Bossuet, Traité du libre-arbitr^, chap. iv, fin
LES PROCEDES DE LA i>ROYIDENCE 57
2^1e de notre logique, c'est qu'il ne faut jamais Muandonner les vérités une fois connues, quelque ilifficulté qui survienne quand on veut les conci-
■r ; mais qu'il faut au contraire, pour ainsi , irler, tenir toujours fortement comme les deux bouts de la chaîne, quoiqu'on ne voie pas toujours le milieu par où rencliaînement se continue. »
Et d'autant mieux, ici, que les deux bouts de la chaîne sont, nous l'avons vu, en pleine lumière.
Et s'il est difficile de voir aussi clairement comment ils se raccordent, il n'est pas impossible, du moins, de l'entrevoir.
La clé du mystère est sans doute dans la science de Dieu. Savoir, en beaucoup de cas, c'est pouvoir. Le pouvoir de l'homme sur les phénomènes de la nature s'est agrandi à la mesure de sa science. Même les forces les plus capricieuses, les vents, la vapeur, l'électricité, la foudre, dès qu'il a su leurs lois, il a pu les dompter et les faire servir à ses desseins. Armé de la science, si courte qu'elle soit encore, il a transformé en un siècle la figure de la planète. Avec un sous-marin il navigue sous les flots; avec un avion il s'envole dans les airs ; avec une mitrailleuse il peut, ne fût-il qu'un soldat médiocre, décimer tout un bataillon de héros ; en jetant une torpille, en appuvant le doigt sur un bouton, il peut faire sauter un cuirassé. Pourquoi? Parce qu'il sait quelques lois qu'ignoraient nos aïeux. Les Allemands, s'ils avaient su, à Verdun, l'inconsistance de nos lignes, auraient passé à travers la brèche ouverte. Notre généralissime, s'il savait tous les plans de l'en-
neiiii, k" battrait à coup sûr. Savoir, c'est pouvoir Of Dieu sait tout, tout ce qui peut être, tout ce qui est, tout ce qui sera, tout ce qui serait dans telles circonstances données. Et rien no l'empêche s .1 le veut, d'amener de loin les circonstances,' comme 1 homme amène de loin à une usine la force électrique. Il peut agir ainsi sur les pliénomenes de la nature. Si l'homme, en pressant sur un bouton, peut faire sauter un navire, Dieu, en déplaçant au bon moment et au bon endroit un atome peut changer, à l'échéance voulue, la face ae la terre. Et c'est de la sorte, au dire de Laplace par une « chiquenaude » initiale, qu'il a débrouillé e chaos et organisé le monde'. Il peut agir sur es décisions humaines : l'occasion nous « apporte toujoursjene sais quoi d'imprévu, en sorte qu'on dit et qu on fait toujours plus ou moins qu'on ne pensait. ii( cet endroit inconnu à l'homme de ses propres actions et de ses propres démarches, c'est l'endroit secret par où Dieu agit elle ressort qu'il remue ..l hur les hommes et sur les choses, il peut a-ir discrètement, sans révéler sa trace, sans troubîer 1 ordre apparent des phénomènes ' : et c'est sa Pro-
explique le rrfle io„? / Ir f ^"'^.f '^«^'f ^onnée par ce quelquun qui nous ne Savons "-"-" P^'' ™t«tée ; mais personnellement
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vidence habituelle. Il peut le faire avec éclat et marquer son passage par une action qui dépasse manifestement la portée des causes secondes mises en présence : et c'est le miracle.
Mais le miracle lui-même n'épuise pas son pouvoir. Et si la force physique dont l'homme dispose pour utiliser sa petite science est limitée par les disponibilités de ses muscles et par l'espace étroit où son organisme peut atteindre S la puissance de Dieu est sans limite comme sa science. Il a. pour utiliser cette science infinie au service de ses desseins, le p,at créateur, qui peut tirer du néant au fur et à mesure les êtres et les forces ; il a sa grâce, qu'il peut répandre à flots continus, parce qu'elle ne change rien directement à renchaînement des phénomènes et à Tordre que sa sagesse a voulu pour l'univers, sa grâce qui, sans violenter la liberté, peut illuminer l'esprit autant qu'il en est besoin pour faire se décider le vouloir.
La Providence est-donc en mesure de gouverner le monde à sa guise, et rien n'y arrive malgré elle v\ contre so;i attente. « Où la sagesse est infinie, il ne reste plus de hasard » -. Le hasard est pour nous : c'est « un nom dont nous couvrons notre
déterminisme et voir si une action supranatureîîe ne sest pas intercalée dans la chaîne des antécédents. L'action providentiLlle pourra donc rester secrète autant que la Providence le voudra.
1. L'homme peut savoir, par exemple, le moyen de modiîler Tétat ou le mouvement des astres ; mais ce moyen n'est pas à sa portée. L'adage savoir c'est pouvoir nest donc "entièrement viai que pour celui qui a la puissance physique d'employer les moyens qu'il' sait nécessaires.