‹ La Providence et la guerreChapitre 63 sur 83 · Math., Xm · texte numérisé non relu

Math., Xm

trophe proche et inévitable ; « les hasards heureux s'accumulent ». Puis ils se dispersent, retournant à leurs lois, et nous avons notre part de déceptions : c'est notre diplomatie qui se trompe dans ses calculs, et laisse les Balkans nous échapper ; c'est nous qui perdons la partie aux Dardanelles pour avoir manqué de décision à la minute propice ; c'est nous qui, dans nos offensives, avons été desservis par un ordre exécuté un peu trop vite ou donné un peu trop tard, par un orage brusquement déchaîné, par quelqu'un de ces « je ne sais quoi » qui échappent aux délibérations humaines ; c'est nous, tout récemment, quand tout était combiné sans doute pour une attaque générale et peut-être décisive sur tous les fronts, qui avons vu les Russes, au lieu d'accrocher l'ennemi, choisir ce moment pour desserrer leur étreinte, s'occuper de leurs affaires intérieures et laisser la navette allemande jeter sur notre front les masses de renfort qui ont paralysé notre élan.

Ces hasards malheureux sont moins nombreux et moins continus, et surtout moins décisifs dans leurs conséquences, que les hasards heureux déjà passés en revue (au chapitre précédent) ; mais ce qui est clair, c'est précisément que nous ne voyons plus les hasards s'accumuler en notre faveur, que nous avons moins souvent la joie d'entrevoir ou de deviner, derrière les événements, la main divine qui en tenait les fils et les nouait à notre avantage. Tout se passe comme si une force mystérieuse veillait à nous garder encore la possibilité de la victoire et donc à parer les coups qui nous seraient

mortels, comme à Verdun; mais laissait pour le reste les événements courir, et ne mettait aucune hâte à les diriger vers le dénouement.

Ces deux ordres de faits : les hasards qui se retournent contre nous après nous avoir singulièrement favorisés, et la détente des âmes après la période de ferveur, ont exactement coïncidé. Ceci serait-il la cause de cela?

Nous pouvons déjà répondre : c'est possible. Tous nos alliés ont mis des conditions à leur alliance. Dieu a le droit de mettre les siennes. lien met quand on lui demande un miracle : il ne fait jamais de miracle sans une raison de haute sagesse. Cette raison peut -elle être autre chose que le retour de la France à Dieu ? Essayons de le découvrir.

La Providence, disions-nous, pourrait, d'un geste, exorciser le cauchemar sanglant qui pèse sur le monde. La France 1 aurait pu aussi, il y a quelques mois (décembre 1916), et sans aucun doute le pourrait encore. L'ennemi nous offrait la paix, sa paix, « la paix allemande », d'après « la carte de guerre ». En insistant un peu, il aurait probablement consenti à rentrer dans ses frontières et à conclure : « Partie nulle », quitte à recommencer à son heure. D'un geste dédaigneux, le Gouvernement a repoussé l'offre de l'ennemi. D'un geste indigné, la France a crié : « Non ! » Toute la France, même celle de Verdun et des régions en-

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vahiesS et tous les alliés, même la Serbie, même la Belgique, et tous leurs gouvernements.

Et ils ont dit leurs raisons -. Elles tiennent dans une seule : il faut que la uuerre produise des résultats qui payent les sacrifices. C'est TAllemagne qui a voulu la guerre ; nul des alliés n'aurait osé la déchaîner sur le monde ; mais, puisqu'elle existe, il faut qu'elle serve. Il faut que, de ce mal immense, un bien plus grand résulte. Il faut que les horreurs dont nous sommes les témoins ou les victimes soient épargnées aux générations qui viennent. Il faut que la paix apporte la réparation du droit et la sécurité de l'avenir. Tant que cette paix n'est

1. Le 7 mars 1917, à la Sorbonne, devant 5.000 personnes, une émouvante manifestation a symbolisé l'unanimité de la France. Le Président de la Chambre, le Comité catholique, le Comité protestant, le Comité juif, le Comité musulman, la Ligue d'enseignement, la Ligue des Droits de Ihonime, la Ligue des patriotes, le Conseil national des femmes, le Conseil municipal de Paris, la Ville de Verdun, les Départements envahis, les Pères et Mères de familles dont les fds sont morts pour la France, le Groupement des professions libérales, les Agriculteurs, la Fédération des associations industrielles, commerciales et agricoles, les Œuvres sociales, le Président du Conseil, ont fait entendre à tour de rôle des déclarations identiques, unanimement applaudies. Voyez les textes dans la Revuo Ilebdom., 17 mars 1917, p. 389-418.

2. « C'est en pleine conscience de la gravité, mais aussi des nécessités de l'heure, que les gouvernements alliés, étroitement unis entre eux, et en parfaite union avec leurs peuples, se refusentà faire état d'une proposition sans sincérité et sans portée. Ils affirment une fois de plus qu'il n'y a pas de paix possible tant que ne seront pas assurées la réparation des droits et des libertés violées, la reconnaissance du principe des nationalités et de la libre existence des petits Etats; tant que n'est pas certain un règlement de nature à supprimer définitivement les causes qui, depuis si longtemps, ont menacé les nations et à donner les seules garanties efficaces pour la sécurité du monde » (Déclaration des dix Alliés). Ce sont les mêmes principes qui ont été proclamés dans un vote unanime du Sénat français, le 6 juin, et dans ie message du Président Wilson à la Russie, le 10 juin 1917.

pas possible, mieux vaut la guerre. « Et malgré nos misères, disait le représentant de Verdun, je crie : jusqu'au bout, jusqu'à la victoire ^ »

Les alliés ne veulent donc pas de la « paix allemande », paix menteuse, précaire, menaçante, puisqu'elle laisserait dans le monde tous les vieux germes de conflits additionnés des ferments nouveaux ; et ils continuent délibérément la guerre jusqu'à ce que soient réalisés leurs « buts de guerre », jusqu'à ce que soit possible « la paix des Alliés », « la paix dans le droit », avec « les réparations du passé et les garanties pour l'avenir ». Ce sont les mots qui reviennent toujours dans les déclarations officielles.

Pas plus que les Alliés, la Providence n'a décbaîné la guerre (Voyez plus haut, IP partie, chap. i). Moins encore que les Alliés, elle n'est tenue d'intervenir par son action personnelle pour réaliser la paix des hommes, une paix à conclure contre Dieu, faisant partie nulle ou homologuant la carte de guerre de la civilisation moderne, une paix menteuse, précaire, laissant subsister toutes les vieilles tares, tout le mauvais levain des idées et des mœurs d'avant-guerre, additionné encore de tous les miasmes que les grandes commotions soulèvent et répandent dans l'atmosphère des âmes. Les Alliés font la guerre ; la Providence la laisse faire et ne la fait pas. Si on lui demande un miracle pour l'abréger, il faut qu'elle puisse réaliser ses « buts de guerre », et donner aux hommes « la

1. Â la manifestation du 7 mars à la 8orbonne. Voyez Rev. Hebdom., 17 mars 1917, p. 408.

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paix divine », « la paix dans le droit » (or. Dieu aussi a ses dj'oits), avec « les répaiations du passe et des garanties pour l'avenir », avec, du moins (car Dieu n'entend pas enchaîner la liberté de l'homme), une cUiuse qui serve de contrepoids aux tendances antichrétiennes du passe, avec, dans la civilisation nouvelle, un point d'appui pour les forces de salut, une position stralégique contre les offensives du mal. Il faut qu'après cette crise formidable, l'organisme social ait éliminé le virus qui Ta produite et qui, s'il n'est pas éliminé ou suffisamment atténué, ramènerait bientôt les mêmes symptômes et de pires catastrophes.

Ce virus, nous avons vu (H" partie, chap. i) que c'est Toubli de Dieu. Dieu ne peut pas faire des miracles pour l'entretenir. Ce point d'appui, cette position stratégique de Dieu dans l'humanité, ce fut jadis la France. Dieu peut en trouver d'autres, comme la France, après avoir perdu l'Alsace et la Lorraine, a constitué en arrière d'autres places fortes ; mais elle n'a pas pu oublier, et son cœur comme son intérêt lui font redemander les provinces perdues. Parmi ses buts de guerre, c'en est un 011 elle ne transigera pas ■ . Elle n'acceptera pas de paix sans cette clause. La Providence transigera-t-elle, fera-t-elle un miracle pour hâter une paix qui ne lui rendrait pas la France?

Si nous avonsrenvoyé à un autre volumeTexposé des « buts de guerre » de la Providence, nous pou-

1. « Sur ce point, disait notre ministre socialiste A. Thomas aux révolutionnaires russes (mai 19^), notre peuple tout entier ne transigera pas. »

/ons insinuerici en quelques mots qu'il y a, parmi ces buts et l'un de ceux où elle ne transigera pas, le retour de la France à « son droilurier Seigneur »,

Evidemment, même étalée dans tout son détail, la preuve ne se présenterait pas comme une démonstration d'algèbre. Elle repose sur ce qu'on a pu appeler « la vocation de la France ».

Les aptitudes du sujet, l'appel de Dieu : voilà, en deux mots, la vocation. Or, que la France ait les aptitudes à être le missionnaire des idées dans le monde, sa psychologie en fait foi, ainsi que son histoire; et que Dieu lui ait donné la mission de répandre les idées chrétiennes, il l'a manifesté au besoin par le miracle, de Clovis à Jeanne d'Arc et au delà; qu'il la lui garde encore, il est aisé de le croire, ne serait-ce que parce que Dieu a coutume d'utiliser les causes secondes pour l'accomplissement de ses desseins, et que nulle nation n'a surgi encore qui soit capable d'assumer à cet égard le rôle de la France. Que Dieu enfm ait eu ses raisons pour permettre à la malice des hommes de déchaîner cette guerre monstrueuse, c'est ce qui ne peut faire de doute, ni qu'elles vaillent le terrible enjeu, ni qu'elles visent au bien des âmes. Ramener le monde à Dieu et à son Christ, la France d'abord, et ainsi la rendre à sa grande mission : tel est, selon toute vraisemblance, le principal « but de guerre » de la Providence. Tel est du moins — et il semble bien qu'ici on touche de près à la certitude — le seul qu'elle entende poursuivre avec des miracles d'ordre général. Le faisceau de miracles qui nous ont sauvés de la première étreinte

de l'ennemi ont eu pour résultat de réserver la possibilité de ce but. Le jour où ce but sera réalisé, où du moins sa réalisation sera inscrite dans nos intentions et dans nos cœurs et commencera à se traduire dans les actes, ce jour-là, nous pourrons espérer que la Providence a obtenu de la liberté des hommes le minimum des réparations et des garanties qu'elle exige, non plus seulement pour laisser faire la paix, mais pour la faire. Les vœux de la France demandent que le traité de paix lui donne de justes indemnités et, sur le Rhin ou en Orient, des annexions fort désirables ; mais ce n'est que sur l'Alsace et la Lorraine qu'elle ne transigera pas. Qu'on fasse justice aux peuples opprimés, à la Belgique, à la Serbie, à la Pologne, à l'Arménie, et qu'on lui rende l'Alsace et la Lorraine, et la paix devient possible. Qu'on rende aux urnes la liberté de croire, que la France revienne à son Dieu, et tout nous persuade que la Providence tient Tessentiel de ses buts de guerre.

Le but atteint, le moyen de la guerre, en gardant toute son horreur, perdra sa principale utilité ; et la Providence ne manquera pas de ressources pour supprimer ce mal désormais inutile.

Or le but est-il atteint?

La France est faite des Français : les Français, dans l'ensemble, ont-ils fait le geste du prodigue qui revient vers son père?

Hélas! avant de partir, avant de s'y décider, avant d'y penser, le prodigue avait souffert, il avait crié la faim sur son fumier, il avait vu tous ses espoirs le trahir, il avait senti qu'il ne pouvait plus compter sur rien que sur le cœur de son père. Beaucoup de Français, ceux qui combattent face à la mort, ceux qui sont piétines par l'ennemi, ceux qui ont souffert, ou ceux qui les avoisinent, ceux qui tremblent, se sont levés déjà et sont venus vers leur Dieu.

Mais nous qui sommes loin ? Ah ! sans doute, même parmi ceux qui sont loin, il y en a que la guerre a pris dans un de ses remous sanglants ; il y en a, en trop grand nombre, près de qui la mort a passé pour leur emporter un être cher, leur brisant le cœur du revers de son aile. Ceux-là, beaucoup du moins, ont levé les yeux vers leur Père. La croix continue à être rédemptrice. Mais il y a ceux qui, en croyant prendre leur part de la grande souffrance de la patrie, n'ont pas eu à le vérifier dans un sacrifice personnel. Eh bien, ceux-là — on s'en veut presque de le constater, mais on ne peut pas ne pas le voir ; ce n'est pas beau, mais c'est humain — ceux-là sont moins toucliés. Ceuxlà, qui sont encore nombreux, loin du front, sontils beaucoup plus près de Dieu ?

Et si demain, dans nos églises en fête, nous pouvions chanter le Te Denm de la victoire ; aprèsdemain, ne serait-ce pas la ruée au plaisir, la fuite éperdue loin de Dieu, le vivendo hixnriosc du prodigue, la vie de dissipation, la vie de luxure, le paganisiiie ressaisissant la France et la roulant

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à nouveau dans ses flots de boue vers les abîmes?

Et que dis-je : après-demain? Après le Te Deiwi de la victoire ? Mais aujourd hui même, en pleine guerre, alors que la patrie saigne par tant de veines et que tant de victimes meurent pour nous, alors que le monde tremble secoué par des catastrophes d'Apocalypse, alors que les peuples ne savent pas ce que sera demain, alors qu'il faut tant d'énergie encore pour conjurer les suprêmes périls, pour finir la guerre dans la victoire et pour imposer une paix qui dure, alors qu'il faudrait tant de prières et tant de vertus, pour obtenir de Dieu le miracle de miséricorde qui abrégerait le déluge de douleurs où les péchés des hommes ont, par l'enchaînement de leurs conséquences, précipité le monde; en ce moment où, selon le mot d'un journaliste, tous les Français qui aiment la France devraient prier, expier et se sanctifier comme des Carmélites, que voyons-nous?

(( Si paradoxal que cela puisse paraître, — écrivait, dans Le Temps qui passe pour grave, un homme qui entend bien être sérieux \ — le public veut rire : il a soif d'amusement, il se laisse reprendre par l'amour du théâtre et recherche de préférence les pièces gaies. Ce qu'il goûte le plus, au cinéma, ce ne sont pas les belles images qui lui représentent, dans leur vivante réalité, les travaux de nos soldats, qui lui apportent la vision des champs de bataille ; il s'y intéresse assurément, mais beaucoup moins qu'aux péripéties d'un roman

\. Article d'Ad. Brissoii, reproduit dans la Revue pratique d' Apologétique, iànyier 1916, p. 44i] sq.

judiciaire ou qu'aux quiproquos d'un vaudeville mimé... Son vrai plaisir est de regarderies farces extravagantes et naïves où se joue la fantaisie de ses auteurs favoris... La foule se pâme dès qu'elle aperçoit sur raffiche les noms de ses comiques célèbres. Elle veut rire, vous dis-jc. Elle adore les revues, les chansons légères, les sketchs de Sacha Guitry; elle se presse à la Renaissance pour y applaudir La Puce à l'oreille, une des pièces les plus folles de Georges Feydeau. Est-elle assez avantguerre , celle-là ^? Même les bonbonnières, les bodinières, les bouis-bouis élégants, le théâtre Michel, les Capucines retrouvent leurs habitués. Il semble que le Paris d'antan essaye d'émerger des ténèbres et du recueillement des premiers jours, qu'il aspire à ressusciter. 11 emplirait volontiers les cafés et les restaurants de nuit, si le préfet de police consentait à les lui rouvrir. Que l'on approuve ce désir de retour à la vie normale ou qu'on s'en offense, il faut bien se résoudre à le constater. Paris veut se distraire. Paris veut rire. »

Depuis trois ans, le regard tendu vers le front, nous avions retrouvé la fierté d'être Français, mais quand les yeux tombent sur de telles pages, c'est un autre sentiment qui nous remue le cœur.

« Paris veut rire ! La France veut rire ! » Mais qu'est-ce donc qu'il lui faut de plus, à cette Francelà, pour devenir sérieuse ? Elle « a soif d'amuse-

4. On sait qu'une ttoupe a jugé bon de promener une collection de ces pièces davant-guerre à travers lEspagnc, où elle a irmrni de la sorte luclques arguments de plus à ceux qui là-bas nous di'nigrent.

ment » ! Et cela ne l'amuse guère de penser à Fîiéroïsme de nos soldats. Elle « s'y intéresse, assurément » ; mais beaucoup moins qu'aux « sketchs de Sacha Guitry ». Les soldats le savent d'ailleurs. Les permissionnaires qui retournent au front, après avoir traversé nos grandes villes, disent, mélancoliques ou révoltés, selon leur tempérament : « Ces gens-là ne pensent guère à nous pendant que nous allons pour eux nous faire trouer la peau. » Allez vous faire trouer la peau, soldats de France, et soyez braves. On y tient ; car, vous vous trompez, on pense à vous, on pense que, de vos poitrines ou de vos cadavres, vous arrêterez le flot, pour qu'à l'arrière une certaine France puisse rire à l'aise.

« Elle veut rire, vous dis-je ». Evidemment, c'est une façon de se distinguer de la brute. La brute ne rit pas, elle est toujours sérieuse. Les viveurs rient, au moins quelquefois ; ils veulent rire, mais c'est leur seule noblesse. En dehors de là, les viveurs et les brutes portent dans leur cœur le même idéal : assouvir leurs instincts. Seulement les brutes y arrivent, les viveurs n'y arrivent pas. Ils peuvent bien rire, môme pendant que les autres se font tuer; mais ils ne sont jamais repus; et alors, en quête des occasions de rire, les unes après les autres, ils les épuiseront toutes. Allez vous faire trouer la peau, soldats de France, et soyez heureux si, pendant ce temps, pour rire, on ne déshonore pas, on ne détruit pas votre foyer. Oh! ces femmes qui ne savent pas garder leur cœur au mari qui se bat pour elles. Oh 1 cés hommes

qui, ne se battant pas, trouvent joli de voler la iemme du soldat qui va se battre pour eux. Oh ! ces jeunes gens qui encombrent certaines ambulances, blessés avant d'avoir vu Tennemi, blessés qui n'auront pas la Croix de guerre. Oh! ces hécatombes sans gloire du vice, plus meurtrières que celles de l'héroïsme*. Oh! toutes les odieuses complicités qui gravitent autour, tous les égoïsmes, toutes les concupiscences, toutes les vilenies qui. masquées ou non, rôdent autour de la guerre, comme les apaches autour d'un incendie, comme les pilleurs d'épaves autour d'un naufrage, pour piller dans la grande tourmente quelque argent ou quelque plaisir défendu.

La guerre, si elle remue le fond des âmes, en remue aussi les bas-fonds. L'occasion fait les héros et les saints : elle fait aussi ou elle révèle les larroiis et les lâches. Elle nous a révélé une France qui veut rire.

Ah ! sans doute, elle nous en a révélé d'autres aussi. La France, je la vois, je la salue là-bas debout dans la gloire, face à la mort, ardente et joyeuse autant que fière. Ils rient, nos soldats ; mais ce qu'ils veulent, c'est que la France vive ; et pour la faire vivre, ils sont prêts à mourir. La France, je la salue sous les habits de deuil, la Frnnce des orphelins et des veuves. Ce n'est pas la France qui veut rire ; c'est la France qui pleure,

1. Tout récemment, le prof. Gougcrot, de la Faculté de Taris, médecin-major pendant la guerre, répète, dans un tract destiné aux soldats, que le vice « a lait plus de victimes en dix ans que la guerre ». Et il s'agit de celleguerre.

au sang de la premiëre mêlant l'eau amëre de ses larmes dans le même calice expiatoire. La France, je la salue dans les dévouements silencieux de ceux, de celles qui prient, qui travaillent, qui guérissent, qui consolent; ce n'est pas la France qui veut rire, mais qui veut servir.

Ah ! les trois belles Fronces qui n'en font qu'une : la France héroïque, la France chrétienne — chrétienne parce qu'elle aime déjà le Christ ou qu'elle le cherche et qu'elle Tattire par ses œuvres.

Mais, hélas ! il y a l'autre, celle qui veut rire et qui se vautre dans le péché ; et puis il y a celle qui ne fait rien, la France veule, que la grande secousse n'a pas tirée de sa torpeur, qui n'a rien appris, qui ne se décide à rien, qui ne sait pas aimer.

Et alors, si Ton additionne, la France tout court est-elle revenue à son Dieu ? La guerre a-t-elle atteint son but providentiel qui est la conversion de la France, non pas seulement de quelques Français, car il ne s'agit pas de trouver les dix justes qui arrêteront la ruine de Sodome, c'est fait; mais la masse chrétienne qui nous redonnera une France digne de reprendre sa place de fille aînée à côté de l'Eglise et de se dresser à nouveau devant les nations comme le bon sergent du Christ. L'aurons-nous, cette France? La guerre a-t-elle atteint le but auquel Dieu la destine ? Et si elle ne l'a pas atteint, avons -nous le droit, nous surtout qui sommes, peut-être, ces retardataires et donc l'obstacle, avons-nous le droit de demander a Dieu d'abréger l'épreuve par le miracle ? Avons-

nous le droit de nous impatienter contre les lenteurs de sa miséricorde, ou n'est-ce pas Dieu, qui a le droit de s'impatienter contre nous ?

Le voulons-nous vraiment, ce miracle de miséricorde? Voulons-nous abréger la guerre? Oui. Alors hâtons-nous d'en tirer ce que Dieu veut que nous y prenions. Faisons sa volonté, et il fera la nôtre. Achevons de lui donner une France chrétienne, et il achèvera de nous faire une France victorieuse. Mettons-nous en face de ce devoir et voyons où nous en sommes.

Dans la balance où se pèsent, devant la justice et la miséricorde qu'il faut mettre d'accord, les destinées de la France, le plateau qui porte les péchés fut et il reste très lourd. Essayons, dans l'horrible tas, de discerner les nôtres ; puis regardons l'autre plateau. Qu'est-ce nous y avons jeté pour faire contre poids ? Et. tout compte fait^ sommes-nous de ceux qui appellent la miséricorde ou la justice? De ceux qui hâtent ou reculent le jour de la délivrance ?

Dans ces heures terribles, il y a bien des misères qui sollicitent notre charité; mais voilà la grande misère qui résume toutes les autres : l'horrible guerre où la patrie saigne par tant de veines ; et voici la grande aumône qu'elle réclame : des trésors de vertus chrétiennes dans le plateau où se pèse sa rançon. Si nous n'y jetons, d'un geste avare, que la monnaie de quelques pauvres vertus, nous sommes des Français bien tièdes. Si nous continuons à jeter nos fautes ou nos vices dans le pla teau de la dette, nous sommes de mauvais Fran-

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çais, nous sommes des traîtres à la patrie. Et à cause de nous — je ne dis pas que ce soit sûr, mais c'est probable, nous avons dit pourquoi — à cause de nous, la guerre sera plus longue, ce qui veut dire, qu'elle fera plus de ruines, plus de douleurs, plus de crimes, plus de blessures, plus de morts.

De telles conséquences, fussent-elles beaucoup moins sûres, fussent-elles à peine possibles, suffiraient, n'est-ce pas? à nous donner le frisson. Nous ne ferions pas jouer un revolver sur la poitrine de notre mère, s'il y avait la moindre chance qu'il fût chargé à balles. Nos soldats non plus ne sont pas mathématiquement sûrs qu'en négligeant de prendre Vauquois ou Thiaumont ou le bois de Bouchavesnes ou la ferme des Bovettes ou tel pan de tranchée, ils retarderaient d'une heure la victoire ; s'ils nous donnaient cette excuse — ils n'y songent pas ! — mais s'ils nous donnaient cette excuse pour être lâches, l'accepterions-nous ? Nous leur crierions : « Vous êtes de mauvais soldats. En avant! 11 ne faut perdre aucune chance. En avant, fallût-il en mourir : c'est pour la France. »

Nous aussi, en avant ! Il ne s'agit pas de mourir, mais de mieux vivre : c'est pour la France, c'est pour abréger l'épreuve, pour hâter la miséricorde, pour faire plus proche U victoire.

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