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CHAPITRE IX

Les causes de nos châtiments

(suite)

Oh l'a dit mille fois, et il faut le répéter toujours : la France depuis 89 s'est organisée sur le pied de l'indifférence de l'État en matière religieuse, et j'oserai presque dire sur le pied de l'apostasie nationale.

Il ne s'agit point ici de faire le procès à telles ou telles idées utiles, généreuses, inoffensives, ou tout simplement chimériques, que le mouvement de 89 nous a apportés clans son cours. Il s'agit du principe même, du fond intime et de l'esprit constilulif de la Révolution. Or, à moins de nier l'évidence, on est forcé de convenir que la Révolution a été en droit la prétention d'abolir le règne de Dieu, et en fait l'abolition de ce règne dans la société française en tanLaiie société.

Une société en tant que telle se personnifie avant tout dans son gouvernement ; car là est la tête qui la représente, l'autorité qui maintient son unité. Mais qu'est-ce qui caractérise les gouvernements, tels qu'ils ont existé en France depuis quatre-vingts ans? Tous ont été plus ou moins révolutionnaires, sinon toujours dans leur origine, du moins dans leurs actes et leurs tendances ; c'est-à-dire qu'ils ont travaillé plus ou moins directement, plus ou moins efficacement, à ruiner le règne social de Jésus-Christ. De là ces efforts incessants pour enchaîner la liberté de l'Église; de là ce parti pris de fouler aux pieds les droits les plus sacrés qu'elle tient de son divin auteur. Impossible et inutile de rappeler ici combien de lois de suspicion, combien d'arrêts iniques, ont été mis au jour dans cette coupable intention. — Un homme fameux a dit que cbez nous la loi était athée. Je me plais à reconnaître qu'il y avait là une exagération ; mais ce qui est la stricte vérité, c'est que l'ensemble de nos lois, de nos constitutions, de nos institutions, reposait sur une base purement rationaliste et par cela même sur la négation de la religion surnaturelle ; en d'autres termes, c'était l'antichristianisme officiellement professé.

Le christianisme a une loi capitale entre toutes : la sanctification du jour consacré au Seigneur. Or, où en était la France, et surtout la France oflicielle, par rapport à l'observation de cette grande loi ? Elle avait, il est vrai, dans son code une disposition spéciale qui interdisait, au moins en une certaine mesure, le travail du dimanche. Mais ce n'était là qu'une lettre morte. En fait, l'État donnait partout le scandaleux spectacle de la profanation de ce saint jour, et les particuliers ne se conformaient que trop bien à son exemple. Une nation voisine, l'Angleterre schismatique, nous en présentait pourtant un autre tout différent, Contraste humiliant et douloureux au-delà de ce qui peut se dire! Quand, après avoir vu de l'autre côté du détroit le respect le plus scrupuleux du précepte dominical, on en trouvait chez nous, dans nos villes et dans nos campagnes, le mépris presque universel, en vérité, on pouvait se demander si la France méritait encore le nom de pays chrétien.

El l'enseignement public, celui-là surtout dont l'Etat portait toute la responsabilité, puisqu'il le faisait donner en son propre nom : — cet enseignement était-il celui d'une nation chrétienne ? Un certain nombre de professeurs sincèrement croyants, beaucoup d'autres indifférents eru scep-

tiques, un trop grand nombre d'impies ou même de sectaires haineux ; et avec un personnel ainsi composé, un système général d'éducation qui tendait presque nécessairement à paralyser les éléments du bien en favorisant presque toujours les éléments du mal : voilà ce que nous a valu l'État enseignant. L'instruction historique, philosophique, littéraire, qu'il distribuait aux jeunes générations était faite la plupart du temps pour ébranler en elles, sinon pour renverser, la foi de leur baptême, et pour fausser h jamais leurs idées, leur£ notions sur les vérités les plus essentielles (1). Parfois, dans certaines chaires de l'enseignement

(l) 11 y a quelques mois, dans un lycée de la catholique Bretagne, un vieux professeur de philosophie disait à ses élèves ces paroles textuelles : Le citoyen Jésus a fait son temps I Dans ce môme lycée, un professeur d'histoire se permettait cette gentillesse : « Le Dieu des crétins, — je me trompe, — des chrétiens, voulais-je dire ! » Et l'on nous assure que le jeune auditoire fit assez bon accueil aux propos de ses illustres maîtres. N'oublions pas une certaine circulaire de M. Jules Simon qui restera comme une pièce de conviction. Le ministre de l'Instruction publique y rappelait à l'ordre quelques fonctionnaires de son département qui avaient manifesté leurs sympathies pour les Gommuneux de Paris.

supérieur, on leur prêchait, non seulement le rationalisme le plus caractérisé, mais encore le soidisant Positivisme, c'est-à-dire la négation radicale de Dieu et de l'âme, et partant la négation de toute religion comme de toute philosophie. Je ne dirai rien des doctrines qui régnaient dans la plupart des chaires de médecine : elles ne sont que trop tristement connues !

Ce que devenait la jeunesse formée à de telles écoles, il est trop aisé de le comprendre, surtout quand on songe quel autre enseignement elle trouvait au-dehors : je veux dire celui de la presse sous toutes ses formes : livres, brochures, revues et journaux. Cet enseignement, il est vrai, n'était point donné, comme l'autre, au nom de l'État; mais l'État en tolérait à peu près tous les désordres, et parfois il les favorisait ouvertement.

On a appliqué à la Presse antichrétienne le mot du Prophète : Volumen volans... hxc est maledictio quœ egreditur super facicm terne. (Zachar., v, 2, 3.) Il est littéralement vrai, en effet, que cette Presse, dont la France était le principal foyer, a volé dans le monde entier et y a semé de toutes parts des germes de malédiction et de mort. Blasphèmes horribles contre Dieu et les choses divines, calom-

nies atroces contre l'Église et ses institutions, mensonges à outrance et infamies de tout genre contre tout ce qu'il y a de plus sacré : le journalisme n'a rien épargné pour « étouffer le christianisme dans la boue. » Il semblerait que parfois les agents de cette coupable industrie étaient possédés d'une espèce de rage démoniaque, à laquelle ils ne trouvaient d'autre soulagement que de mordre et de déchirer la religion de Jésus- Christ et de vomir contre elle toute l'écume et tout le venin que contenaient leurs entrailles. Et encore, les plus dangereux n'étaient point ces fanatiques et ces furieux : d'autres, avec des dehors modérés et presque polis, poursuivaient non moins sûrement la môme œuvre de haine. Le persiiflage élégant, le scepticisme doucereusement hypocrite; tels étaient leurs moyens favoris; et par ces moyens ils régnaient dans le salon, comme leurs confrères et complices, les cyniques, trônaient dans l'atelier et le cabaret.

Certes, quand bien même la France n'aurait eu à sa charge que les crimes d'une telle presse, c'eût été bien assez pour lui mériter ce nom de nation impie que lui infligeaient les Allemands et d'autres

étrangers.

Mais ici j'entends une protestation qui s'élève dans l'esprit de quelques lecteurs. — Vous oubliez que malgré toutes ses défaillances et ses prévarications, la France était restée en définitive la nation chrétienne par excellence, et qu'elle était placée à la tète de presque toutes les grandes œuvres catholiques dans le monde entier.

A cela, je réponds par deux simples observations.

Oui, assurément, il y avait en France beaucoup d'individus et de familles vraiment catholiques, beaucoup de groupes plus ou moins considérables d'âmes excellemment chrétiennes, beaucoup d'oeuvres et d'institutions privées qui attestaient dans notre pays une grande vitalité de foi, de zèle et de charité. Mais, qu'on le remarque bien, il n'en résulte nullement que la nation, en tant que telle, fût véritablement chrétienne et catholique. Car, encore une fois, ce qui constitue une nation en tant que nation, c'est son gouvernement, ses lois, ses institutions publiques et l'ensemble de ses mœurs sociales : or, nous avons montré que tout cela était chez nous presque à l'antipode du christianisme.

De plus, la question n'est pas de savoir si notre pays renfermait plus ou moins d'éléments chrétiens et si ses mérites étaient plus ou moins grands

devant Dieu. — Ces mérites, soit dit en passant, nous les admettons si Lien, que nous croyons avec une ferme confiance à un retour éclatant de la divine miséricorde sur notre patrie. — Mais, je le répète, là n'est point la question. Il s'agit uniquement de savoir pour le moment si la France était assez coupable, si elle avait assez démérité, pour attirer sur elle les coups de la divine justice.

Or, à la question ainsi posée, la réponse est accablante, et j'ose dire qu'elle le serait encore, lors même qu'on ne considérerait dans la France que ses parties les plus saines, ses provinces les plus renommées pour leur foi. Car, à y regarder de près, quel ensemble de prévarications sociales dans ces provinces elles-mêmes ! Quelle oblitération du sens chrétien jusque chez la plupart des meilleures familles ! Que d'unions conjugales profanées par d'abominables calculs ! Quelle déplorable éducation donnée à l'enfance! Combien de violations flagrantes de la loi du dimanche ! Quelle extension enfin de l'irréligion, du blasphème et de l'immoralité !

Et s'il en était ainsi dans les provinces les plus saines de la France, qu'était-ce donc dans les villes et les provinces les plus gâtées? Rien ne peut donner une idée de la douleur poignante qui venait étreindre l'âme chrétienne, et surtout l'âme

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sacerdotale, quand, par exemple, on voyait de près ces campagnes qui s'étendent sur un rayon de trente, quarante lieues ou davantage, autour de Paris. Le poëte breton, après avoir contemplé ce lamentable spectacle, s'écriait avec une trop juste indignation :

Ah! ne me vantez plus vos campagnes de France I

J'ai vu, par l'avarice ennuyés et vieillis,

Des barbares sans foi, sans cœur, sans espérance...

Un souffle empesté avait passé sur ces provinces, et y avait fait un affreux désert moral, semé à peine de quelques rares oasis. Sur ce sol, la parole évangélique tombait en vain, rien ne levait. Il existait des groupes de populations où l'on ne se souciait même plus de procurer le saint baptême aux enfants. En tels et tels villages, le nombre des personnes qui sanctifiaient le dimanche ou qui approchaient des sacrements une fois par an, ne s'élevait guère au-dessus de quelques unités dérisoires. L'athéisme, tout au moins pratique, régnait à peu près partout, sauf que l'on comptait çà et là des adorateurs du soleil !

0 honte et infamie! Voilà où en était venue une partie considérable de la France ! Elle avait

accompli la grande apostasie; elle élait retombée plus bas que le Druiclisme de ses ancêtres; car, du moins, le Druidisme n'était point la totale négation de Dieu et de la vie à venir...

Qu'on veuille bien maintenant, si on le peut, l'aire la somme de toutes ces iniquités individuelles et collectives dont nous venons de dresser un inventaire très-incomplet : et qu'on ose dire ensuite que la France ne méritait pas les plus épouvantables châtiments!

Pour moi, quand je compare ses malheurs à ses prévarications, je ne pais que m'écrier avec le prophète : « Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables (1) ! »

Et pourtant je n'ai point achevé le tableau de nos crimes.

(I) Psalm. cxvm, 137.

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