CHAPITRE IV
A côté de cet espoir, il y a un problème : si Dieu, s'opposant, dans un geste souverain de sa miséricorde, aux conséquences naturelles de nos fautes passées, n'a pas voulu nous abandonner sans défense à la catastrophe qui devait nous engloutir, s'il a voulu d'abord, fût-ce à coups de miracles, rétablir Téquilibre et nous rendre possible la victoire, c'est qu'il nous la destine dans ses desseins. Voilà Fespoir.
Mais voici le problème : ce dessein de Dieu est-il absolu, inconditionné, tel que la victoire de la France ne relève plus que de la puissance infinie et qu'elle doive donc se réaliser en toute hypothèse?
Sous cetle forme, la question est facile à résoudre.
Pour connaître les desseins de Dieu, comme d'ailleurs ceux d'un homme, il y a deux moyens : eu en recevoir la confidence ou constater des faits qui en témoignent. Nous n'avons pas reçu les confidences de Dieu, nous n'avons aucune révélation sur ses desseins dans cette guerre; nous ne pouvons en juger que par les faits.
Or, si les faits nous témoignent, nous l'avons vu, que Dieu nous destine la victoire, ils ne démontrent pas qu'il en fasse à lui seul son affaire et qu'il entende l'imposer à tout prix.
Nous voyons, en effet, qu'il laisse agir les causes secondes, les volontés libres; quand il fait de la sorte, c'est, en général, qu'il leur laisse aussi le moyen d'influer, non seulement sur leurs effets immédiats, mais encore sur le résultat final; c'est qu'il laisse les volontés humaines libres d'accepter ou de refuser la grâce qu'il leur apporte; et c'est donc que cette grâce est subordonnée à certaines conditions à remplir'.
C'est ainsi que Jésus-Christ a offert aux hommes la Rédemption, faisant à notre place ce que nous étions incapables de faire; mais pour que notre salut soit effectif, il nous faut y coopérer. Le Sauveur ne nous sauvera pas sans nous.
C'est ainsi que Jeanne d'Arc autrefois est venue apporter le salut à la France. Elle est venue, la miraculeuse enfant, avec sur ses lèvres et sur ses œuvres le signe de Dieu; mais « en nom Dieu », comme elle disait, elle a posé les conditions du salut : elle a réclamé la concorde entre les Français, le dévouement à la Patrie, le retour à Dieu « le droiturier Seigneur »; et en outre, à chaque
l.Ilen va ainsi, disons-nous, « en général ». Mais nous avons déjà vu que la vocation des Juifs, par exemple, et la pérennité de l'Eglise ont été assurées, sinon en dehors des causes humaines, du moins en dépit de leur mauvais vouloir. C'est habituellement, ou peut-être toujours, en vue d'un intérêt général que la Providence use de son pouvoir souverain pour Taire accepter ses grâces à la liberté, et par là même les conditions qu'elle impose.
étape de la merveilleuse épopée, Tetfort en vue du résultat. Elle savait, tout le monde voyait que tout l'effort possible devait par lui-même rester impuissant; mais elle le réclamait comme la condition pour que Dieu fit le surplus : « Les gens d'armes batailleront, et Dieu baillera la victoire ».
Cet effort, on l'a fait à Orléans, à Patay, sur la route de Reims, et le triomphe, à la suite, est venu; on l'a refusé devant Paris; le roi, la cour, les grands sont retournés à leur paresse, à leurs querelles et à leurs vices: on a repoussé l'héroïne, on Ta trahie, on Ta oubliée. Elle s'en est allée dans la gloire de son martyre, mais sans avoir pu, par la faute des hommes, donner à la France et au monde toutes les grâces dont elle avait les mains pleines ; sans avoir pu prendre Paris, bouter sans relard « l'Anglais hors de toute France » et même, « si les Anglais l'avaient voulu, s'en aller avec eux en compagnie des Français faire les plus beaux farts que oncques furent faits pour la chrétienté ». Dieu voulait sans doute toutes ces merveilles, depuis la délivrance d'Orléans jusqu'à cette grande mission de la France hors de ses frontières, puisque Jeanne les avait toutes promises « en nom Dieu ». Il les voulait; mais à la condition que les bénéficiaires le voulussent aussi. Ils ne l'ont voulu qu'à moitié; et c'est leur faute si la prodigieuse épopée a tourné court, et n'a pas changé de façon encore plus profonde, à la gloire de la France et au profit de l'humanité, le courant de l'histoire.
L'histoire ne se recommence pas, mais elle se renouvelle; et Dieu qui est fidèle à ses amours.
LA DUPiEl-: DE LA GUERRE 235
merveilleux en ses rnisL-ricordes, et magnifique en ses desseins; Dieu qui se souvient du pacte de Tolbiac et de la longue et splendide lignée des saints de France; Dieu qui a compté, dans les générations actuelles, à travers tant d'apostasies, les prières, les communions, les œuvres, les douleurs, les martyres intimes de ses amis de France; Dieu qui voit de loin et qui sait, dans les conditions actuelles du monde, quel admirable missionnaire pourrait être une France purifiée par Tépreuve, grandie par les mâles vertus de la lutte et sacrée par la victoire; Dieu semble à nouveau se pencher vers nous et nous inviter à reprendre l'œuvre inachevée de Jeanne d'Arc, à bouter l'ennemi hors de toute France, à parapher avec la pointe de notre épée victorieuse la charte rétablissant dans leurs droits les peuples opprimés, et à faire, en compagnie des alliés, « les plus beaux faits que oncques furent faits pour la chrétienté ».
Il nous y invite, mais il réclame notre concours. Il y a un point, le premier, le plus essentiel, où la France le lui a donné : elle veut vaincre et elle en a fait, elle en continuera l'effort. Pour la France du front, c'est sûr : elle l'a bien fait voir pour le passé et ne semble pas disposée à se démentir. Pour la France de l'arriére, s'il y a plus de défit illances individuelles, dans l'ensemble elle reste debout, malgré ses angoisses et ses douleurs, décidée à tenir, elle aussi, l'ame tendue vers la victoire.
Dieu et la France étant, sur ce point, d'accord, nous vaincrons.
23i3 LA PROVIDENCE ET LA GUERRE
Mais le problème peut se poser sous une autre forme : dépend-il de nous de hâter l'heure de la victoire^? Ah! si cela pouvait dépendre de nous! Quel excellent remède à nos impatiences! Gomme nous serions empressés à saisir le moyen de les transformer dans la joie du triomphe! Mais cela dépend-il de nous? de nous, la France de l'arrière ?
Nous croyons pouvoir répondre : Oui, cela dépend de nous.
Mais pas de nous seuls. Il y faut une nouvelle intervention de la Providence. Nous avons besoin de la retenir au nombre d^ nos alliés.
Si les causes secondes restent seules en présence, le conflit peut se prolonger encore. L'adversaire est brisé dans son élan qu'il avait pu croire irrésistible; la formidable machine qu'il avait montée avec tant de soin, surmenée pa? la violence de l'effort, s'use peu à peu et se disloque; l'enthousiasme de tout un peuple, qui en était le moteur principal, s'affaisse au fur et à mesure que l'espoir décroît dans son âme et que la faim crie plus fort dans sa poitrine: mais ce peuple est tenace et docile: ses maîtres, plus tenaces encore et décidés à tout, tant qu'il leur restera des ruses, des hommes
\. On peut encore se demander s'il dépend de nous d'en tirer ^^
tous les fruits qu'elle comporte : mais c'est une question con- i
nexe avec les «■ buts de guerre » de la Providence, et que nous |
rencontrerons dans le volume suivant. 4
et des manufactures pour actionner ia machine de guerre. S'ils ne peuvent plus la pousser en avant, nous avons à faire encore, nous, pour la démolir pièce à pièce et déblayer de ses débris le sol des nations opprimées. Il y a encore beaucoup d'or à dépenser, beaucoup de fer à forger, beaucoup de vies humaines à sacrifier, de longs jours de douleur à vivre. Le cauchemar sanglant n'est pas fini. Pour le faire se dissiper, nous avons besoin que la Providence s'en mêle.
Le fera-t-elle sans condition, ou même sans qu'on s'occupe de le lui demander? Ce n'est pas probable. Et ce n'est pas ainsi qu'on se fait un allié : on y prend la peine et on y met le prix. La diplomatie s'emploie à supprimer les obstacles, à éclaircir les malentendus, à proposer des clauses acceptables, à conclure un traité ferme et précis. Même pour capter la bienveillance des neutres, ou pour n'en pas laisser le bénéfice aux ennemis, ou pour effacer les mauvais souvenirs d'avant-guerre, la diplomatie française a beaucoup travaillé. Aux démarches officielles, d'autres en grand nombre se sont ajoutées, sollicitées ou encouragées par le Gouvernement; on a organisé la propagande, on a mobilisé les influences françaises qui pouvaient servir notre cause à l'étranger. On n'a traité par le dédain aucune nation, si petite soit-elle, fût-ce la Hollande ou la Suisse. Et l'on a bien fait : nul secours n'est à dédaigner en un tel conflit, où il va d'un tel enjeu.
Qu'a-t-on fait pour mettre Dieu avec nous? Aucune démarche officielle, nous le savons. C'est
la seule force donl la diplomatie française n'ait fait aucun cas. Et la France est la seule parmi les belligérants qui ait dédaigné cette force et ne consente même pas à nommer Dieu ni à connaître son représentant qui est à Rome. C'est une raison de plus pour que tous les bons Français mettent en œuvre au profit de notre cause tous les moyens dont ils disposent auprès de Dieu. Pour bâter la fin de la guerre, sa neutralité ne nous suffirait pas : il faut que nous en fassions notre allié. Or, c'est bien le moins qu'il y mette pour condition une demande de notre part et l'engagement de ne pas le trabir ni Foutrager.
Et c'est bien là ce que les faits semblent nous dire.
Pendant les six premiers mois de la guerre, Félan des âmes a été magnifique, l'union sacrée sans nuage, la tenue morale très baute, la prière continuelle, la ferveur religieuse admirable. Puis « Fbomme ennemi a passé, jetant Fivraie* ». Les « rumeurs infâmes » se sont mises à courir; les mauvaises haines, à sourdre, impatientes, et les mauvaises mœurs, à s'étaler; tandis que beaucoup, même parmi les meilleurs, se lassaient de la prière et de l'effort, et que plus d'un gourmandaient la Providence.
Or, pendant les six premiers mois de la guerre, les imprévisibles et les impondérables nous favorisent obstinément, à l'étonnement du monde entier, 011 amis et ennemis étaient convaincus de la catas-