettement de recherches toutes récentes que cette dernière voie, qui n'est ni sur les itinéraires ni sur la carte de Peutinger, et qui est cependant mentionnée par Aristote, Diodore de Sicile, Silius Italiens, Dion Cassius et Ptolémée, était de beaucoup la plus ancienne communication entre la Gaule et l'Italie (2).

D'autres routes encore existaient très-certainement; mais Tétat actuel de nos connaissances archéologiques ne nous a pas permis jusqu'à présent de les retrouver. On peut affirmer toutefois, sans crainte d'erreur, que, partout où les idiomes locaux désignent un chemin sous les noms de camin roumiou ou de caminferra, on se trouve

(i) Voir les inscriptions des bornes milliaires de la voie Julia Augusta, dans le recueil de Carlone, intitulé : Epigraphie gréco-massaliote et romaine , Nice, 1868.

(2) Ed. Blanc y Vence et la voie Julia Augusta, Nice,

sur Tassiette d'une ancienne voie romaine; et l'expérience a démontré que des fouilles même très-superficielles mettent au jour en ces endroits des débris incontestables remontant à quinze ou vingt siècles. Toute la partie méridionale de la Provence, et surtout les golfes si bien abrités de Nice, d'Amibes, de la Napoule, ne le cédaient en rien comme climat et comme végétation aux plus belles côtes de la Sicile et de l'Italie. Ce fut pendant près de quatre siècles une terre de prédilection pour ce peuple de jouisseurs effrénés et cette race patricienne qui absorbaient à leur profit toutes les richesses du monde. Nul doute que leurs villas splendides, leurs bourgs peuplés d*esclaves, leurs petits ports encombrés de marchandises de luxe ne fussent reliés les uns aux autres par un véritable réseau de chemins aussi nombreux, aussi bien entretenus que nos routes modernes, et aboutissant presque tous à l'artère principale de la province, la via Aurélia, dont nous avons donné plus haut l'itinéraire précis et détaillé.

Les routes de terre ne pouvaient suffire à l'activité et aux besoins de la population grécoromaine de la Provence. La voie Auréliennc avait été construite plutôt pour le mouvement des troupes et des convois militaires que pour celui des marchandises ordinaires, et le cabotage

de port à port et d'île en île était pour le commerce une route plus sûre, plus économique et par suite plus fréquentée.

Depuis l'Espagne jusqu'à Nice, les colonies grecques étaient échelonnées sur tout le littoral de la Méditerranée; et les Grecs, qui avaient conservé, même sous Pempire, une réelle indépendance et avaient gardé le monopole de toutes les transactions commerciales, n'ont en général connu d'autre mode de transport que leurs vaisseaux. La côte leur appartenait. Tout ce qui était susceptible de trafic était entre leurs mains; et en fait, malgré le régime savant et sévère de l'administration romaine, malgré le despotisme des seigneurs féodaux et les ravages des Sarrasins, et à travers toutes les vicissitudes et les guerres sans nombre qui ont bouleversé la Provence, un courant de sang hellénique n'a cessé de circuler librement depuis bientôt vingt siècles sur ces rivages pacifiquement conquis, à l'origine des temps historiques, par les navigateurs phéniciens et les enfants de Tlonie.

Marseille, Banquée de ses colonies et de ses comptoirs, était il y a plus de deux mille ans, comme elle l'est encore aujourd'hui, une des reines de la Méditerranée, et les Bottes romaines adoptèrent sans hésiter la route suivie par les galères massaliotes. Ce fut l'itinéraire officiel de la marine impériale. Il nous a été conservé dans ses moindres détails, et c'est lui que nous sui-

vrons dans cette partie de la côte de la Provence que nous allons explorer aujourd'hui (i).

Les ports naturels de Monaco et de Villefranche, Nice, Antibes, les îles de Lérins, Fréjus, le golfe de Saint-Tropez, la baie de Cavalaire, la petite rade de Bonnes, les îles d'Hyères et la presqu'île de Giens, Toulon, Tîle des Ambiez, Tauroentum aujourd'hui disparu, Ceyreste que l'on place à la Ciotat, Cassis, l'île Maïre et Marseille, telles sont les étapes que nous allons parcourir en jetant un coup d*œil sur la situation ancienne du littoral.

Cette route séduisante et si fréquentée autrefois n'existe plus aujourd'hui qu*à l'état de souvenir archéologique. L'industrie moderne a tellement perfectionné les transports de toute nature qu'on ne sait plus s'arrêter en route; et, à force de connaître le prix du temps, on a fini par ne plus savoir en jouir. L'ancienne et poétique Corniche des Alpes Maritimes et de la Ligurie est aujourd'hui délaissée pour le chemin de fer de Marseille à Gênes.

Ce n'est pas d'ailleurs en restant sur la terre qu'on peut saisir la physionomie des rivages; c'est pour la mer que les villes maritimes ont été

(i) Voir le tracé de Titinéraire maritime sur la carte placée au commencement de ce volume.

faites : c'est donc par mer qu'il faut y entrer. Mais nous n'avons plus aujourd'hui, comme dans les temps anciens, un service de cabotage avec des stations. régulières qui nous permettent de reconnaître tous les détails de la côte. Tout le monde sait que les magnifiques paquebots de Marseille, à peine sortis du port de la Joliette, prennent le large, décrivent une immense courbe, perdent la terre de vue et ne la retrouvent qu'à de rares intervalles à Gênes, en Corse, en Algérie, en Egypte ou en Orient. Les voyages ne sont plus aujourd'hui qu'une question de temps, de mal de mer et d'argent.

Prenons donc une de ces modestes barques de pèche dont la forme et la voilure n'ont pas varié depuis plus de vingt siècles à la surface de toutes les mers latines; et, de même que celui qui. veut connaître la Grèce antique doit délaisser les sentiers battus et, Pausanias à la main, escalader les collines rocheuses, suivre à pied le lit desséché des torrents et gravir les escarpements ruinés des acropoles, nous irons de port en port et d'île en île, fidèles à l'itinéraire maritime suivi il y a deux mille ans par les navigateurs grecs et phéniciens.

Nous relâcherons avec le mauvais temps, nous nous reposerons avec la nuit, nous prendrons terre dans toutes les anses et nous remonterons le cours inférieur des vallées.

Les vieux portulans, les cartes anciennes, les

descriptions des géographes et les récits des historiens seront nos meilleurs et nos seuls compagnons de route. Nous retrouverons ainsi les souvenirs du passé, les traces des générations disparues, et dans cette lumineuse atmosphère de la Provence maritime, imprégnée de soleil et de parfums, nous verrons la vie exubérante renaître sur toutes les ruines et la nature toujours jeune revêtir son éternelle parure et ses plus éblouissantes couleurs.

Le câp Croizette, Zao promontorium, — Archipel littoral. — L'Ile Maire, Immadraspositio.— Vestiges de ruines romaines. — Les fiords de Provence : Sormion, Morgiou, Port-Mioa. — La calanque de Port-Mion; sa légende.

Cassis, Carcisis portus. — Les anciennes pêcheries de corail. — Exploitation romaine de la pierre de Cassis. — Etat actuel du port.

Ceyreste et la Ciotat,, Citharista portus. — L'oppidum de Ceyreste et la hiarine, — Descente des Lombards et des Sarrasins. — Le port moderne et les ateliers de construction des Messageries maritimes.

La rade de Marseille, qui est depuis vingt-cinq siècles un des principaux foyers d'attraction du commerce maritime de FEurope méridionale, de TAsie et d^une grande partie de TOrient, occupe a peu près le milieu de notre littoral français méditerranéen. Ce littoral, ainsi qu^on peut s'en rendre compte en jetant les yeux sur la première carte venue, présente dans son ensemble une ligne sinueuse à double courbure; à POuest, depuis les Pyrénées jusqu^aux bouches multiples du Rhône, c'est un enfoncement; du côté de l'Est au contraire, entre le cap Couronne et la frontière italienne, c'est une saillie en mer. Le vieux port de la ville phocéenne est heureusement situé au point où la courbe concave se soude à la

courbure convexe; c'est ce que les géomètres appellent dans leur langage précis un point de passage; et ce point est ici d'autant plus remarquable qu'il correspond en même temps à un changement dans la constitution géologique et dans Paspect général de la côte. Cest au golfe de Marseille en effet que finit la grande zone sablonneuse du golfe de Lyon; c'est là aussi que commence la côte rocheuse de Provence.

A mesure qu'on avance vers Tltalie, cette côte présente un relief plus accentué, et le dessin en devient plus harmonieux. C'en est fini de Pimmense et monotone appareil littoral aux dunes mouvantes et aux landes indécises. Plus de terrains vagues et détrempés, plus de marais saumâtres, ni d'étangs à moitié corrompus. La limite entre l'élément liquide et la terre est désormais nettement arrêtée. La mer, qui jusque-là venait mourir sur une plage basse et sans profondeur, roule désormais ses vagues puissantes jusqu'au pied des falaises taillées à pic. Les rochers plongent verticalement au-dessous de la couche unie des eaux. Les embarcations de pèche accostent facilement la ligne même du rivage, et les vaisseaux de haut bord peuvent mouiller le plus souvent à quelques encablures de la côte.

Depuis Marseille jusqu^à la limite des départements des Bouches-du- Rhône et du Var, l'ar-

cbitecture rocheuse du littoral appartient à la formation géologique connue sous le nom d^époque secondaire ; les roches calcaires s'étagent et se découpent en falaises aux arêtes heurtées et aus formes bizarres.

Le promontoire de Croizette , le Bec Sormiou , le cap MorgioUy la Pointe Pin en avant de Cassis et le Bec de l'Aigle qui commande rentrée de la

baie de la Ciotat s'avancent en mer semblables

à des sauriens monstrueux, et aucune forme vivante ne peut donner Pidée de ces colosses de pierre qui défendent la côte comme de véritables bastions. Dans Tintervalle, de petits caps secondaires et une succession ininterrompue d^écbancrures et d'enfoncements forment d'excellents abris pour les navires de pèche en cas de mauvais temps; mais Tabsence de toute plage, le manque absolu de terre végétale, Téloignement des coteaux boisés et les difficultés d^accès de tous côtés les rendent tout à fait impropres à rétablissement de ports même de la plus faible importance.

11 est difficile en effet de trouver une côte plus abrupte. La falaise est nue, stérile, impitoyable. On essayerait en vain de la gravir à pied; c'est un immense mur de rempart, et on ne pourrait le plus souvent l'escalader qu'avec des échelles de corde et au prix des plus grands dangers.

Le massif crétacé de la Carpiane, qui se dresse au Sud-Ouest de Marseille, est d'une sécheresse

toute provençale; la région est inculte, presque déserte. Les crêtes supérieures de la montagne, qui ne dépassent pas une altitude de 600 mètres, sont seules couvertes de pins dont la verdure sombre se détache très-nettement sur la roche d^un gris cendré presque bleuâtre; mais les flancs sont abruptes et dénudés, et, du côté du Nord, s^abaissent presque à pic vers la banlieue de Marseille, que les irrigations ont transformée depuis trente ans en un magnifique jardin. En regard de la mer, les gorges moins profondes, mais tout aussi sauvages, viennent aboutir à une sorte de plateau pierreux et bosselé qui forme une immense terrasse; et c'est à peine si dans les creux de ces vallons , encombrés de cailloux et de blocs roulants, quelques amandiers souffreteux et de longues files d^oliviers rabougris rappellent le sol de la Provence.

Le cap Croizette (i), le plus avancé de cette terrasse, l'ancien Zao promont or ium de Pline, porte encore des traces de ruines, désignées sous le nom de Marsilho- Veyré, Çà et là quelques débris de murs à pierres sèches, des blocs énormes et

(i) Le nom de Croizette est assez répandu sur les côtes de Provence et de Languedoc. Le petit grau, où s^est embarqué saint Louis, dans le golfe d'Aiguesmorles, s'appelle Grau-de-Croizette. (Voir les Villes mortes du golfe de Lyon, ch. xi.) Le promontoire qui sépare la baie de Cannes du golfe Jouan porte aussi le nom de pointe de la Croizette. (Voir plus loin, ch. vin.)

alignés, qui ont été très-certainement transportés à bras d'hommes sur la crétedu plateau , semblent dessiner Penceinte d^un oppidum tout à fait primitif; quelques archéologues ont cru même y retrouver des fragments de poteries celtiques (i), et il n^est peut-être pas téméraire de penser que cette plate-forme, qui domine à la fois la terre et la mer, a été un lieu de campement ou un observatoire, castellum, spécula, des premières populations liguriennes; toutefois les vestiges sont assez confus et très-clair-semés ; et il faut un peu . dUmagination et une assez forte dose de complaisance étymologique pour donner à ces ruines l'importance d^une Massalia primitive (Massilia vêtus?) j berceau de la«colonie grecque ou phénicienne.

Lorsqu'on envisage dans son ensemble le relief orographique du globe, on voit les pentes des montagnes s^abaisser vers la mer par degrés insensibles, se continuer bien au-dessous du plan d^inondation qui cache à nos yeux plus des deux tiers de la surface de la terre; et la sonde, qui permet de relever avec exactitude le relief du sol recouvert par les eaux , accuse , dans les profondeurs sous-marines et à une trèsgrande distance de la côte, des vallées principales

(i) I. Gilles, Marseille depuis trois mille ans.

et secondaires 9 comme celles que nous voyons sur la terre 9 des gorges profondes, des pitons et des sommets qui ont fait évidemment partie du massif continental.

Les îles, les îlots et les écueils rocheux situés dans le voisinage immédiat des côtes en sont donc une dépendance naturelle et un véritable prolongement.

Ils présentent en effet les mêmes aspects et le même relief que la partie du continent qui leur Élit face ; ils ont la même constitution géologique, la même flore, les mêmes espèces vivantes ou fossiles.

Lorsque ces sommets n^atteignent pas le niveau des basses mers, ils constituent des récifs trèsdangereux, séparés entre eux par des passes navigables, que les ingénieurs hydrographes ont soin de noter avec précision sur toutes les cartes à Pusage des navigateurs. Souvent, ils affleurent la surface même de Teau, émergent ou disparaissent pendant quelques heures, suivant les hauteurs et les variations des marées, et ne révèlent alors leur présence que par une écume blanchissante, lorsque la mer houleuse brise ses vagues contre ces écueils cachés.

D^autres fois, enfin, leur relief est tellement prononcé qu^ils dominent la surface des plus hautes mers ; ce sont alors de véritables îlots.

On peut donc considérer que la région maritime d^une côte rocheuse est en général précé-

LA CÔTE ROCHEUSE, CASSIS ET LA CIOTAT. 5j

déed*un archipel presque continu, soit visible, soit caché, nous pourrions même dire de trois sortes d'archipels, si on classe les îlots qui les composent par rapport à la sur&ce de la mer; car, ainsi que nous venons de le dire, il y a tout à la fois un archipel sous-marin , toujours invisible, composé de récifs submergés ; — un archipel à fleur dVau, tour à tour noyé ou découvert, suivant les oscillations de la couche liquide; — un troisième archipel enfin toujours apparent, comprenant les iles rocheuses, les crêtes et les sommets dont l'altitude dépasse le niveau des plus hautes mers.

C'est naturellement aux abords des caps avancés que se trouvent en plus grand nombre les îles et les récifs, semblables à des fragments de la côte dont ils auraient été violemment détachés.

Le cap Croizette, qui est le dernier contre-fort de la chaîne de la Carpiane, n'est ainsi séparé de File Maire que par un étroit défilé de quelques centaines de mètres dans lequel les barques de pêche seules peuvent s'engager. A côté se trouve la petite île de Tiboulen ; un peu plus au Sud- Est, trois îles plus importantes, Riou, Calseragne et Jarros, dressent leurs arêtes dénudées; tout autour émerge un grouge d'ilôts perdus sans importance, et, à six kilomètres au large, le récif du Planier, qui dépasseà peine de quelques mètres la nappe bleue du golfe de Marseille, peut être considéré comme la sentinelle avancée de I4

.^au.r»; ic Saint-Cyr, liont la Carpiane est une j«s vItSs* î« plus élevées.

OïC jirrf«if*I — en tout quatorze à quinze ro- ^àtfrs — «I aujourd'hui presque désert. Il est Ci<^'^'->>able toutefois qu'il existait jadis dans sXï to i]uclqucs établissements. La navigation «ttcwnnc n'était pas comme la nôtre, à grande p»?rt«. On côtoyait le rivage; on allait surtout j^ en île; et l'île Maire notamment est sij^aalé« dans riiinéraïre maritime d'Antonin, »iOt>n comme un port, du moins comme une f^itio. c'cst-ù-Jire un lieu de relâche presque ot^î}:atoiix- pour les navires qui se rendaient à Ikllt^ille. Son nom. Immadras positio, indique Bi^e qu'il y avait en cet endroit une pêcherie à Mwte lixc; elle a conservé pendant tout le moyen igfl la désignation d'ile de la Madrague, insula Hanilrtt (i ) ; et on trouve encore soit dans l'île, loit dans le creux de Calalongue . situé sur la côte qui lui fait face, des ruines et des fragments de briques romaines qui indiquent des habitations plus ou moins importantes (2).

(i) .Madrague , autrefois Mandragiie, vient de jiavSpa, tMioi, et de ârin, amener dans, d'où les Latins ont fait man- 4n aqttte, qui signîtie enceinte d'eau, parc de pêche. Une mâilrnguc est, en elTct, une vaste encdnte, composée >le trit-grandE filets ayant quel quefois plusieurs kilomètres de dévsloppemenl , partagée par d'autres tilels en plusieurs cloisons, el que tes pêcheurs disposent avec beaucoup d'ut le long des cfites pour 1? pêche du thon. , (a) Statistique des Bouckts-du-Rhône, 1. 11, 1. 111, ch. xiii.

Deux de ces îlots cependant portent l'empreinte de la civilisation moderne. Le récif du Planier, dont Tassiette n^a que quelques centaines de mètres de superficie, a été utilisé comme soubassement d'un phare. Sur ce socle puissant s^élève une tour cylindrique de quarante mètres de hauteur ; le feu scintille et s^éteint de demi-seconde en demi-seconde et projette son cercle de lumière à plus de trente milles marins. Deux gardiens, assez semblables à des naufragés sur une épave, veillent jour et nuit sur cet écueil si dangereux, auquel rindustrie moderne a donné une sorte de vie bienfaisante.

L'île de Riou, plus étendue, possède une batterie inoffensive; et, comme conséquence naturelle, un agent du service de la guerre y réside à demeure et constitue le personnel militaire chargé de la défense de la côte, tant que celle-ci n'est pas attaquée.

Toutes les autres parties de l'archipel sont absolument désertes. Le sol est nu. Aucune végétation. Ni hommes, ni animaux. Seuls, les oiseaux de mer viennent s'y reposer pendant les tempêtes, y cachent leurs nids dans les fentes des rochers, plongent avidement au milieu des vagues, et, les ailes encore mouillées de leur écume, décrivent à la surface de Teau des courbes incessantes en déchirant Tair de leurs cris rauques et perçants.

ÔO CHAPITRE DEUXIÈME.

La falaise calcaire qui se développe depuis le C«p Croizeite jusqu'au Bec de TAigle a cela de fxaniculier qu'elle ne ressemble en rien à une cô(e méridionale, encore moins à une côte de Provence; elle a toute la rigidité et présente les âpres dentelures d'une côte du Nord.

Cette singulière anomalie mérite d'être expliquée. On sait aujourd'hui que la ligne sinueuse des rivages de toutes les mers du globe n'est pas absolument fixe, qu'elle oscille de siècle en siècle, avançant d'un côté, reculant de l'autre, s'élevant ou s'abaissant tour à tour suivant les mouvements très-lents de la frêle écorce solide sur laquelle nous nous agitons. En réalité, ce que nous voyons de notre monde habité n'est qu*un épiderme assez mince qui flotte comme un radeau sur un immense sphéroïde composé de matières liquides et gazeuses, et ce radeau mobile est par conséquent animé de mouvements uniformes d'une incalculable puissance, très- nettement perceptibles après un certain nombre de siècles.

(c Durant chaque période géologique la surGeice continentale, immobile en apparence, se redresse en certains endroits à une grande hauteur, audessus de l'Océan ; ailleurs elle s'abîme sous les eaux; partout l'antique relief et les contours du sol se modifient lentement; et la n terre patiente »,

LA CÔTE ROCHEUSE, CASSIS ET LA CIOTAT. 6l

qui semble rouler inerte dans l'espace, travaille sans relâche à modifier la forme de ses mers et de ses rivages (i). »

Lorsque notre globle est sorti de la dernière grande convulsion qui a ina^'uguré notre, époque actuelle, celle que Ton désigne scientifiquement sous le nom de période quaternaire, la distribution générale des eaux et des continents était à peu près telle que nous la connaissons aujourd'hui; mais les limites mêmes des rivages étaient moins régulières et beaucoup plus dentelées. On peut d^ailleurs très-aisément se figurer ce que pouvait être cette ligne tourmentée des anciens rivages, en imaginant que, par une brusque révolution, les eaux de la mer s'élèvent subitement d'une centaine de mètres par exemple (2). Les vallées des fleuves seraient alors inondées jusqu'à une très-grande distance des rivages actuels; et on verrait partout se dessiner des goltes trèsallongés, auxquels viendraient aboutir des gorges latérales, et qui présenteraient des ramifications très-variées de baies étroites et de couloirs resserrés entre des lignes de falaises souvent trèsrapprochées. Ces pénétrations profondes de la mer dans l'intérieur des continents sont désignées sous le nom de Jiords, et caractérisent encore

(i) Elisée Reclus, les Oscillations du sol terrestre. (2) Dans ceue hypothèse, les eaux marines remonteraient rétroite vallée du Rhône jusqu'à Valence.

de nos jours, d'une manière touic spéciale, les côces rocheuses de la Scandinavie, du Groenland Cl de toutes les régions polaires.

Il est hors de doute i]u'â l'origine de notre période quaternaire,' l'ensemble des rivages de la icrrc présentait partout un relief aussi accentué. Les côtes de ces époques primitives n'avaient pas encore de plages; elles n'avaient que des Hords, et CCS fiords ont presque partout disparu. Le comblement de ces défilés et de ces golfes a été l'rKuvrc du temps. D'un côté, la mer a provoqué l'érosion des falaises, a détruit les caps et les promontoires et a déterminé, pendant une longue série de siècles, des écroulements de blocs et de rochers ; et tous ces débris incessamment remaniés par les vagues, au pied même des escarpements auxquels ils avaient été arrachés, ont fini par se réduire en sable et en galet. D'autre part, les torrents et les fleuves ont charrié à leurs embouchures des quantités innombrables de matières minérales qui se sont arrêtées devant la masse immobile des eaux de la mer et ont été régulièrement distribuées le long de la côie par les courants littoraux; tous ces sédimenis et ces débris, dont le volume Incalculable s'accroit sans cesse, ont commencé par combler les baies les plus étroites, ont déterminé peu à peu la création de plages adoucies au devant des falaises et ont hni, dans certains cas, par projeter, en avant même des embouchures des fleuves, des protubérances

énormes de terres r^entes qui sont de véritables domaines conquis sur la mer. Tels sont les deltas du Nil, du Rhône, du Pô, les bras gigantesques du Danube et du Mississipi; telles aussi les plus petites saillies d'alluvions que Ton voit à Tem* bouchure des plus modestes cours d'eau.

La mer qui pénétrait, à lorigine des temps, dans rintérieur des terres recule donc sans cesse, et le contour des rivages se modifie tous les jours suivant des lois parfaitement établies. Ce travail séculaire est extrêmement lent, mais il est continu et progressif. Il a déjà transformé en plages immenses tous les rivages de la zone équatoriale et la plus grande partie de la zone tempérée; il est naturellement beaucoup moins avancé dans les régions circumpolaires oti les côtes, à peine dégagées des glaces qui les protègent, ont conservé toutes leurs aspérités.

Les conditions de transformation d^une côte rocheuse en une plage adoucie peuvent donc se formuler d'une manière très-nette. Il faut d'abord que, pendant une assez longue suite de siècles, la côte ait été battue en brèche par les assauts répétés de la mer; il est nécessaire ensuite que les roches constitutives des falaises soient d^une nature assez friable pour pouvoir être désagrégées par le choc des vagues; il faut enfin que des fleuves et des torrents en assez grand nombre aient déposé à leurs embouchures des masses considérables de sables, de vases, et de débris

minéraux arrachés aux flancs des vallées supérieures, et que toutes ces alluvions, répandues dans la zone mariiime voisine de la côte, aient été distribuées sur le rivage par les courants littoraux.

Ces conditions font pour la plupart défaut à la partie du littoral qui nous occupe. Non-seulement la roche calcaire qui constitue le massif de la Carpiane et de toute la chaîne de Saint-Cyr est très-compacte et résiste très-énergiquement à la morsure de la mer, mais encore et surtout louie la zone rocheuse qui borde la côte est dépourvue decoursd'eau considérables. Ainsi, point d'apjiort ni d'alluvions provenani de la lerrc, poini d'écroulements au pied des falaises ni de débris rocheux produits par les coups de bélier de la mer; tout au moins ces détritus n'oni-ils laissé que des traces peu apparentes ec soni-ils d'une importance géologique tout à fait néghge-ible.

Le protil de la cote ne parait pas avoir varié depuis plusieurs centaines de siècles; il est aujourd'hui ce qu'il était il y a six mille ans, et il se maintiendra intact pendant une période séculaire tout à fait indéterminée, à laquelle on ne peut fixer aucune limite même éloignée et qui durera vraisemblablement jusqu'à ce que l'écorce de la terre éprouve de nouveau un de ces tressa il le menti qui sont à peine un épisode dans l'histoire du

monde, et qui bouleversent et suspendent, quand ils ne la détruisent pas complètement, la vie organisée de tous les êtres qui nous entourent, depuis rhomme jusqu^au plus humble des végétaux.

Sans le soleil ardent qui la réchauffe et la colore, cette côte âpre et rocheuse aurait un aspect tout à fait Scandinave; il est extrêmement curieux de la suivre dans toutes ses dentelures, de s'engager, à travers les ccueils qui la défendent, dans tous ces couloirs à ramifications profondes, au fond desquels les vagues ne pénètrent pas et où Tcau, calme et pure, prend quelquefois la couleur verte des pierres précieuses. Au pied des rochers à pic qui l'entourent de toutes parts, cette eau limpide et prisonnière, à peine éclairée par la lumière directe du ciel, a souvent la transparence des Jacs de montagne. Semblable à celle des glaciers, fille des neiges éternelles, elle prend, à diverses heures du jour et suivant les accidents de la roche, des reflets d'émeraude, de turquoise et d'améthyste qui se fondent et s'éteignent peu à peu dans les sombres profondeurs du gouffre. Elle dort; la mer invisible gronde tout autour; la gorge labourée d'entailles se resserre de plus en plus; et, quelle que soit la violence de la tempête, la plus frêle des barques de pêche peut trouver dans ces retraites paisibles le calme le plus complet et le repos le plus assuré.

Ces petites baies naturelles, tout à fait ana-

Oô CHAPITRE DEUXIEME.

logues aux fiords de la Baltique, de la mer de Baffin et de toutes les mers polaires, ont, en général, des dimensions assez restreintes; il en est cependant quelques-unes qui sont de vrais petits golfes, excellents pour le mouillage; on les désigne dans Tidiome provençal sous le nom de calanques. Telles sont la bonne calanque de Sormiou et celle de Morgiou, dont les promontoires avancés se détachent en vigueur comme des musoirs écroulés de môles gigantesques. Telle est surtout la gorge profonde qui s'ouvre à rOuest du golfe de Cassis et dont le nom Port- Miou, Portus Melior, semble indiquer qu'elle a été considérée de tout temps comme un des meilleurs abris de la côte (i).

Q)mme tous les points singuliers du littoral, ce petit fiord a sa légende. L'ouverture est étroite et cachée par un retour de la falaise qui en marque l'entrée; mais, ce goulet naturel une fois franchi,

(i) C'est à Port-Miou que Grégoire XI, reportant, en i377, le Saint-Siège d'Avignon à Rome et retenu par des vents contraires, chercha un refuge, après avoir quitté les îles de Murseille et avant d'arriver au golfe de Saint-Nazaire.

Ad urbem sanctam Afassiliensetn accedere.,, in insula

somnum capit ante palatium Galianœ venius est nobis

contrarius, et papa Portum Milonis aggreditur Sur-

gcnte aura prospéra via paratur, Summus prœsul sumpto

prandio ibidem Sancti Nan^arii littus ingreditur —

Itinerarium D. Gregorii XI, F. Duciiesne, 1670.

Port-Miou est désigné, dans cet itinéraire, sous le nom de Portus Milonis,

le fiord s'élargit peu à peu, se recourbe et se transforme en un long couloir bordé de rochers à pic. Les gens de mer racontent qu^un pécheur génois, surpris par la tempête et ne pouvant maîtriser son bateau que les vagues poussaient à la côte, avait abandonné à son fils la barre du gouvernail; celui-ci, obéissant à une inspiration soudaine, met résolument le cap sur le défilé étroit de Port-Miou, et, malgré les imprécations de son père, se dirige vers le rocher qui se dresse à l'entrée comme un éperon menaçant. Affolé par cette manœuvre insensée, le père se précipite sur son fils et le frappe mortellement. Au même instant la barque double Técueil; le rocher s'entr'ouvre, et le navire s'engage dans une cluse étroite et jusqu'alors invisible ; c'est le calme et le salut.

La petite rade de Cassis est comme une oasis après cette côte rude et tourmentée. De tout temps, elle a été connue et fréquentée par les pirates celto-liguriens , qui trouvaient dans renfoncement de la baie un petit port naturel d'un atterrage facile. Le rivage aux abords était garni de forêts dans lesquelles il leur était commode de s'assurer de paisibles retraites; les conditions générales du pays étaient donc excellentes pour ces peuples primitifs et à demi sauvages dont les

movens d^existence et les seules industries étaient la chasse, la pêche et la guerre.

On n'a trouvé dans la baie de Cassis aucun vestige qui permette d'attribuer à la ville et au port une origine antérieure à l'occupation romaine. Il est cependant hors de doute que les navigateurs grecs et phéniciens connaissaient, plusieurs siècles avant notre ère, l'existence des bancs de corail dont les rochers sous-marins de cette partie de la côte sont encore tapissés. Le corail de Cassis était alors un des plus estimés de la Méditerranée ; il est plus coloré que celui des îles Baléares, d*un grain, on serait presque tenté de dire d'une pâte plus fine et plus transparente que celui de la Sardaigne et des côtes d'Afrique. Pline raconte que la pêche de ce polypier était pratiquée avec un très-grand succès sur les côtes rocheuses de la Ligurie(i), et on sait tout le prix qu'y attachaient les guerriers gaulois et les dames romaines comme objets de parure et d'ornement.

La pèche du corail, aujourd'hui en décroissance, presque abandonnée, a été pendant longtemps une véritable industrie maritime pour celte partie

(i) Corallium laudatissimum circa Stœchades. (Pline, 1. II, ch. xxiii.)

Le Naturaliste désigne ici, sous le nom de Stœchades, le second groupe de ces îles, Stœchades minores, qui correspondent à Tarchipel de Marseille, à Tîle Maire, aux îles de Riou, des Kmbiez, etc., et à tous les îlots rocheux des baies de Cassis et de la Ciotat.

de la Provence. Les navires génois, catalans et provençaux se donnaient rendez- vous, pendant plus de la moitié de Tannée, depuis le printemps jusqu^aux approches de Thiver, dans les eaux coralligènes du golfe. Le précieux polypier, retiré de la mer, était ordinairement nettoyé et mis en œuvre sur les lieux mêmes de son extraction. Cette délicate préparation était pour la petite ville de Cassis une source de prospérité , en même temps qu'elle lui donnait une physionomie d'une élégance toute particulière. Malheureusement, depuis moins d'un siècle, le corail semble avoir subi une véritable dépréciation par suite d'une de ces transformations aussi nombreuses qu'inexplicables du goût et de la mode. Nos pécheurs indigènes ont complètement délaissé les pratiques qui firent la fortune de leurs pères, et c*est à peine si de temps à autre quelques tartanes espagnoles ramassent, dans leurs filets traînants, quelques tiges arborescentes de moins en moins recherchées.

Cassis est le Carsicis Portusde l'Itinéraire d'Antonin. Du temps des Romains, le port n'avait ni jetées, ni ouvrages extérieurs, et se réduisait à une crique naturelle s'enfonçant assez profondément, comme la calanque de Port-Miou, dans Tintérieur des terres.

Des travaux exécutés, il y a quelques années.

dans le sous-sol de la grande rue de la petite ville ont permis de reconnaître que le terrain superficiel émit eniièrcment formé d'alluvions récentes. Le sable, la terre et le gravier roules pendant plusieurs siècles proviennent des érosions des collines environnantes par les eaux pluviales; ces détritus ont comblé l'anse et en ont fait peu à peu un terrain solide dans lequel on a retrouvé à plusieurs reprises des débris d'amphores et de poteries de provenance romaine. Assez loin du port , dans les caves de la ville, on voit encore des fragments de murs du quai antique qui servent de pieds-droits pour les retombées des voûtes modernes; le longdu quai, agger, hâii en pierres de taille de grand appareil, sont encore scellés au plomb des anneaux de fer ayant servi à l'amarrage des navires; c'était lu évidemmentque se trouvait le port, Portus Carsicis , dont parle Tltinéraire. et qui très-vraisemblablement se réduisait à une sorte de muraille de soutènement appelée crepido, située dnns la partie la plus profonde et la plus abritée de l'anse, et le long de laquelle les galères venaient s'aligner pcndani les grosses mers. L'île rocheuse, aujourd'hui soudée ù la ville par le petit quai Saint-Pierre, était alors complètement isolée CI protégeait l'entrée du port, comme un brise-lame naturel un peu avancé au large.

On n'a aucune donnée même approximative sur l'importance du port de Cassis dans les temps anciens. A une aussi faible distance de Marsâlle,

il ne devait pas être un grand entrepôt de commerce, et sa principale utilité était d*offrir un bon mouillage et un abri aux navires qui ne pouvaient longer la ligne des falaises que par des temps calmes et des mers peu houleuses. Cassis était donc surtout une anse de refuge, une station, plutôt qu'un port. On ne saurait douter cependant que les magnifiques carrières de calcaire jurassique qui entourent la ville n'aient été exploitées à Tépoque romaine. On a même la preuve directe de cette exploitation. Des pierres de taille de Cassis ont été retrouvées parmi les ruines de monuments romains sur différents points de la côte de la Méditerranée; plusieurs textes épigraphiques, remontant aux premiers siècles de notre ère et que les hasards les plus singuliers ont fait retrouver, même en Afrique, sont gravés sur des blocs de pierre de Cassis (i). Un magnifique sarcophage chrétien des premiers temps de TÉglise des Gaules a la même provenance. Ce monument, l'un des plus curieux que possède le musée de Marseille, faisait panie du campo santo de la vénérable crypte de Saint- Victor au pied de la colline de Notre-Dame de la Garde. La £Eice principale représente en relici Jésus-Christ nimbé, assis entre deux pilastres et accompagné de cinq apôtres debout; les deux

( 1) Répertoire des travaux de la Société de statistique de Marseille, iSSj, t. XX.

n*.v."»!"^2 3iîu:çrsMTr.

:âcis !aa:nie? snic iiiterionies: mjîs sur l'une i*iilc5 :tt -cic iîic^re rtis-acrieinen: Le rr?ono- ^nr.Tre iu OrnrsC iiiimè si*ins un rri-Jjtllon: Li rjc; rcswrlviurs isc presque bruts et devait ètrs aJcssee cm^t^ le zrur ie rêiclise souxiraine. Le snrie ie:f 5culrtures permet de les tiiîre reaiciîrer j;: ^,idr:e::2e, reu:->:tre ju rroisiènie ÀècLe ie :*ocr;; in: : .

L'^ix-pLcrariot-: d- c-nil et celli de li pierre de oîlle >:r: i-.u-rc ^t^ l^s ii:;x pri:ic:pjiux éléments de l^.ii j<:-',: J- .^,^-rxy C*irï:V::P antî.:;ue. Cette deniers s^ulc i <ubs:>ce . eLLe s'est même beaucocr ds:vv:lc%^^^ deruîs ^udjues années, et la plupart dv-s S:llis c.-^rrsructions e: des monu- CBe:::s de Mirscille e: di :a Provence linorale etttrru-rc::: leurs -matériaux de choix aux carrières txplv"î:cv:s. :1 y a près de dix-sept siècles, par les escUw's c: les prisoanters romains,

Ck'^v.iwc iv^utcs les villes du Midi de la France, le }xnii l\>un: vie Clissis eut beaucoup à souffrir vks invasions des BarKires, Les Bourguignons à U Hn du cinquième siècle, les Lombards dans les doux siècles suivants, détruisirent à plusieurs reprises les maisons qui entouraient le port. Le j>ctîi promontoire rocheux situe à l'Est de la baie

^1 ) A. Svi'RKL, Muscc JTarchcologic de Marseille,

LA CÔTE ROCHEUSE, CASSIS ET LA CIOTAT. y 3

a conservé le souvenir de ces descentes; on rappelle encore la pointe des Lombards; c'était sur ce petit cap que se dirigeaient les flottes des pirates ; à droite et à gauche, Panse de TArène et l'anse de Sainte- Magdeleîne leur offraient deux petits mouillages tranquilles qu'ils pouvaient occuper tour à tour suivant Tétat de la mer. Cest là qu'ils abritaient leurs navires; c'est au fond de Tune ou de Tautre de ces deux baies qu'ils mettaient pied à terre, et qu'ils organisaient leurs colonnes d'invasion, sûrs en cas d'insuccès de trouver, dans les bateaux qui les attendaient à quelques encablures de la côte, un refuge toujours préparé.

Deux siècles après, les Sarrasins continuaient cette œuvre de dévastation ; les habitants de Cassis durent abandonner complètement leur rivage devenu intenable et se réfugier sur la hauteur voisine fortifiée à la hâte; cet oppidum improvisé fut bientôt transformé par la maison des Baux en château fort, dont les massives murailles et l'enceinte crénelée, qui rappellent le célèbre château du roi René à Tarascon, ont entouré et protégé pendant la majeure partie du moyen âge l'église et les maisons de la ville vieille à chaque instant menacée.

Aujourd'hui le port de Cassis occupe un des derniers rangs sur la liste des ports de la Méditerranée. Son tirant d'eau, qui varie de trois à cinq mètres, ne permet pas Faccès des gros navires ;

le port est sûr, mais la passe à l'entrée n'a que soixante à soixanie-dix mètres, et elle est assez difficile à pratiquer, quelquefois même dangereuse, par les vents du large qui y soulèvent une assez forte men: Les quais présentent un développement de plus de sept cents mètres, plus que suffisant pour le commerce. Le mouvement annuel de la navigation n'atteint pas en moyenne dix mille tonnes, dont la majeure partie consiste dans l'exportation de la pierre de taille extraite des carrières qui entourent la ville. La pèche côtiére est elle-même en décroissance et n'emploie plus que trente bateaux montés par une centaine de marins.

La décadence est donc manifeste, et la proximité de Marseille non moins que l'éloignemcni du chemin de fer, qui passe à plus de cinq kilomètres du port Cl à une altitude de plus de cent mètres, ne permettent pas d'espérer jamais une amélioration sensible.

Le porl de la Ciotat est beaucoup plus vivant. — En suivant la côte rocheuse et en se dirigeant vers TEst, on double d'abord le cap Canaille, le mons Canalhim des canes anciennes, et on voit se profiler la falaise escarpée du Bec de l'Aigle. Parles temps calmes, les navires s'engagent sans crainte dans le goulet profond qui sépare l'Ile

LA CÔTE ROCHEUSE, CASSIS ET LA ClOTAT. 75

Verte du continent. Les clochers, les tours, les vieux phares et les petits fanaux des jetées modernes apparaissent à Textrémité de cette passe, et on entre dans le port.

Comme Cassis, la Ciotat notait une des stations de la flotte impériale. On rappelait Citharista portus; c'était le port de la ville gréco-romaine de Ceyrestc, bâtie sur la hauteur à quatre kilomètres de la côte. Ceyreste, n'est plus aujourd'hui qu'un pauvre village, mais son nom rappelle trèsbien l'ancienne dénomination grecque Citharista, KtOapKTc/jç, ou romaine Ceserista, — dont on a fait plus tard une station césarienne, Cœsaris statio, avec cette facilité que les archéologues locaux mettent à voir Marius ou César un peu partout dans le Midi de la France, et bien que ce Hernier n'ait été pour rien dans la fondation de l'ancien castrum de Ceyreste, et que la petite ville fortifiée ait existé longtemps avant la conquête des Gaules.

On voit encore quelques ruines à Ceyreste, des débris dos remparts du village romain, les traces de l'ancien castrum qui servit de poste défensif contre les Ligures, des vestiges de maçonnerie dessinant un polygone irrégulier au centre duquel était une tour d'observation et de défense analogue à la Tour Magne de Nimes ou à la Turbie de Monaco. Mais tout cela est assez confus; les matériaux anciens ont été dispersés sur une trèsgrande étendue et employés soit pour la construction du village moderne de Ceyreste, soit

ivur Tcublisiiemem de ces petits murs de soutèncaunu en pîcnws sèches qui donnent aux coteaux vAlvAiivs vie cette partie de la Provence Taspect vie vcriî;iblcs damiers.

l.A Ciotat nAYaitfas à cène époque une existence séparée de celle de Ccyrcste. Le petit port, qui se réduisait à un abri naturel derrière Tlie Verte, n'a été pendant de longs siècles, sous la dominationgrecque et marseillaise, qu'une annexe et en quelque sorte le faubourg maritime de la ville construite sur la hauteur. Il est même assez difficile de préciser quel était au juste son emplacement près de deux cents ans avant notre ère; tout porte à croire cependant que l'ancien mouillage des galères se trouvait un peu au Sud de la Ciotatïnoderne, dans une petite anse naturelle aujourdUîui envahie par les déjections industrielles de la Compagnie des messageries maritimes, si gracieusement appelées dans le langage technique des crassiers, et où Ion a trouvé quelques vestiges de ces temps éloignés. Il y avait là une ancienne tour, TTupYo;, qui est restée dans les armes de la ville et dont le nom latinisé, Burgus Civitatis, paraît être Torigine du nom moderne de la ville. Le Portas Citharista de Tltinéraire d'Antonin n'était qu'un quartier excentrique de Tancienne cité, ce que Ton appelait encore il y a quelques années le quartier de la Marine. C'est là d^ailleurs ce qu^indique, d'une manière assez explicite, l'ancienne désignation de bourg ou fau-

bourg de la Cioutad, bort (ou port) de nostre cieutad, comme disent encore les marins catalans et provençaux, dont le langage a conservé les termes mêmes que Ton retrouve dans les chartes et les actes du moyen âge (i).

Il est sans doute un peu imprudent de trop s^engager sur le terrain des étymologies; mais à défaut de textes précis, de documents épigraphiques ou historiques, les noms des lieux, rarement assez dénaturés pour devenir méconnaissables, sont toujours d^un précieux secours; et leur transmission à travers les âges est une des ressources de la science moderne. Les monuments disparaissent, Pignorance des hommes efface jusqu'aux ruines; le temps les met en poussière; et cette poussière elle-même est bientôt dispersée par le vent. La nomenclature géographique seule résiste et survit à tous les vestiges du passé. Les révolutions de Phistoire ont leurs couches et leurs dépôts comme celles du globe ; un nom laissé sur le sol par un peuple, par une croyance, par une simple légende est souvent un trait de lumière, donne au lieu le plus ignoré un intérêt inattendu, et le terrain que Ton foule, si nu que Tait fait la nature ou que Paient rendu les hommes, est à lui seul un monument (2).

(f) Voir notamment Archives de la C«dicTe (i»« partie, sér. û, n. -^), acte du 23 juillet i3o3.

(2) Ch. Lenormant, Rapport sur les ouvrages présentés au concours de 1 84$ sur les antiquités de la France,

. ,Vvt i^ '*» Cioutad ne fut donc dans le *^s..^que le port d'embarquement des colons V^^yvrvsw- La ville forte, Y oppidum, était ^^vc *wf "" point difficilement accessible, dans u«c excellente position stratégique, hors de Taticî:«v* des pirates, comme le sont encore tous les vîIUi^es de TArchipel qui remontent à une cerwinc aniiquiié; et la situation était assez comrarablo, au point de vueiopographique et défensif, j^ celle de beaucoup de villes maritimes de la (jr^^e, Athènes et Corinthe entre autres, dont les iM)rts du Pirée et de Cenchrées se trouvaient à plusieurs milles de racropole(i}.

La ville romaine de Citharista et le port qui en dépendait n*ont pas été plus épargnés par les Barbares que ceux de Cassis. Lombards , Sarrasins et Normands les ont tour à tour occupés et ruinés ; et la haute muraille qui enveloppe encore

(i) La ville de Corinthe, établie sur la crête de Tisthme qui sépare le golfe de Lcpante ou de Corinthe du golfe Saronique ou d'Engia, avait même deux ports établis sur chacun de ces golfes : Cenchrées sur le golfe de Lépante et Léchée dans le golfe d'Engia; ces deux ports formaient deux fiEiubourgs de Corinthe dont ils étaient éloignés chacun de soixante atades environ. — Le triple port du Pirée construit par Thémistocle avait remplacé le port de Phalère et était de même le faubourg maritime d'Athènes, éloigné de la ville de près de vingt-quatre stades.

la ville du côte du Nord, aujourd'hui réduite au rôle prosaïque de protectrice de Toctroi municipal, rappelle cette période de luttes incessantes et de sanglantes dévastations. La ville moderne de la Ciotat n"est sortie de ces crises- et ne paraît s'être constituée librement qu'au commencement du quatorzième siècle. Il n'en est pas question dans le dénombrement de Provence fait en 1 200; et le plus ancien acte authentique qui en fasse mention est une charte du i5 juillet i3o3, conservée aux archives municipales du petit village de la Cadière. La maison des Baux, le puissant monastère de Saint- Victor-lez-Marseille, les Catalans, les comtes de Provence la possédèrent tour à tour; ces changements de maître n'avaient pas lieu sans violences et eurent pour résultat de déterminer de brusques oscillations dans le chiffre de sa population. Au douzième siècle, la Ciotat n'était qu'un pauvre hameau de pécheurs qui comptait à peine quelques feux. Un siècle plus tard , sous la domination des abbés commendataires de Saint- Victor, le nombre des habitants atteignait près de trois mille. Sa prospérité s'accrut rapidement avec l'occupation catalane, et ce nombre s'élevait à près de douze mille lorsque la révocation de Pédit de Nantes et l'établissement du régime des quarantaines ruinèrent la ville et diminuèrent subitement sa population de plus de moitié. Ce mouvement de décroissance s'accentua encore pendant la Révolution; mais, dès le

\\Nnuucnccmcnt du siècle, la vie un moment sus- )SMviuc commença à renaître. La population officielle, qui était de cinq mille environ en 1820, *!iel^nait six mille en 1840. — Depuis lors, Té- MMissement des grands chantiers de construction de navires de la Compagnie des messageries maritimes, qui occupe à elle seule de dix-huit cents à deux mille ouvriers, a fait de la Ciotat une ville industrielle fort importante, et le nombre de ses habitants est reJevenu ce qu*il était au temps de sa plus grande prospérité.

Les ateliers de la Ciotat sont, avec ceux de la Seyne, près de Toulon, les plus importants de la Médiicrrané»:; et la puissante Société des messageries v construit, depuis plus de trente ans, un très-i;rand nombre de navires soit pour ellemême, soit }X)ur PKtat, soit pour diverses comjviiinics de navigation. 11 ne se passe pas d'année qu'elle ne mette à Ûùl un de ces magnifiques |>aquobots A vapeur destinés aux voyages transoccamques ou mcine des vaisseaux de guerre pour le scrvicw' de notre tlotte.

Le port de la Ciotat s'ouvre au Sud-Est; deux jeicos, entre lesquelles est ménagée une passe de près de cent mètres, sont réunies, du côté de la terre, par une esplanade de quais qui ont plus de mille deux cents mètres de développement. La

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superficie du bassin est de dix hectares; sa profondeur varie entre quatre et six mètres. Les conditions générales et les installations de cet établissement maritime sont plus que suffisantes pour ce petit port oti le commerce est presque nul et où Tannée s'écoule quelquefois sans quUl s'y fasse un trafic sérieux avec Tétranger. Tout se réduit au petit cabotage avec les ports voisins et ^« aux échanges indispensables pour l'entretien et «) Talimentation de la population industrielle de la Compagnie de navigation. La pèche seule y est très-active, et occupe plus de trois cents marins montés sur près de cent cinquante bateaux. Comme port de commerce, le voisinage de Marseille et Téloignement du chemin de fer condamnent la Ciotat à une stagnation complète. La rade, parfaitement abritée des vents du Nord et de rOuest par un vaste hémicycle de montagnes, est un peu trop découverte du côté du large. Elle est en général fort houleuse et présente, dans les tempêtes, d'assez médiocres conditions pour le mouillage. L'Ile Verte, qui rompt les coups de mer du Sud-Est, ne les empêche pas de se faire sentir d'une manière très -fatigante à l'entrée même du port. Il serait à la rigueur possible de remédier à cet inconvénient en rattachant Tlle Verte au Bec de l'Aigle par une de ces jetées grandioses qui ne sont qu'un jeu pour les ingénieurs modernes. La rade foraine serait alors transformée en rade fermée ; et les plus gros na-

vires pourraient mouiller jusqu^à Tentrée du port dans des eaux tranquille» et par des fonds de plus de vingt mètres. L'entreprise est séduisante et a été quelquefois proposée. Au point de vue technique, son exécution ne présenterait pas de sérieuses difficultés, et on peut même évaluer avec certitude que cette soudure de l'Ile Verte au continent n'occasionnerait pas une dépense supérieure à celle de beaucoup d'ouvrages à la mer déjà construits dans nos grands ports de commerce. Mais, on doit le reconnaître, cette création artificielle ne changerait pas sensiblement les conditions économiques du port de la Ciotat.

C'est au territoire qui entoure un port qu'il appartient toujours d'en alimenter le mouvement et de régler la marche de son commerce. L'agriculture est pauvre dans la région, l'industrie presque nulle. La rade est séparée du reste de la Provence par un rideau de montagnes qui forme une véritable barrière. Aucune grande vallée ne débouche dans les environs ; le port n'est pas en communication avec le cœur du pays; les routes qui y conduisent serpentent sur un terrain ingrat et aride, artificiellement disposé suivant des terrasses étagées les unes au-dessus des autres et soutenues par des murs en pierres sèches. Point de grande culture; presque pas d'eau. Le sol paraît brûlé comme si l'on était aux abords d'une immense fabrique de produits chimiques; les oliviers souffreteux sont la seule culture qui

donne un véritable rapport; et leur feuillage, desséché par le soleil et r%:ouvert d'une poussière blanche, se distingue à peine de la roche grisâtre. Sans le magnifique horizon de mer qui colore et poétise toutes les côtes de Provence, la cam-

/ pagne qui bit suite aux faubourgs de la ville ferait 'gt naître cette impression de malaise et de répugnance qu'on éprouve instinctivement dans la .**aone de scories qui entoure les grandes agglomé-

* rations iadustrielies. Rien ne saurait y attirer l'artiste, Tarchéologue ou Térudit. Le spécialiste seul, ingénieur, mécanicien ou marin, visite avec intérêt les cales de radoub, les grands ateliers de réparation ou de construction des machines, et tous les engins qui servent à l'armement des gros navires. Mais la ville n'offre ni ressources, ni curiosités, ni souvenirs. Absorbée par la puissante Compagnie qui la fait vivre, elle ne présente qu'un amas confus de cantines, d'auberges et de casernements vulgaires, conséquences naturelles de la grande usine à laquelle elle doit une fortune et un bien -être matériel que sa situation maritime, agricole et commerciale ne lui aurait jamais permis d'obtenir.

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