‹ La providence et les châtiments de la FranceChapitre 29 sur 36 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Quelques vues sur les desseins de la Providence dans la répartition des prospérités et des adversités entre les nations.

Nous abordons ici une nouvelle face de la difficulté que soulève l'état des nations catholiques comparé à celui des nations schismatiques ou protestantes. — Pourquoi voit-on la plupart de cellesci prospères, florissantes, comblées de toutes les félicités temporelles, presque maîtresses et arbitres defdestinées. du monde; tandis que les premières nous apparaissent trop souvent livrées à des disgrâces de toutes sortes, réduites parfois à une condition d'infériorité et presque d'ilotisme, parfois même à une espèce de martyre prolongé?... - C'est encore là une de ces pierres d'achoppement où viennent s'aheurter bon nombre d'esprits. Du reste, nous ne chercherons pas à le

dissimuler, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, il n'a pas plu à la divine Providence de nous révéler tout le mystère de ses conseils, et il serait aussi inutile que téméraire de vouloir en sonder les intimes, profondeurs. Peut-être nous sera-t-il donné cependant de répondre jusqu'à un certain point aux pourquoi dont il s'agit. Essayons du moins de poser quelques principes de solution aux difficultés principales.

Et d'abord, il est certain que c'est une loi générale du gouvernement providentiel de récompenser dans la vie présente les qualités et les vertus naturelles. Saint Augustin ne fait aucune difficulté de reconnaître que Dieu avait donné aux Romains l'empire du monde, comme prix et rémunération de ces vertus que l'Esprit Saint a louées dans le livre des Macbabées. Un texte trèsremarquable du prophète Ézécbiel nous fait voir la Providence livrant les richesses de l'Egypte à Nabuchodonosor, d'abord pour punir cette contrée, puis pour récompenser ce prince et son armée des fatigues qu'ils avaient endurées au siège de Tyr, en se faisant les instruments de la divine Justice contre cette ville. (Ez. xxix, 18, etc.)

Or, si Dieu en a agi de la sorte à l'égard des peuples païens , pourquoi n'en ferait-il pas de

même à l'égard des peuples protestants ou schismatiques? On a dit, et non sans vérité, que l'Angleterre avait reçu la prospérité industrielle pour prix de sa fidélité à observer le repos du dimanche. Avec autant de raison l'on pourrait dire que la Providence a récompensé les vertus humaines de cette nation, en lui donnant le colossal empire des Indes et tant d'autres magnifiques colonies qui couvrent le globe. Assurément, il n'est rien en cela qui ne soit digne de la justice de Dieu.

Mais hâtons-nous de le remarquer, les plus grandes prospérités temporelles ne sont aux yeux de Dieu qu'un présent de peu d'importance et même de vil prix. Voilà pourquoi saint Augustin parlant des conquérants et de leur gloire, déclare que la récompense qu'ils ont reçue est vaine, comme eux-mêmes sont vains. Receperunt mercedem suam, vanî vanam.

Les seules récompenses qui aient du prix aux regards de Dieu, sont cellesde l'éternité ; quantàcelles de la vie présente, il les distribue indifféremment aux méchants comme aux bons, de même qu'il fait lever le soleil et laisse tomber la pluie sur les injustes et les justes.

Écoutons encore saint Augustin commenté par Bossuet : « Dieu veut que nous sachions distinguer

entre les biens qu'il répand dans la vie présente, pour servir de consolation aux captifs, et ceux qu'il réserve au siècle à venir, pour faire la félicité de ses enfants ; aliud est solatium captivorum, aliicd gaudium liberorum. La sage et véritable libéralité veut qu'on sache distinguer ses dons, ou pour dire quelque chose de plus fort, Dieu veut que nous sachions distinguer entre les biens vraiment méprisables qu'il donne si souvent à ses ennemis, et ceux qu'il garde précieusement pour ne les communiquer qu'à ses serviteurs : Hœc omnia tribuit etiam malis, ne magni pendantur à bonis. »

Après avoir ainsi exposé la doctrine de saint Augustin, Bossuet ajoute avec sa superbe éloquence :

« Et certainement, quand rappelant en mon esprit la mémoire de tous les siècles, je vois si souvent les grandeurs du monde entre les mains des impies; quand je vois les enfants d'Abraham et le seul peuple qui adore Dieu, relégué en la Palestine, en un petit coin de l'Asie, environné des superbes monarchies des Orientaux infidèles ; et pour dire quelque chose qui nous touche de plus près, quand je vois cet ennemi déclaré du nom chrétien, soutenir avec tant d'armées les blasphèmes de Mahomet contre l'Évangile ; abattre sous son croissant la croix de Jésus-Christ, notre

Sauveur; diminuer tous les jours la chrétienté par des armes si fortunées; et que je considère d'ailleurs que tout déclaré qu'il est contre Jésus- Christ, ce sage distributeur des couronnes le voit, du plus haut des cieux, assis sur le trône du grand Constantin, et ne craint pas de lui abandonner un si grand empire, comme un présent de peu d'importance : — ah ! qu'il m'est aisé de comprendre qu'il fait peu d'état de telles faveurs et de tous les biens qu'il donne pour la vie présente ! Et toi, ô vanité et grandeur humaine, triomphe d'un jour, superbe néant, que tu parais peu à ma vue, quand je te regarde par cet endroit (1) ! »

Tel est le véritable point de vue où il faut se placer pour apprécier à leur juste valeur les grandeurs et les prospérités des nations. Le chrétien qui saura considérer les choses du haut de ces sommets lumineux, ne sera pas tenté un seul instant de se scandaliser à la vue des agrandissements de la Prusse ou de la Russie.

On se figure d'ordinaire que c'est toujours une heureuse fortune pour un peuple de s'élever à un

(1) Sermon pour le jeudi de la deuxième semaine du Carême, sur la Providence. — On sait que l'Empire turc, devenu depuis longtemps l'homme malade, était alors la terreur de l'Europe chrétienne.

plus haut degré de puissance et d'influence. — « La Providence favorise quelquefois les peuples en leur donnant l'occasion de grandir tout à coup. » — Ainsi parlait Napoléon III dans une proclamation au début de la campagne d'Italie en 1859. S'il avait raison ou non de prendre pour une faveur de la Providence les agrandissements qu'il augurait pour le Piémont, l'avenir le fera voir plus complètement encore que le présent, déjà pourtant si instructif. L'élévation subite de certains peuples n'a souvent d'autre conséquence que de les exposer aune chute plus profonde; tollitntur in altum, ut lapsu graviore ruant. Qui ne sait par cœur les admirables réflexions de Bossuet sur les conquêtes d'Alexandre? « Il expira dans la fleur de son âge, plein des tristes images de la confusion qui devait suivre sa mort.... La Macédoine, son ancien royaume, tenu par ses ancêtres depuis tant de siècles, fut envahi de tous côtés comme une succession vacante; et après avoir été longtemps la proie du plus fort, il passa enfin à une autre famille. Ainsi ce grand conquérant, le plus renommé et le plus illustre qui fut jamais, a été le dernier roi de sa race. S'il fût demeuré paisible dans la Macédoine, la grandeur de son empire n'aurait pas tenté ses capitaines, et il eût pu laisser à ses enfants le royaume de ses pères. Mais

parce qu'il avait été trop puissant, il fut cause de la perte de tous les siens ; et voilà le fruit glorieux de tant de conquêtes ! »

Il est vrai que les agrandissements territoriaux flattent prodigieusement les vanités nationales, et parfois aussi ils favorisent les intérêts commerciaux et industriels. Mais au point de vue de la félicité réelle des peuples, le sort des petits États est souvent bien plus enviable que celui des grands. Il n'y a peut-être pas aujourd'hui au monde une population plus véritablement heureuse et prospère sous tous les rapports, que les deux modestes millions d'babitants du Canada. Fénelon ne se trompait guère quand il disait : « Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire I » — Et encore rien n'empêche qu'un tout petit État ne fasse aussi bonne figure dans l'histoire que les puissances territoriales les plus considérables. Telles petites républiques italiennes ont eu plus de gloire littéraire et artistique que n'en aura probablement jamais tout l'immense empire de Russie.

C'est donc se tromper étrangement que de croire qu'un peuple catholique est moins favorisé qu'une nation protestante, quand il est placé dans une condition inférieure d'influence ou de développement de territoire.

Cette infériorité même lui vaut un avantage qui mérite d'être remarqué. « Ceux qui commandent aux autres, dit la sainte Écriture, seront jugés avec la plus grande rigueur ; les petits obtiennent facilement miséricorde ; mais les puissants sont puissamment punis (1). » En d'autres termes, les hommes ont à l'égard de Dieu une responsabilité qui s'accroît en proportion de la puissance qu'ils exercent; et sans nul doute la même responsabilité existe pour les nations comme pour les individus. De même donc qu'en certaines circonstances la vie privée vaut beaucoup mieux que la vie publique — surtout dans ces situations troublées où le devoir devient étrangement difficile à remplir, et parfois peut-être plus difficile encore à connaître ; — de même aussi il vaut souvent beaucoup mieux pour un peuple se trouver réduit à un état d'influence médiocre ou presque nulle; car, par ce fait même, il est dégagé des devoirs formidables qui s'imposent aux grandes nations. S'il n'a point les honneurs de la magistrature suprême, il n'en a pas non plus les charges, les soucis et la responsabilité.

(1) Judicium durissimum his qui prsesunt flet. Exiguo enim conceditur misericordia ; potentes autem potenter tormenta patientur. (Sap. vi, 6, 7.)

Ainsi, tout bien considéré, il n'y a certainement pas lieu de plaindre une nation quelconque, parce qu'elle est moins puissante qu'une autre. On serait même souvent bien plus dans le vrai, si l'on considérait cette condition inférieure comme un bienfait de la Providence.

Un préjugé et une erreur encore, c'est de se figurer que les nations catholiques ne devraient jamais être éprouvées par des adversités et des châtiments. Ce serait au contraire un grand malheur pour ces peuples et une espèce de marque de réprobation, si Dieu ne les punissait point quand ils le méritent. Il faut citer à ce sujet une page magnifique du second livre des Machabées. L'auteur sacré, avant de raconter les persécutions d'Antiochus, prémunit ainsi ses lecteurs contre toute tentation de scandale :

« Je conjure ceux qui liront ce livre de ne se point troubler à cause de tant de calamités, mais de considérer que ces maux sont arrivés, non pour perdre, mais pour régénérer notre nation. Car c'est la marque d'une grande miséricorde de Dieu envers les pécheurs, de ne pas les laisser longtemps vivre selon leurs désirs, et de les châtier promptement. En effet, le Seigneur n'agit pas à notre égard comme à l'égard des autres nations

qu'il souffre avec patience, se réservant de les punir dans la plénitude de leurs péchés, lorsque le jour du jugement sera arrivé. Pour nous, il n'attend point à nous châtier que nos péchés soient parvenus à leur comhle ; mais , par un conseil de miséricorde sur nous, il nous punit quand nous sommes coupables, et ainsi nos châtiments même sont une preuve qu'il ne nous a point abandonnés. » (n Mac h. vi, 1? -16.)

On voit clairement par là que quand la Providence châtie une nation catholique, elle le fait par miséricorde, et parfois, sans aucun doute, par un sentiment de prédilection toute spéciale. « Dieu châtie ceux qu'il aime (1). »

L'expérience de tous les siècles constate qu'il n'y. a rien de plus dangereux pour un peuple que les prospérités prolongées. Alors le luxe et tout son cortège corrupteur viennent infailliblement s'abattre sur ce peuple et dévorer lentement ses entrailles. Alors aussi, point d'autre remède pour lui, point d'autre moyen de régénération, que l'énergique médicamentation de la souffrance et de l'adversité.

De plus, songeons qu'il y a pour les nations des

(1) Quem enim diligit Deus, castigat. (Hébr. xn, 6.

intérêts incomparablement plus précieux que ceux de la prospérité temporelle ; ce sont les intérêts des âmes et de leur éternel avenir. Or, à ce point de vue, les châtiments et les adversités produisent souvent les effets les plus salutaires.

On rapporte que, après le désastre de Pavie, François Ier entendit, dans je ne sais plus quel couvent, des moines qui psalmodiaient ce texte du roi David .- Bonum mihi quia humiliâsti me. Ce fut comme un trait de lumière pour le royal prisonnier; il reconnut et adora la main qui l'avait frappé, et, rentrant en lui-même, il répéta à son tour, avec toute la reconnaissance de sa foi : « Oui, Seigneur, il est bon pour moi que vous m'ayez humilié ! »

Les adversités qui frappent les peuples sont faites pour leur donner les mêmes avertissements. Le divin Pêcheur des âmes jette ses filets au milieu de ces eaux déchaînées des calamités publiques, et c'est alors qu'il en tire une pêche plus abondante pour le ciel.

Quelquefois aussi la Providence permet qu'une nation catholique soit livrée à l'oppression et au martyre, et cela à cause d'un dessein tout particulier sur cette nation. Tel est sans aucun doute le secret de la destinée de l'Irlande. Grâce à Dieu, ce généreux pays a vu tomber depuis quelques an-

nées les plus lourds anneaux de sa chaîne séculaire; mais, au plus fort même de l'odieuse persécution que Vile-Sœur faisait peser sur lui, quelle grande et noble mission ne remplissait-il pas dans le monde! C'était la mission même qu'avait jadis remplie le peuple d'Israël, quand il était dispersé parmi la gentilité : Ideo dispersit vos inter gentes qux ignorant eum, ut vos enarretis omnia mirabilia cjus, et faciatis scire eos quia non est alius Deus omnipotent prseter illum. (Tob. xnr, 4.) Forcée d'abandonner son infortunée patrie, la race irlandaise est allée porter dans le Nouveau-Monde ce sens éminemment croyant et catholique qui est comme le fond de son âme et de sa vie. Et voyez quels ont été les résultats de ce vaste mouvement d'immigration. Grâce à l'appoint de l'élément irlandais, l'Église romaine a poussé des racines profondes sur le sol des États-Unis ; son épiscopat, son clergé, ses corporations religieuses, ses œuvres de zèle et d'apostolat, y prennent d'année en année de nouveaux accroissements, et tout nous promet que cette jeune Église américaine est appelée à devenir un jour l'un des plus fermes appuis du Catholicisme dans le monde.

N'accusons donc point la Providence si elle a longtemps soumis l'Irlande au joug persécuteur; en cela, la Providence se proposait un bien plus

général et un intérêt supérieur. Jamais, sachonsle, elle ne permet le mal qu'en vue et à cause du bien qu'elle en doit faire sortir.

Et voilà aussi la pensée qui peut adoucir les amertumes que nous cause depuis longues années la situation de la noble Pologne. Ses malheurs sont, je l'avoue, l'un des plus douloureux mystères du temps présent; mais les âmes restées fidèles à l'infortune, les âmes qui n'ont pas oublié les immortels services de la patrie de Sobieski, ne peuvent se résigner à croire que la Providence ait ratifié le Finis Poloniae de Kosciusko... Que la Pologne espère jusqu'au bout, et Dieu brisera le joug qui l'écrase. A custodid matutind usque ad noctem, speret Israël in Domino... Et ipse redimet Israël...

Du reste, si à l'heure où nous sommes, la Russie, la Prusse et l'Angleterre semblent avoir conquis en Europe une prééminence si marquée, rien assurément ne prouve que cette grande situation politique leur soit assurée pour toujours. Quand on regarde de près ces trois grands colosses, on découvre bien vite qu'ils ont des pieds d'argile, et que dans leurs entrailles s'amassent de jour en jour les plus terribles éléments de dissolution et de ruine. L'heure n'est peut-être pas éloignée où la divine Justice leur demandera compte à leur

tour de leurs crimes et du monstrueux abus qu'elles ont fait de leur puissance. Judicabit in nationibus, implebit ruinas; conquassabit in terra capita mullorum.

Et quand la Providence aura déchiré cette carte politique de l'Europe dressée par l'iniquité des princes et par le génie pervers de la Révolution; alors, espérons-le, les nations catholiques se relèveront de leurs humiliations momentanées et reprendront dans le monde une prééminence sans rivale. Qui sait même si les crises révolutionnaires dont elles sont en ce moment travaillées, n'auront point en définitive servi à préparer leur guérison? Il n'est point rare que les crises les plus violentes produisent les réactions les plus salutaires.

S'il est un pays en faveur duquel il soit permis de concevoir ces consolantes espérances, c'est assurément l'Italie, en dépit de tous les scandales et de toutes les infamies qui la souillent en ce moment. Tous ceux qui ont pu observer de près l'état moral de ce pays s'accordent à dire que la grande masse des populations est demeurée fidèle et croyante. L'écume seule et la fange pestilentielle s'agitent à la surface; il en sera un jour sans doute de cette écume et de cette fange comme des eaux marécageuses auxquelles, il y a quelques années , Pie IX faisait ouvrir un écoule-

ment vers la mer. Et alors le vieux sol italien retrouvera sa glorieuse fécondité d'autrefois. Retrempée par l'épreuve comme par un nouveau baptême, cette nation si heureusement douée sous tant de rapports, aura réappris, la forte discipline des esprits et des caractères, la science de l'éducation robuste et virile, la pratique des puissantes initiatives individuelles, et surtout de ces grandes énergies collectives, dont elle commence à nous donner le consolant spectacle dans ses nouvelles Associations catholiques.

Page 1