AVANT-PROPOS
En dérobant à M. Gebhart le titre d'un de ses plus aimables livres, j'ai voulu tout ensemble, et me proposer à moi-même un rare modèle, et rappeler aux profanes qu'il ne leur convient pas de se désintéresser tout à fait de la vie des saints. Ainsi d'ailleurs en jugeaient les contemporains des deux personnages en qui j'ai cru reconnaître les traits essentiels de la Provence mystique. Louis Habert de Montmort, maître des requêtes et membre de l'Académie française, l'ami, l'hôte et l'éditeur de Gassendi, avait beaucoup de goût pour Antoine Yvan, et quant à Madeleine Martin, nous la voyons écrire familièrement à M. de Chavigny, secrétaire d'Etat et protecteur du bon poète Jean-François Sarasin. Epoque savoureuse, pittoresque, édifiante entre toutes^ où la France, à la veille de se convertir au solennel et au grandiose, prolonge les derniers beaux jours de la libre fantaisie... ^wï-^j^-^ii.
Tout gentil cœur composait un rondeau, Vieille ballade était un fruit nouveau,
Les triolets avaient grosse pratique : Tout nous riait, mais tout est à vau-l'eau. Voiture est mort, adieu la Muse antique.
On avait appris à lire dans VAstrée, à prier dans le jardin de la bouquetière Gl} cera, à chanter sur le Pont-Neuf. On ne savait pas, on ne voulait pas choisir entre Balzac et le P. Garasse, entre Malherbe et Théophile, entre la « chambre bleue » et la « Pomme de Pin ». Les saints abondent, les grotesques ne manquent pas. Sous les arceaux de la Place Royale, les honnêtes gens leur font fête aux uns et aux autres, ravis quand, d'aventure, le même homme les édifie et, tout ensemble, les amuse. A qui voudrait peindre dignement cette fresque incomparable, il faudrait la verve d'un Gautier, la pénétration, la demi-candeur du premier Sainte-Beuve, la sainte rudesse du grand Arnauld. Voici, du moins, deux figures provençales que le peintre futur de ces temps héroïques devra retenir. On les a dessinées avec autant d'amour que de franchise. Les âmes pieuses qui liront ce livre ne tiendront pas rigueur à mon humble prose s'il lui arrive parfois de descendre du ciel sur la terre. Les autres ne contristeront pas mes deux provençaux en refusant de les suivre de la terre au ciel.
Vinon (Var), avril 4907.