‹ La Provence mystique au XVIIe siècleChapitre 25 sur 30 · JÉSUS SOIT AIMÉ · texte numérisé non relu

JÉSUS SOIT AIMÉ

De notre monastère, ce 8« mars 1668.

« Mon Révérend Père,

« Nous supplions très humblement Votre Révérence d'agréer que nous révoquions la demande que nous avons faite de la mère Madeleine pour générale de l'ordre et supérieure perpétuelle de Paris, d'autant que c'est un papier que l'on nous a fait signer par surprise, étant dressé par M. Bontemps, qui le communiqua à la mère Madeleine, laquelle envoya quelques religieuses parler à lui et sans le proposer au chapitre, ni à la communauté; l'on nous le fît signer à toutes les unes après les autres, dont la plus grande partie ne savait pas ce qu'elles signaient, nous ayant pris avec tant de précipitation que pas une ne put savoir le sentiment de sa compagne, et nous prenant chacune en particulier. Quelle est la fille qui aurait eu la hardiesse de résister contre la mère Madeleine, qui était pour lors supérieure, dont la conduite est si violente et surtout pour ce qui la touche, que c'aurait été s'exposer à une tjTannie étrange. Ce que nous supplions Votre Révérence de considérer; de plus, il y a d'autres causes de nullité dans cet acte, qui est que ladite mère Madeleine a ordonné elle-même que l'on signât pour douze religieuses absentes, à leur insu, ce qui a été fait; de plus, douze, tant converses que novices, ont signé audit acte, lesquelles n'ont voix

active, ni passive, ce qui doit obliger Votre Révérence de nous accorder la grâce que nous lui demandons et celle de nous croire, mon Révérend Père, vos très humbles, obéissantes et plus soumises filles et servantes.

Sœur Marie de Sainte-Catherine, Sœur Marie de LA Miséricorde, Sœur Marie de Saint- Alexis, Sœur Marie de la Mère de Dieu, Sœur Marie de Sainte- Agnès (1).

Au moment où cette supplique a été écrite, — dictée, comme on le voit du reste, par un des canonistes du couvent, — Madeleine n'étaitplus supérieure. D'un autre côté nous savons qu'elle fut déposée de sa charge dans le courant de 1667, et que la mère Saint-Gabriel, Glaire Teissier, fut nommée en sa place. Il semble que pour prévenir ce scandale, les amis et les sœurs fidèles, représentés dans notre supplique par le sieur Bontemps (2), aient eu l'idée de faire signer par le couvent de Paris une pétition au pape, aux fins d'obtenir une sorte de consécration de Madeleine dans sa double charge de générale de l'ordre et de supérieure de Paris. Que quelques signatures aient été emportées par surprise, et qu'on ait commis d'autres irrégularités du même genre, je le croirais assez volontiers. Tout n'est pas également faux dans la page qu'on vient de lire. Il n'est plus habile mensonge que celui qui se dérobe sous un vernis de vérité. D'ailleurs, nos bonnes religieuses avaient bec et ongles pour se défendre et elles ont montré, par la suite, que la tyrannie de Madeleine ne suffisait pas à paralyser leur audace. Prises une à une, et avant qu'elles aient eu le temps de

(1) Archives nationales, L. 772.

(2) Vraisemblablement le frère d'une des premières religieuses, Anne de Bontemps, que nous avons déjà vu se mettre au service de Madeleine (cf. p. 353).

se concerter entre elles, la plupart signèrent donc tout ce qu'on voulut et la supplique partit pour Rome.

J'imagine que cette défaite poussa les meneurs à brusquer les choses et qu'on décida de procéder à la déposition do Madeleine avant que Rome ait eu le temps de répondre. Clément IX n'avait aucune raison de refuser aux religieuses de Paris ce qu'elles lui avaient demandé. Il importait donc de mettre le pape en présence du fait accompli et de nommer une autre supérieure à la place de Madeleine. Ainsi fut fait, et, comme nous le montre notre document, la fondatrice n'était plus supérieure à cette date du 6 mars 1668, au moment où quelques sœurs, prises d'un scrupule un peu tardif, communiquèrent leurs inquiétudes canoniques au prieur de Saint-Germain. Nous savons, d'autre part, que la réponse favorable de Clément IX arriva au couvent de Paris, dans cette même année 1668(1), et que les révoltées ne tinrent aucun compte de ce bref, qui confirmait ad vitam l'autorité de Madeleine. C'est peut-être pour excuser cette désobéissance au Saint- Siège que le chef de l'opposition conseilla à quelques religieuses de dénoncer au prieur de Saint-Germain les irrégularités qui semblaient annuler la réponse du pape en annulant la demande du couvent.

Quel était le nombre exact des révoltées? Les cinq que nous tenons ne sont pas assez importantes pour qu'on puisse faire peser sur elles la responsabilité du complot. L'état-major nous est inconnu. Il y a bien la bonne sœur Teissier (Saint-Gabriel), celle-là même que la maison de Paris se donna comme supérieure, après avoir déposé Madeleine, et qui eut au moins le très

(1) Le bref est du 23 juillet 1668. L'original s'en trouve à la bibliothèque de la mairie d'Arles.

grave tort de ne pas résister à cette injustice. Coupable, sans doute, complice des persécuteurs, rien ne nous prouve qu'elle ait eu la haute main dans toute cette aventure, et il me paraît même assez \Taiseml)lable que 'a petite armée des sœurs fidèles défendit sa candidature pour faire échouer une ambition plus redoutable. Claire Teissier ne manquait certes pas d'intelligence. Petite villageoise de Trets en Provence, reçue d'abord par le P. Yvan comme sœur converse, son mérite, bientôt remarqué, l'avait fait admettre au rang des religieuses de chœur. Le mén ologe miséricordien ne nous parle que de ses vertus. Elle avait passé par le rude noviciat de la « petite maison », et elle avait pleuré avec les dix autres premières sœurs pendant la captivité de Madeleine au couvent de Sainte-Marie. Et maintenant, l'ordre fondé, un nombreux chapitre de miséricordiennes tenu près de la tombe du P. Yvan répudiait solennellement la douce héroïne qui avait assuré le triomphe de la Miséricorde et l'appelait à prendre sa place, elle, Claire Teissier, qui tenait tout de Madeleine et qui connaissait mieux que personne les droits, la sainteté et la bonté de la fondatrice. Que se passa-t-il? Fut-elle étourdie par cette gloire imprévue, obéit-elle docilement à un confesseur qui s'était promis de régner par elle, la pauvre fille ne nous a pas livré son secret. Peut-être se promit-elle d'être courageuse au lendemain de son élection et de se servir de son pouvoir pour mettre fin à la révolte, ignorant que son autorité même faisait d'elle comme un otage des rebelles! Toujours est-il que les épreuves de Madeleine continuèrent de plus belle (1). A la date de janvier

(1) Claire Teissier mourut six mois après son élection (7 février 1668) ; elle fut remplacée par Marguerite Péculier (Marie de la Mère de Dieu). Les mêmes questions se posent au sujet de cette dernière. Leur conduite, qui nous parait inexplicable, ne semble pas du reste

1670, nous lisons dans le calendrier miséricordien ces lignes navrantes : « Notre fondatrice chassée de son couvent de Paris arrive malade à Avignon. »

« Elle partit de Paris, continue le P. Grozes, avec une de ses compagnes, n'emportant avec soi que le crucifix dont la reine lui avait fait présent, ayant le cœur percé de douleur de ce qu'on lui avait refusé la consolation de dire le dernier adieu à ses fidèles amies, les révérendes mères carmélites... De Lyon, elle descendit à Avignon, où elle arriva accablée d'infirmités, et épuisée par les fatigues d'un si long voyage dans un hiver si rigoureux que, le Rhône étant glacé, il fallut venir en litière. Ses sœurs lui firent un grand accueil, et la reçurent avec une satisfaction incroyable dans leur monastère (1). »

De 1670 à la fin de 1677, tout renseignement nous manque. Nous savons seulement que Madeleine resta près de cinq ans à Salon, comme supérieure. Elle aimait l'humilité et le calme de ce petit couvent. Cependant, elle n'abdiquait ni les droits ni les devoirs d'une supérieure générale. Elle essaya de fonder deux maisons nouvelles, une à Tarascon, l'autre à Beaucaire, mais « la reine mère, son illustre protectrice, était morte. La cour, qui n'agrée pas trop que les monastères se multiplient, surtout dans les petites villes, refusa son consentement, et ces deux desseins échouèrent, parce qu'on ne put jamais obtenir la permission du roi (2) ».

Alors elle se décida de partir pour Rome, où on lui avait demandé de fonder une maison de son ordre.

En effet," sa réputation avait passé les Alpes et lui avait attiré des admirateurs dans la capitale du monde.

avoir scandalisé les contemporains. Il n'y a pas un mot de blâme dans nos chroniques, à l'adresse de ces deux sœurs.

(1) Ghozes. p. 316, 317.

(2) irf., p. 321, 3-22.

Plusieurs cardinaux et un grand nombre de prélats qui avaient été les témoins de sa vertu à Avignon et dans les autres villes de France, en avaient publié à Rome des merveilles... Innocent XI avait ouï parler de cette sainte fille, pour laquelle il avait des considérations très particulières, et plusieurs dames de la première qualité avaient déjà obtenu de Sa Sainteté qu'elle viendrait à Rome pour y établir un monastère de son ordre et l'on a trouvé dans la cassette de la mère Madeleine le contrat par lequel une grande dame s'était obligée de fournir aux frais de cette nouvelle fondation...

« Ce fut pour l'exécution de ce grand dessein que la mère Madeleine partit de Salon pour retourner à Avignon, d'où elle prétendait partir pour Rome... Elle arriva à Avignon le 25 de novembre de l'an 1677. ..et commença à prendre des mesures pour son voyage de Rome, mais la divine Providence la destinait à faire un plus grand voyage dans le ciel.

« On reconnut bientôt que la maladie de la mère Madeleine était une hydropisie extrêmement dangereuse... Le premier jour de l'an 1678, elle fit pour la dernière fois une conférence à ses sœurs sur le mystère de la Circoncision », et dès lors ne songea plus qu'à se préparer à mourir.

« Mgr Nicolini, qui était alors vice-légat d'Avignon... lui fit l'honneur de la visiter dès qu'il apprit que sa maladie était dangereuse... Madeleine lui montra le crucifix dont la reine lui avait fait présent, en ajoutant que si Dieu la retirait de ce monde, elle priait Son Excellence d'envoyer au pape ce crucifix... Mgr le vice-légat la vit par trois fois dans sa chambre pendant sa maladie. Il lui envoya plusieurs rafraîchissements, et, chaque jour, matin et soir, il voulut être informé de sa santé...

« Trois jours avant sa mort, elle dicta une lettre

circulaire pour dire adieu à tous les monastères de son ordre... Le même jour qu'on envoya cette lettre, la mère Madeleine en reçut une de son monastère de Paris, signée de toutes les religieuses, qui, après lui avoir témoigné le chagrin que leur avait causé la nouvelle de sa maladie, lui demandaient très humblement pardon des mauvais traitements qu'elle avait reçus dans leur maison. Cette lettre la consola infiniment. Elle leur fit réponse... qu'elle mourait avec un cœur de mère pour elles et que, si elle avait quelque crédit dans le ciel, elles ressentiraient bientôt l'effet de ses prières ».

Quelques minutes avant de mourir « elle leva son crucifix et donna sa bénédiction à toutes ses sœurs et à tous ses monastères en faisant autant de signes de croix avec son crucifix qu'il y a de maisons dans son ordre. Après quoi, ayant mis ses deux bras en croix sur sa poitrine et fermé les yeux, elle expira tranquillement, le vingtième de février de l'année 1678, étant alors âgée de soixante-cinq ans et quelques mois, trente-huit ans après sa profession.

« Dès qu'on sut dans la ville d'Avignon que la mère Madeleine était morte, tous ceux qui avaient quelque connaissance dans ce monastère s'empressèrent d'obtenir quelque chose qui eût servi à cette sainte fille pour avoir de ses rehques. On envoya de toutes parts des linges, des chapelets et des bagues pour les faire toucher à son corps, et si la voix du peuple suffisait encore aujourd'hui pour rendre des honneurs publics aux fidèles après leur mort, on peut dire que Madeleine eût éîé bientôt canonisée par les acclamations de tous les habitants de cette ville qui l'appelaient du nom de sainte...

« On exposa (son) corps dans le chœur auprès de la grille, pour satisfaire àladévotion de tous les habitants de cette ville qui ne pouvaient se lasser de le voir, et je

fus moi-même le témoin du grand concours de toute sorte de personnes qui accouraient en foule dans l'église de Notre-Dame de Miséricorde.

« Ce concours extraordinaire dura trois jours, pendant lesquels il fallut laisser son corps exposé... Mgr le vicelégat y vint pour lui rendre les derniers devoirs. Enfin, après l'avoir mise dans le tombeau, dans l'endroit où elle avait souhaité, aux pieds de l'image de la sainte Vierge qui est dans le chœur (1), on lui fit un service plus solennel, le quatorzième jour après son décès... Mgr le vice-légat, et toute la noblesse d'Avignon, assista à cette cérémonie, et entendit avec applaudissement l'oraison funèbre de la mère Madeleine qui fut prononcé par le R. P. Marc-Antoine de Roys, célèbre prédicateur de la congrégation de la Doctrine chrétienne (2). »

Tout pour le fondateur, rien pour la fondatrice, Madeleine disparue, les miséricordiennes ne surent pas assez s'affranchir de cette consigne que leur mère leur avait imposée, que Gondon avait exécutée avec une si paisible injustice et contre laquelle, pour ma part, je me suis élevé presque à chaque page du présent livre. Oui, on fit bien venir un «célèbre prédicateur» pour l'oraison funèbre de la sainte. Quelques anciennes rédigèrent leurs souvenirs. On s'efforça de comprendre, de goûter et de répandre l'impossible biographie que le trop mystique P. Piny — un an après la mort de Madeleine — « déduisit », « pour l'instruction des âmes, sur le triple baiser de Dieu qui, dans la doctrine de saint Bernard, forme les trois états delà vie parfaite, des commençants, des profitants et des parfaits (3). » Puis, on fit choix

(1) Toutes les recherches faites, au cours du dernier siècle, pour retrouver les restes de Madeleine ont été vaines.

(2) GnozEs, p. 3:J2-34i.

(3) Cf. plus haut, p. XIII.

d'un écrivain que tout le monde pût lire, et on pria le P. Grozes d'écrire sur nouveaux frais, l'histoire de Madeleine. Mais, outre qu'on aurait pu mieux choisir, on négligeait l'essentiel. Personne en effet, alors qu'il en était encore temps, ne semble avoir eu souci de recueillir la correspondance de Madeleine, ses notes spirituelles, les brouillons de ses conférences. On ne se doutait guère qu'un j our viendrait où le moindre billet écrit de sa main nous paraîtrait plus précieux que les quatre centsoixantesix pages du P. Grozes.

D'ailleurs nos archives plusieurs fois ravagées ne nous permettent pas de suivre la survivance de Madeleine dans la dévotion de ses propres filles, de savoir l'idée que les miséricordiennes du dix-huitième siècle se faisaient de la fondatrice et du fondateur. Après une nouvelle fondation — celle de Sancerre en 1686 — l'ordre put se maintenir à peu près dans l'état florissant où l'avait laissé Madeleine. Faute de ressources et de vocations les deux maisons d'Arles (1783) et de Salon (1778) s'éteignirent.

Puis vint la grande tourmente de la Révolution et avec elle la ruine de toutes les maisons provençales de Notre-Dame de Miséricorde, Aix, Marseille, Avignon. Les Parisiennes tinrent bon. Traquées, chassées coup sur coup des pauvres réduits où elles se réunissaient (rue Saint-Dominique, rue de la Chaise où elles avaient commencé un petit pensionnat), nous les voyons s'installer au no 5 du quai de la Tournelle (1807-1812). C'est là que deux miséricordiennes d'Aix viennent en 1810 se joindre à elles et leur apporter le cœur du P. Y van.

De 1812 à 1820, le couvent fut transporté au n" 6 de la rue Neuve Saint-Etienne; enfin, en 1820, on achète le local de la rue Neuve Sainte-Geneviève — aujourd'hui

rue Tournefort — qui est devenu la maison mère de l'ordre. Du vaste couvent qu'elles ont fondé de leurs deniers et au prix de sacrifices infinis, elles ne gardent plus aujourd'hui que quelques misérables cellules dont la république française ne tardera pas sans doute à revendiquer la propriété.

Un bien leur reste que le plus consciencieux des liquidateurs leur permettra d'emporter dans leur exil. En 1824, lorsque la princesse de Condé mourut au monastère royal des bénédictines du Temple, monastère qu'elle avait fondé et dont elle était prieure, on élut pour la remplacer une aixoise, la mère Victime Pin, arrière-petite-nièce du P. Alexandre Piny, le premier biographe de Madeleine. La mère Victime avait fait ses vœux en 1789 chez les bénédictines d'Aix en Provence. Trois ans plus tard, chassée de ce monastère (13 septembre 1792), elle s'était retirée avec quelques-unes de ses compagnes dans une petite maison contiguë à l'église de Saint-Sauveur, et, sous la Restauration, en 1818, elle était entrée chez les bénédictines du Temple.

La mère Victime était en relations étroites avec les miséricordiennes d'Aix où trois de ses sœurs avaient fait profession. C'est elle qui fut chargée par les anciennes miséricordiennes d'Aix de rendre à la Miséricorde de Paris les reliques du couvent d'Aix et, notamment, le cœur de la mère Madeleine. Elle s'acquitta de cette mission en 1827, ajoutant au précieux dépôt la somme d'argent nécessaire à la confection d'un beau reliquaire.

Qu'on me pardonne d'insister avec complaisance sur ces humbles détails qui n'intéressent pas la grande histoire. Compatriote de Madeleine Martin et de la mère

Victime, il m'a semblé que j'étais à mon tour, pour quelques mois bénis qui ont passé trop vite, le dépositaire du cœur de la sainte fondatrice, et que, pour aider les miséricordiennes dans leur présente détresse, je leur rendais ce cœur admirable, enchâssé dans un reliquaire provençal.

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