CHAPITRE VIII Les causes de nos châtiments
Quand on étudie dans les Livres Saints les causes qui ont attiré les châtiments du ciel sur les Empires et les cités antiques, on trouve les crimes suivants spécialement indiqués : les grandes injustices et les grandes rapines ; l'oppression des faibles et la spoliation des pauvres ; l'orgueil, le faste et le luxe effrénés ; la corruption, l'immoralité et l'appétit des jouissances matérielles ; mais par-dessus tout la révolte contre Dieu et le mépris de sa loi.
Lisez, par exemple, les menaces des Prophètes contre Ninive, Babylone et Jérusalem, et vous verrez à chaque page que ce sont là les crimes qui crient vengeance au ciel et qui attirent infailliblement la foudre.
Or, il ne faut pas se livrer à de bien longues investigations pour se convaincre que tous ces crimes sans exception ont été commis par la France de la manière la plus insigne et la plus flagrante.
Qu'avons-nous vu, notamment dans les dernières années de l'Empire ? Entre beaucoup d'autres scandales, nous avons vu le règne de l'agiotage, de l'usure et de la spéculation ébontée. On eût dit que toute une classe d'hommes s'était fait un métier de ruiner leurs semblables, pour élever ces monstrueux édifices de fortune qui faisaient presque rougir le vice lui-même. Brigandage en grand cent fois plus coupable que la vulgaire escroquerie justiciable de la police correctionnelle! Brigandage d'autant plus scandaleux et plus révoltant qu'il s'était assuré les privilèges de l'impunité... — L'impunité ! c'est beaucoup trop peu dire; car ces indignes spéculateurs avaient fort bien su s'élever aux honneurs, aux places, parfois même aux premières dignités de l'État ; et du haut de ces grandeurs insolentes, ils accaparaient tout à leur aise la fortune et l'épargne des familles trompées par leurs mensonges. — Ne fut-il pas donné un jour à cette honteuse puissance de la spéculation de dé-
créter une expédition lointaine qui devait coûter à la France des montagnes d'or et des fleuves de. sang ?
L'Industrialisme, de son côté, a donné naissance à des iniquités sociales non moins criantes, et cela justement à l'égard des classes de la population qui, par leur faiblesse même, méritaient au plus haut degré le respect et la protection. Nul ne peut ignorer ce que l'usine et l'atelier ont fait de l'enfance et de la jeunesse. Des enfants à la première fleur de l'âge ont été trop souvent condamnés à un travail précoce et à une cohabitation corruptrice qui les ont étiolés et flétris à jamais au physique comme au moral. Plus souvent encore les jeunes hommes et les jeunes filles, innocents et purs jusque-là, mais une fois livrés comme des victimes au minotaure industriel, ont été par lui plongés dans le gouffre de la débauche et de la dégradation. Enfin, autre conséquence des mêmes causes, les grandes agglomérations manufacturières ont créé ou développé, en des proportions effrayantes, cette lèpre de misère et de paupérisme, à laquelle la mendicité ordinaire n'a jamais rien eu à comparer en fait d'abjection et d'ignominie. Un observateur aussi consciencieux que compétent, M. Le Play, est allé jusqu'à dire que ce hideux paupérisme a produit ça et là un état social « bien
inférieur à la barbarie et touchant à la bestialité. » (La Réforme sociale.)
Les princes de l'industrie et de la finance devaient à la divine justice des comptes terribles.
Et que dire maintenant de l'exaltation de l'orgueil individuel et collectif? Que dire du luxe avec son cortège de provocations et de convoitises insatiables? Que dire surtout de la volupté et de ses monstrueuses orgies?
Il y a peu d'années, une circonstance exceptionnelle a permis aux esprits attentifs d'observer toutes ces choses en grand et sur un théâtre digne d'elles : je veux parler de l'Exposition universelle de 1867.
La plupart des spectateurs attirés par cette solennité de la civilisation contemporaine, s'arrêtaient éblouis et fascinés devant l'éclat de ses merveilles. La presse chantait ses hymnes et brûlait son encens en l'honneur de la matière et du génie de l'homme. La société moderne se mirait elle-même dans ce progrès qui était son ouvrage, et comme Nabuchodonosor devant les magnificences de Babylone, elle s'écriait, ivre d'orgueil : « Voilà ce que j'ai fait dans la grandeur de ma puissance ! »
Les hommes sages et clairvoyants étaient bien loin de partager ce fol enthousiasme. Sans doute ils admiraient autant qu'il le fallait les créations de l'industrie ; mais avant tout ils se préoccupaient de savoir si le progrès matériel trouverait dans un progrès moral correspondant, ce contrepoids, ce serre-frein, qui l'empêche de rouler dans les abîmes. lisse demandaient si la soif de la jouissance, l'appétit de la convoitise qui ne dit jamais : c'est assez, n'allaient pas s'allumer plus ardents, plus insatiables qu'auparavant, en présence de ces excitations et de ces sollicitations nouvelles. Ils se demandaient si ces fleurs et ces fruits de la prospérité matérielle n'avaient pas germé sur des fumiers immondes, et si ce vernis brillant ne cachait point des plaies et des purulences infectes.
Hélas ! Ce qu'on voyait, ce qu'on entendait de toutes parts ne justifiait que trop ces inquiétudes. Les produits de l'art contemporain étalés dans l'immense caravansérail suffisaient à eux seuls pour marquer le niveau des mœurs publiques. A part les justes exceptions, on ne trouvait là que l'art infidèle à sa mission sublime, l'art dégradé jusqu'à se faire le prédicateur du mensonge et le proxénète de la volupté. Et ce qui frappait douloureusement tous les regards, c'est que la France
s'était fait sous ce rapport une place tout à part ; car si les autres nations ne lui avaient guère fourni le modèle des grandes aspirations idéales, elles lui avaient du moins donné l'exemple à peu près universel du respect des convenances et de la pudeur.
Puis, tous les échos de la publicité répétaient assez haut les scandales babyloniens dont Paris donnait alors le spectacle. On disait que les théâtres et les bals publics avaient réservé pour les pèlerins de l'Exposition des scènes dignes des sanctuaires de Vénus Milytta. On disait que la population des Aspasies et des Phrynés de haut et bas étage, toujours immense dans « la capitale de la civilisation », s'était accrue pendant ces jours-là d'une manière énorme. On ajoutait qu'un grand nombre de ces divinités d'un nouveau genre étalaient au grand soleil le luxe monstrueux de leurs équipages, et que des rois et princes d'Europe se disputaient la place parmi la foule de leurs adorateurs.
Voilà ce que criait sur les toits la presse chargée de la chronique scandaleuse, et bien qu'elle se fût arrogé le droit de tout dire, sans doute elle ne disait pas tout.
Mais les hommes graves et réfléchis en savaient
assez pour mesurer la profondeur du mal. Plusieurs, je le sais, (et ce n'étaient point des esprits pessimistes,) s'épouvantaient de l'avenir que ces choses présageaient à notre pays. En vain une presse bassement adulatrice vantait-elle la prospérité inouïe de la société française ; pour eux, témoins attristés de tous ces scandales , ils s'écriaient en secouant la tête : « 0 peuple! ceuxlà te trompent qui te proclament heureux et prospère (1) ! » L'histoire leur rappelait trop bien ce qu'étaient devenues les grandes civilisations antiques, si fameuses par l'énormité de leur luxe et de leurs désordres. Il était impossible surtout de ne pas remarquer une effrayante analogie entre la Babylone moderne et celle qu'avait décrite le voyant de Patmos. « Cette ville, dit saint Jean, était vêtue de pourpre et d'écarlate ; elle était parée d'or, de pierres précieuses et de perles; et elle avait à la main un vase d'or plein des abominations et de l'impureté de sa fornication.... Elle est tombée la grande Babylone...; parce qu'elle a fait boire à toutes les nations le vin empoisonné de sa prostitution ; et les rois de la terre se sont
(1) Popule meus, qui te Iteatum dicunt, ipsi te decipiunt. {h. m, 12.)
corrompus avec elle ; les marchands de la terre se sont enrichis des excès de son luxe.... » (Apoc. xvn, xviii. )
Nul ne pouvait le savoir alors ; mais les instruments de la vengeance, les fléaux de Dieu, étaient, là aussi, et déjà, de son regard fauve, le vautour prussien épiait sa proie.
On dit qu'un jour le fameux Blucher monta sur la tour de Saint-Paul de Londres, et qu'à la vue des immenses richesses entassées dans ce vaste panorama, ces paroles s'échappèrent spontanément de ses lèvres : Quel beau champ de pillage! Cette nature féroce se trahissait comme l'hyène à son cri.
J'ignore si le futur empereur d'Allemagne et son digne ministre ne laissèrent point échapper le cri de leur grand Blucher, en voyant les richesses de la France. Ce que tout le monde sait maintenant, c'est que l'un et l'autre s'apprêtaient déjà à l'œuvre du grand pillage. Le monstrueux canon Krupp dont ils s'étaient fait précéder n'apparaissait pas encore ostensiblement comme une menace et un défi ; mais ils préparaient dans l'ombre une machine de guerre bien plus redoutable ;
celle qui devait faire la pièce principale de leur immense guet-à-pens : l'espionnage...
Et d'autres conspirateurs plus pervers encore que ceux-là tramaient aussi dans les ténèbres leurs desseins abominables. Depuis longtemps les agents ciel' Internationale et les futurs Communeux avaient fait contre les institutions sociales le serment d'Annibal. Qui sait quelles résolutions sortirent des conciliabules où leurs délégués se concertaient pendant ces jours de la grande orgie parisienne ? Ils durent se dire aussi sans doute que Paris serait un beau champ de pillage... Et plus d'un peutpeut-être rêvait déjà delà gloire cl'Érostrate, ou des féroces jouissances de Néron en contemplant l'incendie de Rome...