‹ La Provence mystique au XVIIe siècleChapitre 26 sur 30 · NOTRE-DAME DE GRACES ET LE F. FIACRE · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME DE GRACES ET LE F. FIACRE

D'après l'Histoire de Notre-Dame de Grâces de Cotignac (Provence), par l'abbé Laure... curé-doyen de Cotignac. Marseille, 1886.

Canis Antheaume, né à Marly-la-Ville, le 21 février 1609, entra comme frère convers chez lesaugustins de Montmartre (les petits pères) le 19 mai 1631 et prit le nom de frère Fiacre de Sainte-Marguerite. Le couvent des petits pères avait alors pour supérieur un provençal, le P. Anselme. On sait que peu après les augustins se transportèrent à Notre-Dame des Victoires, Louis XllI ayant présidé le 9 décembre 1629 à la pose de la première pierre de cette église qui porta le nom de Notre-Dame des Victoires, en souvenir de la victoire de la Rochelle. Après un séjour à Lyon, le P. Fiacre est rappelé à Paris en 1635 et il remplit l'office de « frère quêteur j. Il se lie d'amitié avec le pauvre prêtre, M. Bernard (1588- 1641), et est associé, d'une façon merveilleuse, à la guérison de ce saint homme (1636). Celui-ci fait connaître à Anne d'Autriche la sainteté du F. Fiacre. Vers le même temps Fiacre « a compris, à des mouvements intérieurs, que les vœux de la reine seront exaucés et il déclare à son confesseur que, pour

avoir un fils, la reine doit faire célébrer trois neuvaines, l'une à Notre-Dame de Grâces, en Provence, la seconde à Notre- Dame de Paris, et la troisième à Notre-Dame des Victoires. Le P. Pierre, confesseur du F. Fiacre, en parle à son tour au P. Jean l'Évangéliste, prieur du couvent (qui tous deux ordonnent au serviteur de Dieu de garder le silence)... En l'année 4637, et le troisième jour du mois de novembre, après siî ans de prières continuelles en faveur de la reine, vers les deux heures du matin, le F. Fiacre était remonté dans sa cellule après l'offlce des matines. Selon son habitude, il s'était mis à genoux pour reprendre sa prière, lorsqu'il entendit tout à coup les cx"is d'un petit enfant. Étonné, le bon frère tourne aussitôt la tête et il aperçoit la sainte Vierge, entourée d'une douce lumière, ayant une triple couronne sur la tête, les cheveux pendants sur les épaules, revêtue d'une robe blanche semée d'étoiles, assise et tenant un enfant entre ses bras. Comme il était saisi de frayeur: « N'ayez pas peur, lui dit la Vierge, je suis la mère de Dieu et l'enfant que vous voyez est le dauphin que Dieu veut donner à la France. »

... Vers les quatre heures du matin de cette même nuit, se fait une (nouvelle) apparition de la mère de Dieu qui prononça les paroles suivantes, si importantes pour la monarchie française, si glorieuses pour Notre-Dame de Grâces, et que le bon frère a consignées lui-même dans ses mémoires : « ... Pour marquer que je veux qu'on avertisse la reine de faire trois neuvaines en mon honneur, voilà la même image qui est à Notre-Dame de Grâces, en Provence, et la façon de l'Église. »

Le F. Fiacre vit alors l'image de la Vierge et de l'église de Notre-Dame et les examina avec le plus grand soin. L'image avait quatre doigts de plus en hauteur que celle de Notre- Dame de Paris et l'église était faite en demi-rond, semée d'étoiles et azurée à l'endroit du maître-autel. » L'auteur répond ici aux différentes objections que peut soulever cette merveilleuse histoire (1).

(1) « On 88 tromperait — écrit-il — si l'on s'imaginait qu'à Paris le choix du sanctuaire do Notre-Dame des Grâces dut paraître étonnant. Il y avait vingt ans que dos relations suivies et publiques s'étaient établies entre l'Oratoire de Cotignac et celui de Paris (p. 121).

Les supérieures du F. Fiacre hésitant encore, celui-ci communique sa peine à M. Bernard, qui raconte à son tour l'histoire au cardinal de la Rochefoucauld (celui-là même à qui le P. Yvan refusa son moule). Le cardinal ordonne une enquête qui lui semble donner raison au F. Fiacre, mais, « par excès de prudence », il se contente a de rendre en secret gloire à Dieu » ; alors « Claude Bernard s'en alla, comme par inspiration, vers le Louvre, pénétra sans trop le vouloir jusqu'aux appartements de la reine, et l'ayant rencontrée elle-même, il ne craignit pas de lui raconter, tout au long, et sur le ton le plus assuré, la vision du F. Fiacre ». « Le P. Sirmond, confesseur du roi, fit part de toute cette affaire au monarque, qui ordonna que les prières demandées seraient faites, et qu'un prêtre irait avec le F. Fiacre, à Notre-Dame de Grâces, pour y célébrer une neuvaine de messes. » Le frère avait déjà fait les trois neuvaines « dont la dernière se termine le 5 décembre 4637. Cette date est remarquable, et il est bon de la retenir, en vue de la naissance de Louis XIV. »

L'ordonnance du roi, envoyant le F. Fiacre et le P. Chrysostôme en Provence est du 7 février 1638. La déclaration connue sous le nom de vœu de Louis XIII est du 10 févi'ier 1638, L'abbé Laure montre que ces deux documents sont dus à une même inspiration « Sans l'assurance d'avoir un fils, Louis XllI n'aurait pas fait le vœu de 1638. Le F. Fiacre et son compagnon firent à pied le voyage de Paris à Cotignac. Ce voyage dura trois mois. Le fi'ére reconnut « le tableau de la vision » (le tableau que l'on vénère aujourd'hui encore à Cotignac), fit la neuvaine prescrite et revint directement à Paris. Le 5 septembre de la même année 1638, « naquit le premier enfant d'Anne d'Autriche, le fruit des prières du F. Fiacre, neuf mois précisément après la promesse, malgré vingt-trois ans d'un mariage stérile (1). »

En 1644, Anne d'Autriche, alors régente, envoya de nouveau le F. Fiacre à Cotignac, avec mission d'offrir à Notre-Dame de Grâces un grand tableau « où il (Louis XIV) est représenté

(1) Le savant historien place ici des considérations très intéressantes sur le « miracle » de cette naissance. Il va peut-être un peu loin lorsqu'il écrit « si l'on explique... tout naturellement la naissance de Louis XIV, le F. Fiacre n'est plus un homme de Dieu... il devient simplement un imposteur » (ibid., p. 135).

à genoux devant la Sainte Vierge, à qui il offre la couronne et son sceptre (1) ». Enfin le 21 février 4660, Louis XIV luimême, en route pour l'île des Faisans, vint en pèlerinage à Cotignac. (Laure, loc. cit., p. 111-144, passim).

UNE «PIETAi DU PERE YVAN

J'emprunte au baron II. Guillibert la page suivante sur une statuette attribuée au père Yvan, et qui fit partie de l'exposition de VArt provençal organisée à Marseille en 1906.

Le sujet émouvant et grandiose de la mère du Sauveur, adorant, dans son immense douleur, le corps divin descendu de la croix et reposant sur ses genoux, devait d'autant plus inspirer les artistes, qu'il excitait davantage la piété des fidèles.

Les pietà de l'Ecole provençale ne sont pas rares : plusieurs ont acquis, ces derniers temps, un renom bien mérité.

Celle qui figure à l'Exposition sous le n» 976 est l'oeuvre d'un saint prêtre, né à quelques lieues d'Aix, à Rians, en 1576, et décédé à Paris en 1653. 11 professait un culte particulier pour la Matei' dolorosa. On a de lui des tableaux, des gravures, des statues de madone et cette pietà poljchromée. Le père Yvan fut chargé, à Aix, de la chapelle de Notre-Dame de Beauvezet et ensuite de la paroisse de Sainte-Madeleine. L'exécution de cette œuvre, empruntée au cabinet du fervent amateur aixois, M. L. de Bresc, de l'Académie, et du Comité de l'Art provençal, est antérieure k l'année 1638, date de la fondation par le P. Yvan de l'ordre des religieuses de la Miséricorde.

Cette piciti révèle plus d'une des qualités exigées de l'artiste professionnel. On y remarque le sentiment du réel dans l'en-

(1) Ce tableau a disparu.

semble et dans les détails, ainsi que l'expression idéalisée des pensées évoquées par le sujet. Le visage de la Vierge dit bien la douleur contenue mais poignante, les yeux sont gonflés de larmes. La tète tombante du Cbrist, les bras sans vie, entraînés par leur poids, sont impressionnants. Plus d'un maître revendiquerait cette œuvre du P. Ant. Yvan.

Elle est de petite dimension et mesure soixante centimètres de hauteur sur vingt-six de largeur. Les couleurs assez épaisses, qui recouvrent le bois, sont bien ordonnancées; elles ont protégé l'essence du tremble contre les injures du temps-

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