CHAPITRE XVIII
Les épreuves de l'Église et leurs raisons d'être.
Le divin fondateur de l'Église lui prédisait ses destinées quand il prononçait ces étonnantes paroles : « Vous serez en haine à tous les hommes à cause de mon nom.... Le disciple n'est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus du seigneur ; il suffit au disciple d'être traité comme son maître, et au serviteur d'avoir le même sort que son seigneur. Si donc ils ont appelé le Père de famille Béelzébub, à combien plus forte raison ses serviteurs doivent-ils s'attendre à souffrir les mêmes traitements ? » (Math, x, 22, 24, 25.)
Tout l'Évangile, tous les écrits apostoliques, sont pleins de semblables prédictions, et chacune des phases de la vie de l'Église nous en offre la confirmation éclatante; car son histoire tout entière n'est que l'histoire même des luttes, des
persécutions, des épreuves de tout genre, que cette fille du Ciel a rencontrées dans son pèlerinage
sur la terre.
Pourquoi donc la divine Providence a-t-elle établi cette espèce de loi qui condamne l'Eglise a souffrir, à vivre d'une vie perpétuellement militante^ - Les réponses à cette question sont trop élémentaires pour qu'il soit nécessaire de les développer longuement; mais aussi trop oubliées de beaucoup de personnes, pour qu'il ne soit pas utile de les rappeler en quelques mots.
Le sens chrétien le plus vulgaire nous dit que l'Église, étant le corps de Jésus-Christ et le prolongement de sa vie dans l'humanité, doit être soumise aux mêmes conditions d'existence que son divin chef. Il a fallu que le Christ souffrit et entrai ainsi dans sa gloire; c'est le Sauveur luimême qui a prononcé cet oracle; les apôtres ne faisaient donc que tirer la plus juste conc usion de cette divine parole, quand fis disaient : Il faut que nous passions par beaucoup de tribulations pour entrer dans le royaume des deux. - Saint Pau n'a pas craint d'écrire cette phrase si étrange au premier abord : « J'achève et j'accomplis (par mes souffrances) ce qui manque à la passion de Jésus- Christ. Ce qui revient à dire : Le corps propre
ET LES CHATIMENTS DE LA FRANCE. 2Ul
et personnel du Sauveur a eu ses souffrances; il est donc nécessaire que son corps mystique ait aussi les siennes; autrement il demeurerait incomplet, inachevé ; il lui manquerait un caractère essentiel; et voilà pourquoi, moi, membre de ce corps, j'accepte avec joie ma part de tribulations et de souffrances, afin qu'il ne lui manque rien, autant que cela dépend de moi. » Telle est certainement la pensée de ce grand docteur chrétien par excellence.
Rien de plus facile d'ailleurs que de saisir la raison philosophique de cet enseignement. En effet, quel est le but suprême de la vie chrétienne ? C'est de réaliser l'idéal tracé par ces paroles de Jésus-Christ : « Dieu est esprit, et tous les vrais adorateurs doivent l'adorer en esprit et en vérité (1). » En d'autres termes, le premier devoir de l'humanité est de se dégager de tout ce qui est terrestre et charnel, de se spiritualiser en quelque sorte, afin de s'assimiler, autant qu'elle en est capable, à son Père céleste dont la nature est toute spirituelle. Or, il est manifeste que, étant donné l'état présent de l'humanité, elle ne peut accomplir
(1) Spiritus est Deus, et eos qui adorant eum, in Spiritu et veritate oporlet adçrare. (Joan. w, 24.)
cette loi d'assimilation qu'en passant par l'épreuve de la souffrance.
Quand l'Église jouit des douceurs de la paix, quand les tribulations lui sont épargnées pour un temps, les éléments humains dont elle se compose sont beaucoup plus sujets à se laisser entraîner sur la pente fatale de la nature dégénérée. Les abus, les désordres se glissent plus nombreux dans son sein ; et , bien que ces choses ne lui fassent jamais perdre l'apanage de sainteté qui lui est essentiel, néanmoins elles ternissent l'éclat de sa beauté et la couvrent comme d'un nuage. Alors la Providence se charge de soustraire l'Église à ces influences corruptrices ; elle suscite les épreuves et les persécutions, semblables à ces orages qui purifient et assainissent l'atmosphère. « Le Seigneur, disait saint Cyprien en parlant de la persécution de l'empereur Dèce, le Seigneur a voulu que sa famille fût éprouvée ; et parce qu'une longue paix avait énervé la discipline, la punition céleste a réveillé la foi qui était pour ainsi dire endormie? (De Lapsis.)
Enfin, les épreuves de l'Église ont une autre raison d'être : elles servent à faire ressortir avec un nouvel éclat sa divine origine. Si, dès son appartion dans le monde, elle n'y avait rencontré
que la bienveillance et la sympathie, ou du moins la simple tolérance des gouvernements et la neutralité des passions des hommes, son existence n'aurait point paru surnaturelle et miraculeuse ; rien n'eût semblé plus naturel que de la prendre pour une institution humaine. Mais non, depuis son berceau jusqu'à nos jours, son sort à peu près invariable a été d'être combattue à outrance, et de voir se déchaîner contre elle, sous les formes les plus diverses, toutes les forces de la terre et de l'enfer. Dès lors, il devient évident pour tous que c'est la vertu de Dieu même qui la soutient, et son caractère divin resplendit à tous les regards.
Notre siècle semble destiné à donner sous ce rapport le spectacle le plus grandiose peut-être qni se soit jamais déroulé sur la scène de l'histoire. Une lutte sans exemple, un duel d'une incomparable grandeur s'est engagé" entre l'Église et la Révolution. Celle-ci parut triompher à la fin du dernier siècle ; elle fut vaincue pourtant, mais non terrassée. A l'heure où nous sommes, ses forces ont grandi et grandissent de jour en jour d'une manière prodigieuse ; elle a poussé ses hordes victorieuses jusqu'au cœur même de la grande métropole catholique. Il semble que c'en est fait